‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 47 sur 166 · LA REINE · texte numérisé non relu

LA REINE

Grâce !

TORQUEMADA, étendant le bras sur eux.

A genoux I

La reine tombe à genoux. Le roi hésite, frémissant.

Tous deux 1

Le roi tombe à genoux. — Montrant Isabelle.

Ici ]a souveraine,

Montrant Ferdinand.

Et là le souverain. Un tas d'or au milieu. Ah 1 vous êtes la reine et le roi t

Il ressaisit le erudflx et l'élôye au-dessus de sa tête.

Voici Dieu.

Je vous prends en flagrant délit. Baisez la terre.

La reine se prosterne.

LA REINB

Grâce!

TORQUEMADA

Horreur l

LA REINB

Donnez-nous l'absolution, père !

TORQUEMADA

Excès d*audace ! Ainsi, — c'est ton règne, Antéchrist l Les Juifs rapatriés, l'autodafé proscrit!

134 CHRESTOMATHIB FRANr.AISB

On n'allumera pas le bûcher secourable !

Ces rois ne veulent pas. Ainsi ce misérable,

Le sceptre, ose toucher à la croix ! ce bandit,

Le prince, ose être sourd à ce que Jésus dit !

Il est temps qu'on vous parle et qu'on vous avertisse.

Le saint-office a droit sur vous. De sa justice

Le pape est seul exempt, les rois ne le sont pas.

Pendant votre sommeil, pendant votre repas,

A toute heure apportant les sévères tristesses.

Notre bannière a droit d'entrer chez vous, altesses 1

Toujours les rois, faux dieux, ont donné de l'emploi

Au tonnerre, et le ciel les hait. La vaine loi,

0 princes^ c'est la vôtre, et nous avons la vraie.

Nous sommes le froment et vous êtes l'ivraie.

Un jour viendra la faulx des immenses moissons !

Rois, nous vous subissons, mais nous vous dénonçons.

Nous jetons chaque jour vos noms dans le mystère

Où vous attend la peine obscure et solitaire t

Des crânes des rois morts les lieux noirs sont pavés.

Ah 1 vous vous croyez forts parce que vous avez

Vos camps pleins de soldats et vos ports pleins de voiles 1

Dieu médite, l'œil ùxe, au milieu des étoiles.

Tremblez.

LA REINB

Grâce 1

LE ROI, Be levant.

Seigneur inquisiteur, le roi Et la relue, contrits et confessant la foi, Entendent réparer le mal qu'ils allaient faire. Les Juifs seront bannis, et nous permettons, père, A vous, au saint-office^ à votre saint clergé. D'allumer le bûcher sur l'heure.

Attendu ?

TORQUBMADA

Est-ce que j'ai.

n descend les trois marches, va à la galerie du fond et tire violemment

le rideau.

— Regardez.

La nuit commence à tomber.

La galerie du fond, large claire-voie toute grande ouverte, laisse voir dans le crépuscule la place de la Tablada, couverte de foule. Au centre de la place, est le quemadero, colossale Làtisse toute hérissée de flammes, pleine de bûchers et de poteaux et de suppliciés in sanbenitos ^ qu'on entrevoit dans la fumée. Des tonneaux de poix et de bitume allumés, accrochés au haut des poteaux, se vident flambloyant sur la tôte des condamnés. Des femmes que la flamme a faites nues flambent adossées à des pieux de fer. On entend des cris. Aux quatre angles du quemadero, les quatre gigantesques statues, dites les quatre ëvaugélistes, apparaissent toutes rouges dans la braise. Elles ont des trous et des crevasses par oii l'on voit passer des têtes hurlantes et s'agiter des bras qui semblent des tisons vivants.

Enorme aspect de supplice et d'incendie.

Le roi et la reine regardent terrifiés. Gucho, le fou du roi, sous la table, dresse le oon et tâche de voir.

Torquemada en contemplation repaît ses yeux du quemadero.

TORQUEMADA

0 fête, 6 gloire, 6 joie l La clémence terrible et superbe flamboie ! Délivrance à jamais l Damnés, soyez absous! Le bûcher sur la terre éteint Tenfer dessous. Sois béni, toi par qui Tàme au bonheur remonte, Bûcher, gloire du feu dont Tenfer est la honte. Issue aboutissant au radieux chemin, Porte du paradis rouverte au genre humain, Miséricorde ardente aux caresses sans nombre, Mystérieux rachat des esclaves de l'ombre. Autodafé ! Pardon, bonté, lumière, feu.

Vie î éblouissement de la face de Dieu ! Oh ! quel départ splendide et que d'âmes sauvées 1 Juifs, mécréants, pécheurs, 6 mes chères couvées, Un court tourment vous paie un bonheur infini ; L*homme n'est plus maudit, l'homme n'est plus banni; Le salut s'ouvre au fond des cieux. L'amour s'éveille, Et voici son triomphe, et voici sa merveille ! Quelle extase ! entrer droit au ciel 1 ne pas languir 1

Cris dans le brasier.

Entendez-vous Satan hurler de les voir fuir ? Que l'éternel forçat pleure en l'éternel bouge ! J'ai poussé de mes poings l'énorme porte rouge.

* Casaque jaune que l'on mettait aux gens condamnés par l'inquisition.

lOO CHRE8T0MATH1E FRANÇAISE

Oh ! comme il a grincé lorsque je refermais

Sur lui les deux battants hideux, Toujours, Jamais 1

Sinistre, il est resté derrière le mur sombre.

n regarde le ciel.

Oh ! j*ai pansé la plaie effrayante de l'ombre. Le paradis souffrait ; le ciel avait au flanc Cet ulcère, Tenfer brûlant, l'enfer sanglant; J'ai posé sur l'enfer la flamme bienfaitrice, Et j'en vois, dans Timmense azur, la cicatrice. C'était ton coup de lance au côté, Jésus-Chrisl 1 Hosanna l la blessure éternelle guérit.

Plus d'enfer. C'est fini. Les douleurs sont taries.

Il regarde le quemadero.

Rubis de la fournaise 1 ô braises ! pierreries ! Flambez, tisons ! brûlez, charbons l feu souverain, Pétille 1 luis, bûcher î prodigieux écrin D'étincelles qui vont devenir des étoiles l Les âmes, hors des corps comme hors de leurs voiles. S'en vont, et le bonheur sort du bain de tourments l Splendeur ! magnificence ardente 1 flambloiements 1 Satan, mon ennemi, qu'en dis- tu ?

En extase.

Feu ! lavage De toutes les noirceurs par la flamme sauvage 1 Transfiguration suprême î acte de foi î ^ Nous sommes deux sous l'œil de Dieu, Satan et moi. Deux porte-fourches, lui, moi. Deux maîtres des flammes. Lui perdant les humains, moi secourant les âmes ; Tous deux bourreaux, faisant par le même moyen Lui l'enfer, moi le ciel, lui le mal, moi le bien ; Il est dans le cloaque et je suis dans le temple, Et le noir tremblement de l'ombre nous contemple.

Il se retourne vers les suppliciés.

Ah l sans moi, vous étiez perdus mes bien-aimésl

La piscine de feu vous épure enflammés.

Ah i vous me maudissez pour un instant qui passe.

Enfants! mais tout à l'heure, oui, vous me rendrez grâce,

Quand vous verrez à quoi vous avez échappé ;

Car, ainsi que Michel archange, j'ai frappé ;

Car les blancs séraphins, penchés au puits de soufre, Raillent le monstrueux avortement du gouffre ; Car votre hurlement de haine arrive au jour, Bégaie, et, stupéfait, s'achève en chant d'amour ! Oh ! comme j'ai souffert de vous voir dans les chambres De torture, criant, pleurant, tordant vos membres. Maniés par Tétau d'airain, par le fer chaud 1 Vous voilà délivrés, partez, fuyez là-haut l Entrez au paradis !

n se penche et semble regarder soas terre

Non, tu n'auras plus d'âmes 1

Il 86 redresse.

Dieu nous donne l'appui que nous lui demandâmes. Et l'homme est hors du gouffre. Allez, allez, allez t A travers l'ombre ardente et les grands feux ailés. L'évanouissement de la fumée emporte Là-haut l'esprit vivant sauvé de la chair morte ! Tout le vieux crime humain de l'homme est arraché ; L'un avait son erreur, l'autre avait son péché, Faute ou vice, chaque âme avait son monstre en elle, Qui rongeait sa lumière et qui mordait son aile ; L'ange expirait en proie au démon. Maintenant Tout brûle, et le partage auguste et rayonnant Se fait devant Jésus dans la clarté des tombes. Dragons, tombez en cendre ; envolez-vous, colombes ! Vous que l'enfer tenait, liberté î liberté î Montez de l'ombre au jour. Changez d'éternité !

Poésies à lire de Victor Hugo (dafns la collection des Œuvres complètes, HeUel-Quantin, éditeurs, Paris) : Odes et Ballades (1818-1828) ; Les Orientales (1829) ; Les Feuilles dTautomne (1831) ; Les Chants du crépuscule (1835) ; Les Voix intérieures (1837) ; Les Rayons et les Ombres (1840) ; Les Châtiments (1863) Les Contemplations (1856) ; La Légende des siècles (1859-1878) ; L'Année terrible (1872); L'Art d'être grand^ère (1877); Le Pape (1878); La Pitié suprême (\«7%)\ Religions et Religion (1880); L'Ane (1880) ; Les Quatre vents de l'esprit (1881) ; Le Théâtre en liberté (1884) ; La Fin de Satan (1886) ; Toute la Lyre (1888) ; Dieu (1891). — Entre ses dix drames, lire : Cromwell (1827) ; Hemani (1830) ; Ruy Blas (1838) ; Les Burgraves (1843); Torquemada (1882). — Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie . — Pour la critique de ses œuvres, consulter principalement les ouvrages suivants : Sainte-Beuve, Premiers lundis (1827, 1829), et Portraits contemporains (1831-1836); A. Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX* siècle; Leconte de Lisle, Discours de réception à P Académie (1887); Ernest Dupuis, Victor Hugo^ l'homme et le poète (1887); Emile Faguet, XIX* siècle (1887); Paul Stapfer, Racine et Victor

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Hugo (1887); P. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique au XIX* siècle (1893-18U5); M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (i880): L. Mabilleau, Victor Hugo (18î)3) ; Ch. Renouvier, Victor Hugo, le poète (1589-1893) ; Victor Htégo, le philosophe (1900).

Né à Loches en 1797, mort à Paris en i863.

Romantique de la première heure, Vi(<ny peut paraître presque classique et très objectif à un lecteur superficiel ; pourtant il est, comme les autres poètes de l'école, un lyrique subjectif: ce sont ses sentiments, c'est sa pensée personnelle, qu'il a mis dans toutes ses œuvres, même dans celles qui ont un caractère biblique prononcé. Seulement, il a donné à ses sentiments une forme très g/'uérale et les a fondus, en quelque sorte, dans un symbolisme transcendental. Poète philosophique par excellence, penseur très profond, Vigny avait une conception sîbsolument pessimiste de la vie ; il la considérait comme une sorte de condamnation au malheur. Il souffrit cruellement de cette désespérance. Son Journal d'un poète, publié après sa mort, nous a livré le secret des amères et hautaines pensées qui assombrirent son existence. Gentilhomme, noble et fier, c'est dans le stoïcisme qu'il chercha un refuge contre la dure fatalité de la vie ; cela le conduisit à aimer l'homme, cette victihie de l'implacable nature, et, ainsi, après un long détour, il se rapprocha du christianisme, dont sa philosophie première semble le contre-pied. Il écrivit, non par besoin d'épanchement, car il était d'une hautaine réserve, mais parce qu'il crut à la pensée comme manifestation suprême de la personnalité humaine. En le lisant, on songe au mot de Pascal, auquel il ressemble du reste par certains côtés : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant,.. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale ». Tout cela se trouve dans ses poèmes, que déparent malheureusement parfois les faiblesses du style ; sauf dans sa prose, Vigny est un artiste assez int'^gal, surtout si on le compare à l'impeccable versificateur auquel le romantisme doit sa langue.

Moïse ^

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,

* Extrait des Poèmes antiques «I modêmês. Compares cette pièce avec le texte biblique. Ecrite en 1822, elle renferme une des conceptions pessimistes de Vigny. D'après lui le génie est un don fatal qui isole l'homme parmi ses semblables et le condamne au malheur. Rapprocher cela de la conception de Chat" tsrton. Voir page 68» dans le !•' volume de cet ouvrage.

Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts. La pourpre et Tor semblaient revêtir la campagne. Du stérile Nébo gravissant la montagne.

Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil. Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil. Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent ; Pais au delà des monts que ses regards parcourent, S'étend tout Galaad, Ephraïm, Manassé, Dont le pays fertile à sa droite est placé; Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale Ses sables où s'endort la mer occidentale ; Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, Couronné d'oliviers, se montre Nephtali ; Dans les plaines de fleurs magnifiques et calmes, Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes; Et prolongeant ses bois, des plaines de Phogor, Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor. Il voit tout Chanaan, et la terre promise. Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise. Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main, Pois vers le haut du mont il reprend son chemin.

Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Pressés au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon Comme les blés épais qu'agite l'aquilon. Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables Et balance sa perle au sommet des érables. • Prophète centenaire, environné d'honneur. Moïse était parti pour trouver le Seigneur. On le suivait des yeux aux flammes de sa tête. Et, lorsque du grand mont il atteignit le faite. Lorsque son front perça le nuage de Dieu Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu. L'encens brûla partout sur des autels de pierre. Et six cent mille Hébreux courbés dans la poussière, A l'ombre du parfum par le soleil doré, Chantèrent d'une voix le cantique sacré. Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule.

Tel qu*un bois de cyprès sur le sable qui roule, Du peuple avec la harpe accompagnant les voix, Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place Dans le nuage obscur lui parlait face à face. Il disait au Seigneur : «Ne finirai-je pas? Où voulez- vous encor que je porte mes pas ? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai -je donc fait pour être votre élu ? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu. Voilà que son pied touche à la terre promise. De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise, Au coursier d'Israël qu'il attache le frein ; Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.

» Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances, Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du montHoreb jusques au mont Nébo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ? Hélas ! vous m'avez fait sage parmi les sages ! Mon doigt du peuple errant a guidé les passages. J*ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ; L'avenir à genoux adorera mes lois ; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique, Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations. — Hélas ! je suis. Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre 1

Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux. Et vous m'avez prêté la force de vos yeux. Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ; Ma bouche par leur nom a compté les étoiles. Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela, Chacune s'est hâtée en disant : a Me voilà. » J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages.

ALFRED DE WGXï 151

J'engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes des vents; Mon pied infatigable est plus fort que l'espace ; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe, Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'élève mes regards, votre esprit me visite ; La terre alors chancelle et le soleil hésite. Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux. Et cependant. Seigneur, je ne suis pas heureux ; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

» Sitôt que votre souffle a rempli le berger.

Les hommes se sont dit : «Il nous est étranger ; »

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car il venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme '.

J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir ;

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.

M'enveloppant alors de la colonne noire,

J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire.

Et j'ai dit dans mon cœur : « Que vouloir à présent ?»

Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,

Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche.

L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche ;

Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,

El quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.

0 Seigneur 1 j'ai vécu puissant et solitaire.

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre ! »

Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ; Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage. Et le feu des éclairs, aveuglant les regards, Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif, et pâlissant, Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.

> On remarquera quelle profondeur de pensée il y a dans toute cette pièce.

Le cor*.

J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille. Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré l Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.

0 montagne d'azur t 6 pays adoré !

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées. Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées,

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit. De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui béle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile au sommet du rocher. Et la cascade unit, dans une chute immense. Son éternelle plainte aux chants de la romance.

Ames des chevaliers, revenez- vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Roncevauxl Roncevauxl dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée 1

* Ce poème, écrit on 1825, est comme la paraphrase très originale du fond de la Chanson de Roland, le plas ancien poème français, écrit au XI* siècle, mais dont le manuscrit complet n'a été retrouvé qu'en 1837, à Oxford, par un savant français. Francisque Michel. Vigny était officier quand il composa, en présence des Pyrénées, cette poésie d'un patriotisme si noble et qui rend si i}ien la grandeur épique de Roland.

Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. D reste seul debout, Olivier près de lui ; L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore. « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;

» Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents. » n rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.

— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. » Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de Tabime. Et de ses pins, dans Tonde, il vint briser la cime.

«Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin. » Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance, Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.

Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argélès se montraient les vallées.

L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. Par Monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

144 CHRESTOMATHIE FHANCAISE

» Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. » Ici Ton entendit le son lointain du cor. L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.

«Entendez-vous? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée. »

Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe. Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

« Malheur l c'est mon neveu l malheur ! car, si Roland

Appelle à son secours, ce doit être en mourant.

Arrière, chevaliers, repassons la montagne l

Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne 1 »

Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux; L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore, A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

a Turpln n'as-tu rien vu dans le fond du torrent 1 — J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire ; Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire. Son âme en s'exhalant nous appela deux fois. »

Dieu 1 que le son du cor est triste au fond des boisl

L^mplacable nature ^

Eva, qui donc es-tu? Sais-tu bien ta nature? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir,

* Fragment d'un poème extrait des Destinées (1843-1851). — Une face de la philosophie du poète ressort dans ces vers, où il a mis à la fois sa haine de la nature cruelle et son amour de la créature passagère qui seule peut consoler uu peu, d'après lui. Conception trop possimiste évidemment.

Dieu permit qu'avant tout, de Tamour de soi-même, En tout temps, à tout âge, il fil son bien suprême. Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?

Mais, si Dieu près de lui Ta voulu mettre, 6 femme ! Compagne délicate ! Ëva l sais-tu pourquoi ? C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :

— L'enthousiasme pur dans une voix suave. C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques ; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides...

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides. Cède sans coup férir aur rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles. Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtri ses pieds, l'air fatigue ses ailes. Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences, Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé, Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes. Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes, Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes

Que l'humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes

L'air des cités l'éloufle à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,

S'unissant au-dessus du charbon noir des villes.

Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

146 CHRRSTOMATHIE FRANÇAISE

Viens donc l le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui l'entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole,

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,

Et la fleur ne parfume et Toiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées,

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répancka ses flammes colorées.

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Elle me dit : a Je suis l'impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre.

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

» Je rouie avec dédain, sans voir et sans entendre

A côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

» Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais an vent mes cheveux tout entiers. Je suivais dans les cieux ma route accoutumée. Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, J'irai seule et sereine, en un chaste silence, Je fendrai l'air du front et de mes seins al tiers. »

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon cœur alors je la hais et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

ALFRED DK VIGNY 147

Noiirissant de leurs sucs la racine des bois, Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes : « Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille dolente et mollement couchée, Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ï

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi :

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs values,

J'aime la majesté des souffrances humaines ;

Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Vois ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand devant notre porte. Les grands pays muets longuement s'étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines. Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines Ton amour taciturne et toujours menacé.

La mort du loup^

Les nuages couraient sur la lune enflammée Gomme sur l'incendie on voit fuir la fumée,

* Extrait des Destinées, composé en 1843. C'est l'exposé saisissant du stoïcisme noblement hautain du poète.

i'i8 chrkstomathie française

Et les bois étaient noirs jusques à Thorizon. Nous marchions^ sans parler, dans l'humide gazon Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes, Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués. Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement La girouette en deuil criait an firmament ; Car le vent, élevé, bien au-dessus des terres, N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés. Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête, Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en que le A regardé le sable en s'y couchant; bientôt, Lui que jamais ici on ne vit en défaut, A d^laré tout bas que ces marques récentes Annonçaient la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas à pas en écartant Iqs branches. Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient, J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient. Et je vois au-delà quatre formes légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères. Comme €ont chaque jour^ à grand bruit sous nos yeux, Quand le maître revient, les lévriers joyeux. Leur forme était semblable et semblable la danse ; Mais les enfants du loup se jouaient en silence, Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi, Se couche dans ses murs l'homme leur ennemi. Le père était debout, et plus loin, contre un arbre Sav louve reposait comme celle de marbre Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.. Le loup vient et s'assied, les deux jambes dressées. Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées,

D est jugé perdu, puisqu'il était surpris, Sa retraite coupée et tous ses chemins pris; Alors il a saisi, dans sa gorge brûlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante, Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer, Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair. Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le loup le quitte alors et puis il nous regarde: Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri. Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre. Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre A poursuivre sa louve et ses fils, qui tous trois, Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois, Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la fain), A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher. Les premiers possesseurs du bois et du rocher. Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux. C'est vous qui le savez, sublimes animaux ! A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse. Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. — Ah î je t'ai bien compris, sauvage voyageur. Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur l Il disait: « Si tu peux, fais que ton âme arrive, A force de rester studieuse et pensive.

i50 CHRESTOMATFIIE FRANQAÏSE

Jusqu'à ce haut degré de sloïque fierté

0(1, naissant dans les bois, j*ai tout d*abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde lâche

Dans la voie où le sort a voulu Rappeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Œuvres à lire de Vigny (Calmann Lévy, éditeur. Paris) : Poésies empiètes (1822-1854). dont une partie. Les Destinées, n'a été publiée qu'en 1863. Pour ses œuvres en prose, voir premier volume de la Chrestomathie . - Critiques à consulter: Sainte-Beuve. Portraits contemporains (182rM835) et ^ouveauxluniu (1864); Emile Montégut, Nos morts contemporains (18C7); E. Faguet, A/A« McU; M. Guyau. L'art au point de vue sociologique; F. Brunetière. /wawjur la littérature contemporaine (1891) et VE^:olution de la poésie lyrique (18W ; Maurice Paléologue, Alfred de Vigny (1891) ; Dorison. Alfred de Vigny, poète philosophe (1892); Léon Séché. Alfred de Vigny et son temps (1902).

Né et mort à Paris, 1810-1857.

Quand parurent, en 1829, ses premières poésies, c'était un enfant gâté, mondain, l<^ger, avide de plaisir. Sa fraîcheur d'imagination, sa fantaisie piquante, son ironie légère, sa gaminerie un peu débridée et la pointe de mélancolie, qui perçait déjà dans ses œuvres, annonçaient un poète original, mais nullement un grand poète. Après 1833, il connut la passion déçue, la douleur amère, la désespérance profonde ; c'est alors que son génie poétique s*exprima dans des œuvres où éclatèrent son admirable sensibilité et la puissance de son lyrisme. Il est le poète par excellence de Tamour et de la douleur. Sa vie fut en somme banale et absurde, puisqu'il chercha dans Tivresse l'oubli de ses souffrances ; mais, du moins, en comprit-il lui-même la folie et le profond néant. Des incidents, en somme assez vulgaires, de son existence manquée, il tira d'admirables thèmes élégiaques, parce que sa douleur était très sincère et que son génie l'emporta d'un coup d'aile dans ces régions où l'Âme se transfigure au souffle de la haute poésie. Dans ses Nuits, ce n'est plus son propre cœur qu'il nous montre, saignant et désespéré, c'est le cœur de l'homme même, aux orageuses années de la jeunesse, pendant cette aurore incertaine de la vie, traversée souvent de tant de déceptions et de souffrances. Musset fut doublement le poète de la jeunesse» car à trente ans il avait produit presque toutes ses œuvres ; ensuite il fut comme un bel arbre précoce dont la sève s'est épuisée. Dans le romantisme, il représente l'élégie lyrique en ce qu'elle a de plus poignant et de plus vrai.

La désespérance moderne ^

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre

Marchait et respirait dans un peuple de dieux ;

Oti Vénus Aslarté, fille de Tonde amère,

Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ?

Regrettez- vous le temps où les Nymphes lascives

Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,

Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives

Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ;

Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ;

Où du nord au midi, sur la création,

Hercule promenait Téternelle justice.

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ;

Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes,

Avec les rameaux verts se balançaient au vent,

Et sifflaient dans Técho la chanson du passant ;

Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ;

Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ;

Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ;

Où tout était heureux excepté Prométhée,

Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ?

— Et quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme,

Quand le berceau du monde en devint le cercueil.

Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome

De sa sombre avalanche étendit le linceul.

Rcgrellez-vous le temps où d'un siècle barbare

Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau?

Où le vieil univers fendit avec Lazare

De son front rajeuni la pierre du tombeau ?

Regrettez- vous le temps où nos vieilles romances

Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ;

Où tous nos monuments et toutes nos crovances

Portaient le manteau blanc de leur virginité;

Où sous la main du Christ, tout venait de renaître.

Où le palaif du prince et la maison du prêtre,

• Extrait des Poésies nouvelles (1833). — Musset a eu, au milieu de ses doutes et de ses soulTrauces. le regret de la foi perdue ; il a élo({uemmeat exprimé ce seutimeat et soa admiration pour le christianisme oousolatcur.

152 CHRESTOMATHIK FKANflAISE

Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les deux ; Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient Thosannades siècles nouveau-nés? Le temps où se faisait tout ce qu'a dit Thistoire ; Où sur les saints autels les cruciflx d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait; Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ?

0 Christ 1 je ne suis pas de ceux que la prière

Dans tes temples muets amène à pas tremblants ;

Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire,

En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ;

Et je reste debout sous tes sacrés portiques,

Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux,

Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques,

Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.

Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte ;

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ;

Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.

Maintenant le hasard promène au sein des ombres

De leurs illusions les mondes réveillés ;

L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres,

Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.

Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ;

Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :

Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix d'ébène

Ton cadavre céleste en poussière est tombé !

Eh bien t qu'il soit permis d'en baiser la poussière. Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance.

Ai.Fi'.;:ij i)i: .vrssKr

Nous attendons autant, nous avons plus ponlu.

Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense,

Pour la seconde fois Lazare est étendu.

Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos toml)es ?

Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,

Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ?

Où donc est le Cénacle ? Où donc les Catacombes ?

Avec qui marche donc l'auréole de feu ?

Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?

Où donc vibre dans Tair une voix plus qu*humaine?

Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu î

La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée,

Elle branle une tête aussi désespérée

Que lorsque Jean parut sur le sable des mers,

Et que la moribonde, à sa parole sainte,

Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte,

Sentit bondir en elle un nouvel univers. •

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ;

Tout ici, comme alors, est mort avec le temps,

Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ;

Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère,

Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité.

Elle fait son repos de sa stérilité.

Une bonne fortune ^

C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.

Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode ; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune ; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut.

Ce qu'on fait maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose 1 Mais, si peu qu*il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose*, Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.

' Cette pièce, écrite eu 1834, fait voir une autre face du taleut poétique de Musset: son badinage à la fois ironique et sentimental et sa fantaisie charmante.

* Allusion au Bourgeois gentilhomme, de Molière, qui n parlait enprote sans le savoir ».

lo4 CHRESTOM \THIE FRAN(}AISE

n faut en convenir, Tân tique Modestie

Faisait bailler son monde, et nous n*y tenions plus.

Grâce à Dieu, pour New- York elle est enfin partie ;

C'était un vieux rameau de Tarbre de la vie :

Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus.

Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus.

Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Uérode, il est toujours nouveau; Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vraiTilhon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici ; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci. Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency).

Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand*, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village.

Et de s'y bousculer impitoyablement.

Les dames de Paris savent par la gazette

Que l'air de Bade est noble et parfaitement sain.

Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette^

On fait de la santé là-bas; c'est une emplette :

Des roses au visage, et de la neige au sein ;

Ce qui n'est défendu par aucun médecin.

Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux ; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé ; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé.

1 Le boulevard des mondains élégants et de la haute société d'alors.

ALKRKL) DE Ml'SSRT 155

Or. comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse;

On accourt donc à Bade avec IMntention

De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon.

Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse 1

Personne au Vieux Château, personne à la Terrasse ;

On entre à la maison de Conversation.

Celte maison se trouve être un gros bloc fossile, Bâti de vive force à grands coups de moellon ; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile, Une espèce de grange avec un péristyle, Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom : Comme un grenier à foin, bâtard du Partbénon.

rignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe. Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite.

Cette âme, c'est le jeu * ; mettez bas le chapeau; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. Derrière ces piliers, dans cette salle immense. S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.

Là, du soir au matin, roule le grand peut-être^ Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui. Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas ; à travers la fenêtre. On le voit cà et là bondir et disparaître Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit

Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux; Tout est joie et chansons ; la roulette commence : Ds lui donnent le branle, ils la mettent eu danse. Et, ratissant galment l'or qui scintille aux yeux, Ds jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.

1 Cette description da jeu et des malheors qu'elle entraîne est saisissante de wMXé et de forée.

Id6 chrestomathie française

L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire, J'ai vu les paysans, fils de la forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ; Je lésai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit;

Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux , Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sur les râteaux la sueur d'une année ! Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux !

Dirai-je qu'ils perdaient ? Hélas ! ce n'était guèrcs, C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains. Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.

Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière. Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides^ ces mains qui labouraient la terre. Il fallait les étendre, en rentrant au hameau. Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau !

0 toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si janiais ton jour vient. Dieu juste, 6 Dieu vengeur ! J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans, (pardonne-moi, lecteur). Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.

Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doule. Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu. Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De môme que pour mettre une armée en déroute, Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route.

De m(^me, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu

Qui tourne les talons, et le reste est perdu.

Tout ce que je possède a quelque ressemblance

Aux moutons de Panurge : au premier qui commence,

Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas 1 le premier pas se fait sans qu'on y pense.

Ma poche est comme une lie escarpée et sans bords ^, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, Técheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide, Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide» Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.

Un soir, venant de perdre une bataille honnête. Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête; Il tressaillit en moi des phrases de roman.

Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie, Une bonne passa, qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité,

Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gai té.

« Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne.

Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. »

(C'est mon opinion de gâter les enfants.)

Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire,

D'abord à me répondre hésita quelque temps ;

Puis il tendit la main et finit par me dire :

« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. »

Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire.

> Paraphrase ironiaue d'un vers de Boileau : a L'honneur est comme une Ile escarpée et saas bords. »

ilfS CIIRESTOMATHIE FRANÇAISE

Mais VOUS savez, lecteur, que j*étais ruiné; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse ; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain diné ; Je les tirai bien vite, et je les lui donnai. ■

Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j'étais au lit, La Fortune en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte. Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit.

Mon marmot cependant se trouvait une ûile,

Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ,

Je vins à rencontrer sa mère par hasard.

C'était au bal. — Au bal il faut bien qu'on babille :

Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.

Une goutte de lait dans la plaine éthérée Tomba, dit-on, jadis, du haut de firmament '. La Nuit, qui sur son char passait en ce moment. Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée. Et, secouant les plis de sa robe nacrée, Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire ; Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que,^ lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux. Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine. Pour épargner l'Olympe, elle se détourna ; Le soleil était loin, la terre était voisine ; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba ; Tout ce que nous aimons nous est venu de là

* La voie lactée.

C'était un \ye\ enfant que cette jeune mère ; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet Avant d'y retrouver une perle aussi chère ; En vérité, lecteur, pour faire son portrait. Je ne peux mieux trouver qu'une goutte de lait.

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil.

Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie ;

Car elle connaissait le pays sans pareil .

Elle en venait, hélas ! à sa froide patrie

Rapportant dans son cœur un rayon de soleil.'

Nons causâmes longtemps, elle était simple et bonne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses dn cœur elle me fit l'aumône, Et, tout en écoutant comme le cœnr se donne, Sans oser y penser, je lui donnai le mien ; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien.

Le soir, en revenant, après la contredanse, Je lui donnai le bras^ nous entrâmes au jeu ; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu, a Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense. D'ici jusque chez vous faire quelque dépense ; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla :

Elle étendit la main et me dit : «Jouez là.»

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire.

Et je n'ai pas besoin, mou ami, de vous dire

Qu'avec quelques louis mon numéro gagna.

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière. Et je vis devant moi tomber tout un trésor ; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère ; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor ; Je partais pour la France^ elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.

IbU CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Quand je rentrai chez moi, jjb vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j*avais à Tenfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus.

Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune; elle finit ainsi.

Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée ; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

Lucie*.

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillage éploré,

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai.

Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ;

Elle penchait la tête, et sur son clavecin

Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.

Ce n'était qu'un murmure : on eût dit des coups d'aile

D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,

Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques

Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Les marronniers du parc et les chênes antiques

Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.

Nous écoutions la nuit ; la croisée entr'ouverte

Laissait venir à nous les parfums du printemps;

Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;

Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.

Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.

Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur

Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.

Sa beauté m'enivrait ; je n'aimais qu'elle au monde ;

* Ecrit en 1835. Voici une des plus douces élégies de la poésie française et peut-être la plus touchante.

ALFRED DK ML'SSET 161

Mais je croyais l'aimer cointne on aime une sœur, Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur ! Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne, Je regardais rêver son front triste et charmant. Et je sentais dans Tàme, à chaque mouvement, Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D*un long réseau d'argent tout à coup l'inonda. Elle vit dans (nés yeux resplendir son image ; Son sourire semblait d'un ange: elle chanta.

Fille de la douleur, Harmonie 1 Harmonie ! Langue que pour l'amour inventa le génie! Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux ! Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux 1 Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de Tair qu'il respire. Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois !

Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie. Sentais-tu dans ton cœur Desdémona gémir, Pauvre enfant ? Tu pleurais ; sur ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser, Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser. Telle je t'embrassai, froide et décolorée. Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ; Telle, 6 ma chaste fleur î tu t'es évanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie. Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.

Doux mystère du toit que l'innocence habite. Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant,

l02 CHRESTOMATHIE FRANCHISE

Et toi) charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'étes-vous devenus ? Paix profonde à ton âme, enfant î à ta mémoire 1 Adieu ! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...

Mes chers amis, quand je mourrai.

Plantez un saule au cimetière*.

J'aime son feuillage éploré,

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai.

La nuit de mai^.

LA MUSE

Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;

La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore.

Le printemps nait ce soir; les vents vont s'embraser;

El la bergeronnette, en attendant l'aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Poète, prends ton luth et me donne un baiser.

LB POÈTE

Comme il fait noii dans la vallée !

J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt.

Elle sortait de la prairie ; Son pied rasait l'herbe fleurie ; C'est une étrange rêverie ; Elle s'efiface et disparaît.

LA MUSB

Poète, prends ton luth ; la nuit sur la pelouse Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.

* r^e vœu da poète a été exaucé ; un saule ombrage son tombeau, au oimetièr* du Père Lachaise, à Paris.

I Cette pièce (1S35) passe pour le chef-d'œuvre de Musset ; elle est comme la transposition sublime de sa tristesse personnelle en un hymne à la douleur crée, génératrice de poésie.

ALFRi:!) I)K MrsSKT 163

Ecoule ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée. Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir : Timmortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le nid joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon cœur bat-il si vile ?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté ?

Ne frappe- t-on pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi-morte M'éblouit-elle de clarté?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle ? — Personne.

Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne; 0 solitude ! 6 pauvreté !

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon cœur est inquiet ; la volupté l'oppresse, Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. 0 paresseux enfant ! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile. Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ? Ah ! je t'ai consolé d'une amère souffrance ! Hélas 1 bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance ; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m'appelle, 0 ma pauvre Muse ! est-ce toi ?

0 ma fleur ! ô mon immortelle !

Seul être pudique et fidèle Ob vive encor l'amour de moi !

Oui, te Toîlà, c'est toi, ma blonde,

164 GHRESTOMATHIE FRANC ATSR

C'est toi, mon aiuâiile et ma sœur!

Et je sens, dans la nuit profonde, De ta robe d'or qui m'inonde Les rayons glisser dans mon cœur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle.

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux,

Viens, tu souffres, ami. Quel(jue ennui solitaire

Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur ;

QueKjue amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.

Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans les pensées,

Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.

Eveillons au hasard les échos de ta vie.

Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie.

Et que ce soit un rêve, et le premier venu.

Invenions quelque part des lieux où l'on oublie ;

Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.

Voici la verte Ecosse et la brune Italie,

Et la Grèce, ma mère, où le miel esl si doux^

Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes.

Et Mcssa, la divine, agréable aux colombes ;

Et le front chevelu du Pélion changeant ;

Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent

Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,

La blanche Oloossone à la blanche Gamyre.

Dis-fnoi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?

D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ?

Ge matin, quand le jour a frappé ta paupière,

Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,

Secouait des lilas dans sa robe légère,

El te contait tout bas les amours qu'il rêvait ?

Ghanterons nous l'espoir, la tristesse ou la joie?

Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier?

Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie ?

Jetterons-nous au vent l'écume du coursier ?

Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre

De la maison céleste, allume nuit et jour

L*huile saillie de vie et d'éternel amour?

Crierons-nous à Tarqnin : « Il est temps, voici l'ombre î »

Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?

Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?

Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?

Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?

La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;

Sa bruyère Tattend ; ses faons sont nouveau-nés ;

Il se baisse, il Tégorge, il jette à la curée

Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant.

Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,

S'en allant à la messe, un page la suivant,

Et d'un regard distrait, à côté de sa mère,

Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ?

Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier

Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.

Dirons-nous aux héros des vieux temps de la Franco

De monter tout armés aux créneaux de leurs tours ;

Et de ressusciter la naïve romance

Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?

Vétirons-nous de blanc une molle élégie ?

L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie.

Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains

Avant que l'envoyé de la nuit éternelle

Vint sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,

Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains?

Clouerons-nous au poteau d'une satire allière

Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,

Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,

S'en vient, coût grelottant d'envie et d'impuissance.

Sur le front du génie insulter l'espérance.

Et mordre le laurier que son souffle a sali ?

Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire;

Mon aile me soulève au souffle du printemps.

Le vent va m'emporler ; je vais quitter la terre-

Une laroie de toi ! Dieu m'écoute ; il est temps.

LE POÈTE

S'il ne te faut, ma sœur chérie.

Qu'un baiser d'une lèvre amie

166 CHRESTOMATHI& FRANÇAISE

Et qu'une larme de mes yeux, Je te la donnerai sans peine ; De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les deux.

Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas 1 pas même la souffrance.

La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne^

Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau.

Et pour qui la douleur n*est qu'une goutte d'eau ?

0 poète 1 un baiser, c'est moi qui te le donne,

L'herbe que je voulais arracher de ce lieu.

C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,

Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure

Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ;

Uien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète.

Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée.

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;

En vain il a des mers fouillés la profondeur :

L'Océan était vide et la plage déserte ;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre.

Partageant à ses fils ses entrailles de père.

ALFRED DK ML'SSfilT 167

Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d*horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice. Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, Et se frappant le cœur avec un cri sauvage. Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu. Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage. Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. {\ laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées. De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Co n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant. Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

0 Muse ! spectre insatiable.

Ne m'en demande pas si long.

L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.

J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre.

Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.

Tristesse ^ J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gai té ;

1 Ce sonnet, écrit en 1840, est comme le chant du cygne du poète ; son génie allait mourir alors et il se survécut dans les années suivantes^.

J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie.

J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle.

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Œuvres à lire de Musset : dans ses Poésies complètes, Les Nuits, L'Espoir en Dieu, A ta Malihran, Souvenir (1835-1841). Pour ses œuvres en prose, voir le 1«' volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains (1833, 1836, 1840). Emile Montégut, Nos morts contemporains (1884); E. Faguet, XIX* siècle; M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (1889); Ârvède Barine, Alfred de Musset (1803); F. Bnuietiëre, FEvolution de la poésie lyrique (1896) .

SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin)

Né à Boulogne-sur-Mer en 1804, mort à Paris en i869.

Critique remarquable, Sainte-Beuve a été aussi un poète de grande valeur, inférieur sans doute aux écrivains précédents, mais d'une originalité réelle. Dans l'école romantique, à laquelle il se rattache par ses vers, il représente la poésie intime et discrète, d'une mélancolie douce, un peu terre à terre, pleine de pensée d'ailleurs et capable de s'élever jusqu'à la haute m»'ditation. Son talent poétique rappelle celui des lakistes anglais qu'il a pris plaisir à paraphraser dans ses œuvres. Le critique, chez lui, tua le poète ; à partir de 1839, il ne publia plus de vers.

Confidence ^

Jeune, avide, inconnu, j*ai désiré la gloire, J*ai voulu quelque éclat à mon front ennobli ; Puis, quand j'eus obtenu plus que je n'osais croire, J'ai soudain demandé l'oubli.

i Extrait des Poésies de Joseph Delorme (1829), le premier recueil de vers du poète, précédé d'une Vie de Joseph Delorme où Sainte-Beuve, sous ce nom d'emprunt, a expliqué la période romantique de sa propre vie. Comparer cstte pièce, d'une nuance si délicate, avec le Lac de Lamartine, page 50.

SALNTK-BKUVK 169

J'ai fait, pour regagner l'obscurité première. Le contraire des forts et des cœurs glorieux : Je me suis tû longtemps, j'ai caché la bannière Qu'appelaient déjà bien des yeux.

J'ai fui mon nom redit et le bruit déjà proche, Aussi prompt^ je crois bien, qu'un autre, aux jours passés. Que voulaient faire évéque Aquilée, Antioche, Fuyait les peuples empressés.

J'ai fui du nid qu'oiL guette et du buisson qui chante ; J'ai laissé mon sentier de peur qu'on le connût ; Et dans la foule entré, dans la poudre mouvante, L'un de tous, j'ai payé tribut.

£t ce n'est plus qu'au soir, dans la lande secrète, Sous les rares croissants, qu'au verger désiré, A l'ermitage en fleurs, Vaucluse du poète. J'ai repris le rêve sacré,

Trompant l'œil curieux, le passant qui m'effraie, Qui, dès qu'il sait sa route à quelque frais réduit. Passe auprès chaque fois, et secouant la haie, Réclame, comme un droit, son fruit ;

Non pas au moins, non pas qu'entre tous il vous aime. Non qu'il vive des sucs arrosés de vos pleurs ; Car au détour de là, tous fruits, les moindres même, Lui sont aussi bons ou meilleurs.

Or, si j'étais ainsi, quand par pudeur pour elle La Muse me vouait aux seuls échos des bois. Qu'est-ce donc à présent qu'un tendre amour s'y mêle Et qu'un nom tremble dans ma voix?

0 sainte Poésie, intime, et qu'il faut taire, Belle aujourd'hui pour une..., un jour pour quelques-uns, Mon secret devant tous, mon orgueil solitaire, Amour, a doublé tes parfums !

Aussi je viens à toi, mais plus timide encore. De moi laissant au monde un spectre sans chanson^, Une ombre qui sourit : Tàme a suivi l'aurore Et se referme en son buisson.

i70 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Au loin rdr retentit ; l'orme superbe expose Mille prix disputés à ses rameaux pendants ; Le buisson s'épaissit d'une fleur longtemps close, Qui ne se penche qu'en dedans.

Ilélas ! et bien souvent en vain elle se penche, Car Celle qui devait à temps la respirer. Craintive, ne vient pas, et la rose trop blanche Aura passé sans enivrer.

Poésie odorante, immobile et pâlie !

BiTceau tout d'épaisseur, et d'ombre, et de gazon l Llancheur que nul zéphyr n'essuie et ne déplie ! Rosée où ne boit nul rayon !

Oh ! puisse-t-il un jour, si chéri dans son ombre, Berceau qui nous aura, tous deyx si peu reçus, Sous ses rameaux baissés, toujours clos au grand nombre, Mais des vrais amants aperçus,

Puisse-t-il immortel, dans sa fleur encor rare, • I^Hudre aux tendres heureux nos noms avec honneur, Et par nos chants si doux sous le sort qui sépare, Leur dire d'aimer leur bonheur !

Le bonheur ^

Oh 1 que la vie est longue aux longs jours de Fété^ El que le temps y pèse à mon cceur attristé ! Lorsque midi surtout a versé sa lumière. Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière ; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, 6 mère et chaste épouse. Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,

1 Extrait des Consolations (1880). — Cette poésie si touchante et si nable est dédiée à Madame Victor Hugo et c'est d'elle que parle ici l'auteur. Sainte-Beuve était alors l'ami le plus intime du grand romantique, pour lequel il a exprimé d'une façon touchante la plus vive admiration. Plus tard, par une aberration inexplicable, il commit à son égard une lâcheté sans nom : la désillusion cruelle qu'en éprouva Victor Hugo changea son caractère, jusifu'alors extrêmement confiant et généreux. Voir sur ce sujet l'article de Philippe Godet, Victor Hugo intime, d'après sa correspondance (Oasette de Lausanne, des 2 et 3 décembre 1896).

SAINTE-BEUVE i7i

Et voire époux absent et sorti pour rêver.

J'entre pourtant; et vous, belle et sans vous lever.

Me dites de m'asseoir ; nous causons ; je commence

A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,

Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.

Et vous me répondez par des mots d'amitié ;

Puis revenant à vous, vous si noble et si pure,

Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature

Dans ses secrets desseins avait formée exprès

Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais,

Douce comme un parfum et comme une harmonie ,

Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ,

Nous parlons de vous-même et du bonheur humain.

Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin,

De vos enfants bénis que la joie environne,

De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne;

Et quand vous avez bien de vos félicités

Epuisé le récit, alors vous ajoutez.

Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :

«Hélas! non, il n'est point ici-bas de mortelle

Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;

Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,

11 me prend des accès de soupirs et de larmes ;

Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,

Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert.

Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de Heurs couvert.

Plus mon époux aimant comme au premier bel Age,

Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage.

Plus la brise légère et n'osant soupirer,

Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie

Il reste à désirer dans la plus brlle vie ;

C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué;

Qu'à le chercher plus Ijas on Fa toujours manqué ;

C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,

Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe;

C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus,

Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;

Que ces enfants, objets de si chères tendresses.

En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;

172 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

Que tonte joie est sombre à qui veut la sonder,

Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder

Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable,

On découvre sous l'eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir

Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,

Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles,

Pour décorer l'abîme y sème les étoiles ;

Tel dans ce fond obscur de notre humble destin

Se révèle l'espoir de l'éternel matin,

Et quand sous l'œil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure ;

Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure ;

Quand, morts entre nos bras, les parents révérés

Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;

Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère,

Continueront le bien après nous sur la terre ;

Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas.

Alors on peut encore être heureux ici-bas ;

Aux instants de tristesse on peut d'un œil plus ferme

Envisager la vie et ses biens et leur terme.

Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,

Soutient l'âme, et console au milieu du bonheur.

Sonnet ^.

Nous étions deux enfants à passer notre enfance, Mais elle si charmante et plus jeune que moi ; Nous vivions d'une égale et mutuelle foi, Et cette sœur aimable avait nom Innocence,

Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence. Mais voilà qu'un malin l'Orgueil me prend : « Et Toi, N'es-tu pas homme enfin ? » Il dit, et je le crois ; Je me mêle à la foule, et l'air impur m'offense.

Ma jeune amie en pleurs s'enfuit à cet affront, Cachant dans ses deux mains la rougeur de son front : Je la perdis alors dans la forêt profonde.

0 douce Bien-Aimée, où donc a-t-elle fui ?

Dites ! quel chaste Eden me la cache aujourd'hui ?

Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde 1

1 Traduit de TaiiteuT anglais Charles Lamb ; extrait des Ilotes et Sonnets (1888).

Œuvres à lire de Saiate-Beuve (A. Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies de Joseph Delorme (1829); Les Consolations* (iS30) ; Pensées d'août (183T). Pour ses œuvres eu prose, voir 1" volume de la Chrestomathie . — Critiques à consulter : J. Levallois, Sainte-Beuve (1872) ; G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX* siècle (1893); Eugène Lintilhac, Littérature française (1894).

Né à Tarbes en 1811, mort à Paris en 1872.

Gomme prosateur, ïlnV>p}iile (iauthier est un maître, qui a exercé sur la littérature descriptive une influence consid(^rable : dans l'école romantique, cVst le peintre par excellence. (Jlomrae poète, il a une valeur bien moindre ; il lui a manqué les qualités essentielles : la sensabilité et l'imaj^ination. Ses poésies lyriques sont froides, fatigantes ; aucun sentiments sérieux n'y est exprimé. La gfrande originalité d»- Gautier réside dans sa faculté d'artiste visuel : il a su voir et peindre en vers, comme i?n prose; ses meilleurs poèmes, purement plastiques, sont des tableaux points avec les lignes et les couleurs du style et, rorame il l'a dit lui-même, « des transpositions d'art. » Dans ses d(Tnières «euvres, où il a tout à fait abandonn»' le lyrisme romantique, pour peindre objectivement les choses extérieures, il marque la transition du romantisme à l'école parnassienne ; à cet égard il a été un précurseur.

Moyen âge ^

Ouand je vais poursuivant mes courses poétiques. Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques ; J'aime leurs toits d'ardoise aux retlels bleus et gris, Aux faites couronnés d'arbustes rabougris. Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës, Dans les réseaux de plomb leurs vitres exigu'és, Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins ; Avec ses minarets moresques, la chapelle Dont la cloche (jui tinte à la prière appelle. J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, Leurs cours où l'herbe croit à travers les pavés, Au sommet des donjons leurs girouettes frêles Que la blanche cigogne effleure de ses ailes ;

1 Extrait des premières Po^ai>jf (18^^0-1832). — Gomme Ions les romantiques, Gautier a aimé le moyeu âge, mais en artiste, le côté mystique et Idgeiiduire de c»'tt»' t'poque l'a peu frappé.

i74 CHRESTOMATHIK FRANr.AISK

Leurs ponts-Ievis tremblants, leurs portails blasonnés, De monstres, de griffons, bizarrement ornés, Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Où comme une voix faible erre et gémit le vent. Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, V Paré de souvenirs d'amour et de féerie, Le brillant moyen âge et la chevalerie.

La demoiselle ^

Sur la bruyère arrosée

De rosée.

Sur le buisson d'églantier ; Sur les ombreuses futaies ;

Sur les haies Croissant au bord des sentiers ;

Sur la modeste et petite

Marguerite, Qui penche son front rêvant ; Sur le seigle, verte houle

Que déroule Le caprice ailé du vent ;

Sur les prés, sur la colline

Qui s'incline Vers le champ bariolé De pittoresques guirlandes

Sur les landes^ Sur le grand orme isolé ;

La demoiselle se berce ;

Et s'il perce Dans la brume, au bord du ciel, Un rayon d'or qui scintille,

Elle brille Gomme an regard d'Ariel.

* Dans ce morceau, écrit en 1880, on peut voir que déjà Gautier est un pur nrtuoee du rythme poétique, qui cherche, non à exprimer dee sentiments, mais a saisir des aspects, à broyer des couleurs, à faire de la poésie plastique. — Pour rétnds du rythme de cette pièce, lire les Orientales de Hugo et les poètes de la Plétadê.

Traversant près des charmilles,

Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde

Vagabonde, Et comme eux décrit des ronds.

Bientôt elle vole et joue

Sous la roue Du jet d'eau qui, s'élançant Dans les airs, retombe, roule

Et s'écoule En un ruisseau bruissant.

Plus rapide que la brise.

Elle frise, Dans son vol capricieux.

L'eau transparente où se mire

Et s'admire Le saule au front soucieux ;

Où, s'en tr 'ouvrant blancs et jaunes.

Près des aunes, Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du flot qui gazouille

Et les mouille, Etalent leurs deux couleurs ;

Où se baigne le nuage,

Où voyage Le ciel d'été souriant ; Où le soleil plonge, tremble,

Et ressemble Au beau soleil d'Orient.

Et quand la grise hirondelle

Auprès d'elle Passe, et ride à plis d'azur, Dans sa chasse circulaire.

L'onde claire, Elle s'enfuit d'un vol sûr.

Dois qui chaulent, fraîches plaines

D'odeurs pleines, Lacs de moire, coteaux bleus, Ciel où le nuage passe,

Large espace, Monts aux rochers anguleux :

Voilà l'immense domaine

Où promène Ses caprices, fleur des airs, La demoiselle nacrée,

Diaprée De reflets roses et verts.

Dans son étroite famille,

Quelle fllle N'a pas vingt fois souhaité.

Rêveuse, d'être comme elle

Den)oiselle, Demoiselle en liberté ?

Les colombes ^

Sur le coteau, là-bas où sont les loiiil)Os, Un beau palmier, comme un panache verl Dresse sa léte, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.

Mais le malin elles quittent les branches: Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, El se [)oser plus loin sur quelque toit.

Mon àme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, De blancs essaims de folles visions TonilxMil des cieux, eu palpitant des ailes. Pour s'envoler dès les premiers rayons.

Ce que disent les hirondelles^.

Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis ;

» Extrait des Poésies diverses (1833-1838).

* Extrait d'Emaux et Camées (XHôl), le chef-d'œuvre en vers de Gautier et l'ouvrage oii l'on peut le mieux juger sou talent de peintre rythmique.

Soir et malin, la brise est fraiclie, Hélas 1 les beaux jours sont finis !

On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor :

Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or.

La pluie au bassin fait des bulles ; L«s hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules :

Voici rhiver, voici le froid l

Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ.

L'une dit : « Oh ! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart !

» Tous les ans j*y vais et je niche Aux métopes du Parthénon.

Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon. »

L'autre: « J*ai ma petite chambre A Smyrne, au plafond d'un café.

Les Hadjis comptent leurs fn'ains d'ambre Sur le seuil, d'un ravon chauffé.

» J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des cliibouchs*, Et parmi des flots de fumée Je rase turbans et tarbouchs*. »

Celle-ci: « J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à IJalbeck'.

Je m'y suspens avec ma griffe Sur mes petits au large bec. »

Celle-là: « Voici mon adresse:

Rhodes, palais des chevaliers ; Cliaijue hiver, ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers. »

Ou chibouque, pipo turque à long tuyau.

[) >uiiet turo de couleur rouge, à gland bleu.

Ville de la Syrie, l'ancleone Héliopolis, célèbre par les ruines du temple ioleil.

La cinquième ; « Je ferai halle, Car Tâge m'alourdit un peu.

Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu. »

La ^xième : « Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets !

J'empâte un ornement de glaise, Et mes quartiers d'hiver sont prêts. »

a A la seconde cataracte.

Fait la dernière, j'ai mon nid ;

J'en ai noté la place exacte,

Dans le pschent* d'un roi de granit. »

Toutes : « Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin 1 »

Avec cris et battements d'ailes, Sur la moulure aux bords étroits.

Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu'elles disci.l, Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau!

Des ailes ! des ailes ! des ailes ! Comme dans le chant de Huckt-it-.

Pour voler, là-bas, avec elles.

Au soloil d'or, au printemps vert !

Œuvres poétiques de Gautier (Charpentier, éditeur, Paris) : Poésies, deux volumes (1830-1872) ; Emaux et Camées (1852). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Sainte- Beuve, youveaux lundis (18G3) ; Emile Montég^ut, lYos morts contemporains (18<i0) ; E. Faguet, XIX* siècle (1887) ; Maurice Spronck, les Artistes littéraires (1880) ; Maxime du Camp, Théophile Gautier (1890) ; F. Brunetière, l'Evocation de la poésie lyrique (1893).

* Ornement d'architecture ou de statu'tire figurant la couronne symbolique 'los Pharaons.

* Poète allemand (1789-186G).

AUGUSTE BARBIER i79

Né à Paris en 1805, mort h Nice en 1882,

Le célèbre auteur des ïambes est un poète secondaire si Ton envi- <ïi<;e l'ensemble de ses poésies ; mais il a eu quelques inspirations de ;;»''nio qui le classent au rang des plus grands. C'est un lyrique puissant, un satirique fougueux, d'une ardente éloquence, dont la mù\e •'■uergie produit un effet considérable. Ses vers, très inégaux de valeur, îUincellont de beautés merveilleuses.

L'idole».»

Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille,

Du fer, du cuivre et de Tétain ; Allons, à large pelle, à grands bras plonge et fouille.

Nourris le brasier, vieux Vulcain :

Donne force pâture à Tavide fournaise ;

Car pour mettre ses dents en jeu. Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,

Il lui faut le palais en feu.

C'est bien, voici la flamme ardente, folle, immense.

Implacable et couleur de sang, Qui tombe de la voûte, et l'assaut qui commence.

Chaque lingot se prend au flanc ; Et ce ne sont que bonds, rugissements, délire.

Cuivre sur plomb et plomb sur fer ; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire

Comme des damnés en enfer.

Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,

La fournaise fume et s'éteint, L'airain bouillonne à flots ; chauffeur, ouvre la porte

Et laisse passer le hautain !

0 fleuve impétueux ! nmgis et prends ta course,

Sors de ta loge, et d'un élan,

ï Extrait des ïambes (1831). -— C'est le chef-d'œuvre de Bar})ier. On remar- 'luera que, presque seul, parmi les romantiques, ce dernier a eu la haine de Napoléon. Pressentant le mal que la légende napoléonienne ferait à la France en lu prisant de chauvinisme impérialiste, il a eu le courage de saper l'Idole. I.e rytiime de ces vers, si original et si entraînant, a été cmpruaté par lui à André r.hOnier; mais il a su en tirer un meilleur parti. Remarquer la troisième partie • lu oette pitce.

D'an seul bond lance-foi comme un flot de la source,

Comme une flamme du volcan 1 La terre ouvre son sein à tes vagues de lave ;

Précipite en bloc ta fureur, Dans le moule profond, bronze, descends esclave,

Tu vas remonter empereur.

Encor Napoléon ! encor sa grande image !

Ah ! que ce rude et dur guerrier Nous a coûté de sang, de larmes et d'outrages

Pour quelques rameaux de laurier !

Ce fut un triste jour pour la France abattue,

Quand du haut de son piédestal, Comme un voleur honteux, son antique statue

Pendit sous un chanvre brutal.

Alors on vit au pied de la haute colonne.

Courbé sur un câble grinçant, L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone,

Ebranler le bronze puissant ; Et quand, sous mille efforts, la tête la première,

Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre

Roula son cadavre d'airain , Le Hun, le Hun stupide, à la peau sale et rance.

L'œil plein d'une basse fureur, Aux rebords des ruisseaux, devant toute la France,

Traîna le front de l'empereur.

Ah ! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle,

Ce jour pèse comme un remord ; Au front de tout Français, c'est la tache éternelle

Qui ne s'en va qu'avec la mort.

J'ai vu l'invasion à l'ombre de nos marbres

Entasser ses lourds chariots ; Je l'ai vue arracher l'écorce de nos arbres, |

Pour la jeter à ses chevaux ; J'ai vu l'homme du Nord, à la lèvre farouche.

Jusqu'au sang nous meurtrir la chair, Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche

S'en venir respirer notre air.

Eh bien ! dans tous œs jours d*abaissemenl, de peine, Pour tous ces outrages sans nom.

Je n*ai jamais chargé qu'un être de ma haine... Sois maudit, ô Napoléon 1

0 Corse à chereux plats ! que ta France était belle

An grand soleil de messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étranger; Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,

L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos, Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants.

Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre.

Et des combats pour passe- temps ; Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes ;

Toujours l'air, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes.

Toujours du sang jusqu'au poitrail.

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide.

Broya les générations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride.

Sur le ventre des nations ; Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière,

D'aller sans user son chemin.

De pétrir l'univers, et comme une poussière,

De soulever le genre humain , Les jarrets épuisés, haletante, sans force

Et fléchissant à chaque pas, Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas !

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,

Pour étouffer ses cris ardents, Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents ; Elle se releva : mais un jour de bataille,

Ne pouvant plus mordre ses freins, Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les reins.

Maintenant tu renais de ta chute profonde :

Pareil à l'aigle radieux, Tu reprends ton essor pour dominer le monde,

Ton image remonte aux cieux.

Napoléon n'est plus ce voleur de couronne,

Cet usurpateur effronté, Qui serra sans pitié, sous les coussins du trône,

La gorge de la Liberté; Ce triste et vieux forçat de la Sainte-Alliance

Qui mourut sur un noir rocher, Traînant comme un boulet l'image de la France

Sous le bâton de l'étranger ; Non, non, Napoléon n'est plus souillé de fanges :

Grâce aux flatteurs mélodieux.

Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit à toutes les murailles;

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles

Il résonnait sur les tambours.

Puis, de ces hauts quartiers où le peuple foisonne,

Paris, comme un vieux pèlerin, Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain .

Et là, les bras chargés de palmes éphémères.

Inondant de bou([uels de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères,

Ce bronze grandi sous leurs pleurs , En veste d'ouvrier, dans son i\Tesse folle.

Au bruit du fifre et du clairon, Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole

Autour du grand Napoléon.

Ainsi, passez, passez, monarques débonnaires.

Doux pasteurs de l'humanité; Hommes sages, passez comme des fronts vulgaires

Sans reflet d'immortalité !

Du peuple, vainement vous allégez la chaîne ;

Vainement, tranquille troupeau.

Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine,

S'achemine vers le tombeau :

Sitôt qu'à son déclin votre astre tutélaire

Epanche son ilernier rayon.

Votre nom qui s'éteint sur le flot populaire

Trace à peine un léger sillon.

Passez, passez, pour vous point de haute statue :

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre ou le canon ; Il n'aime que le bras qui dans des champs humides

Par milliers fait j^ourrir ses os; Il aime qui lui fait bâtir des Pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

ouvres à lire de Barbier : ïambes et poèmes (1831); Il Pianto, Lazare Vô): Satires et poèmes (1S37) ; Rimes héroïques (18i3). — Critiques à conter : Sainte-Beuve. Portraits contemporains, t. II (1831;; Mgr. Perraud, cours d'j rcct^plion à l'Académie française (19 avril 18S3); Lanson, His- •c de la littérature française (1893); Gh. Gidel, Histoire de la littérature nçaise depuis 1SI5, tome II (1898).

DESBORDES-VALMORE (Marceline)

Née à Douai en 17S6, morte à Paris en 1S59.

;iomme Musset, elle entra dans la vie du cœur par une cruelle soufnce. A 2-) ans, après une enfance peu heureuse, elle aima éperdu-

184 CHBESTOMATHIE FRJLNÇAISB

ment, elle fut trahie et délaissée ; elle ne s'en consola jamais : toute sa vie saigna la blessure incurable du premier amour. Actrice distingué^*, lorsqu'elle avait 31 ans, à Tàge ou la femme dit adieu aux illusions romanesques, elle épousa par raison le comédien Valmore. La maternité lui donna quelques doux sourires, car elle aima profondément ses enfants; malheureusement son foyer fut sans cesse visité par la {?ène la plus cruelle ; ses deux filles moururent encore jeunes ; elle semblait prédestinée au malheur. Sa triste vie se reflète dans ses œuvres poétiques : elle la chanta sous le coup de la souffrance, comm». un oiseau blessé qui exhalerait sa plainte. Ses vers touchants sont d'une absolue sincérité ; c'est bien son âme, toute nue, qu'elle y a mise ; aucune trace de préoccupation livresque n'en dépare le l>Tismipoi;jnant. Les grands génies de la période romantique, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, Sainte-Beuve admiraient profondément cette femme exquise en laquelle ils sentaient comme une sœur poétique, d'une admirable sensibilité. Le public, au contraire, ne l'a jamais appréciée. Il lui a manqué, pour être goûtée à sa valeur, le grand art qui donne aux jaillissement de l'âme la forme décisive. Comme Lamartine, à qui elle ressemble un peu, elle était toute poésie: mais dans la traduction de ses sentiments et de ses souffrances, sa langue la trahissait. Elle ressemble à ces fleurs délicates à demi-entr'ouvertes, qu'on devine merveilleusement belles, et qui évoluent pendant une floraison entière sans pouvoir s'épanouir.

Les deux ramiers ^

D'oti venez-vous, couple triste et charmant ? Rien parmi nous ne vous appelle encore ; Les jours d'avril n'ont qu'une pâle aurore. Et nul abri pour l'amoureux tourment ; Les blés frileux, cachant leurs fronts timides, Gomme les fleurs tremblent au vent du nord Le lierre seul couvre les murs humides. Et l'hirondelle est toujours loin du port.

Vous deux, chassés par le malheur sans doute

Et consolés du malheur par l'amour,

Pour échapper à quelque noir vautour,

De l'Orient vous avez fui la route.

Au toit prochain, je vous entends gémir;

Ah 1 vous souffrez... Je ne sais plus dormir !

' Extrait des Elégies (1810-1883), la partie la plus touchante de ses œuvres. C'est là qu'elle a le mieux exprimé sa plaintive souffrance. — Dans cette pièce, elle parle de celui qui l'a délaissée et son âme, noblement généreuse, prie pour lui au lieu de le haïr.

DESnOKOES-VALMOUh 18o

Des vrais amants doux et discrets modèles, J*ai vos douleurs. Que n'ai-je aussi vos ailes l Je volerais sur votre humble rempart ; Tristes ramiers, j'irais, triste moi-mt^me. En souvenir d'un malheureux que j'aimo, Du peu que j'ai vous offrir une part.

Il erre seul... et vous errez ensemble; Dans vos baisers que votre exil est doux ! Le même sort vous frappe et vous rassemble ; Oh ! que d'amants sont moins heureux que vousl Venez tous deux, venez sur ma fenêtre De votre soif étancher les ardeurs ; Des deux dorés où l'amour vous fit naître, Au toit du pauvre oubliez les splendeurs. Que l'un de vous se hasarde à descendre 1 Le plus hardi doit guider le plus tendre ; D'un cœur qui bat d'amour et de frayeur, Pour un moment qu'il détache son cœui I Voici du grain, voici de l'eau limpide, Humble secours par mes mains répandu ; Il soutiendra votre destin timide.

Si tout un jour vous l'avez attendu !

Ainsi, mon Dieu, sur la roule lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur !

Ne souffrez pas que quelque voix haulaii e Sur son front pur appelle la rougeur ; Que ma prière en tout lieu le devance ! Dieu ! que pas un ne le nomme étranger î Aidez son cœur à porter notre absence, Et que parfois le temps lui soit léger !

L'oreiller d'une petite fille ^

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma lélc, Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi ! Quand on a peur des vents, du loup, de la tempe! e, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.

1 D<"'8bordos-Valmore a très bien rendu la poésie eufantinp, faite de petits iens charmants. Tout un livre de ses œuvres complètes est consacré aux enauts; ou y voit une autre face de son âme exquise.

Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir ; Ils ont toujours sommeil. 0 destinée amère! Maman, douce maman, cela me fait frémir.

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien. Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, Je te bénis, ma mère, et je toucbe le tien 1

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube au rideau bleu ; c'est si gai de la voir ! Je vais dire tout bas ma plus tendre prière; Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir 1

Prière.

Dieu des enfants 1 le cœur d'une petite fille Plein de prière, écoute, est ici sous mes mains; On me parle toujours d'orphelins sans famille : Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins 1

Laisse descendre, au soir, un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets, sous l'enfant perdu que sa mère abandonne, Un petit oreiller qui le fera dormir !

L'enfant qui s'en va*.

Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes,

Si fortes pour aimer, nous, faibles sœurs des hommes,

0 mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour.

Ces tendres fruits volés à notre ardent amour ?

A peine ils sont à nous qu'on veut nous les reprendre.

0 mères, savez-vous ce qu'on va leur apprendre ?

A trembler sous un maître, à n'oser, par devoir,

Qu'une fois tous les ans demander à nous voir,

A détourner de nous leurs mémoires légères.

Alors que sauront-ils ? Les langues étrangères.

Les vains soulèvements des peuples malheureux,

1 Extrait d'une pièce intitulée A mon /ils, dans le Livre des mères. Pour comprendre le sentiment touchant et un peu amer exprimé dans cette pièce, il faut se rappeler que les lycées français, où l'on élevait alors les enfants, ne contenaient guère que des internes qui voyaient à peine leurs parents.

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