DE LA F H AI )E
Car, lu fus calme et bon ; car, sur ton front divin, La colombe du ciel ne plana pas en vain. Car, ô roi plein de grâce et de mansuétude, L'homme a mis dans ta loi tout ce qu'elle a de rude. Et, sur les malheureux qu'il s'applique à punir. Tu n'étendis jamais les bras que pour bénir. Tu voyais le péché troubler ki race humaine, Et tu vécus trente ans sans colère et sans haine t Et moi je lis ces mots dans ton calice amer : Le mal est une goutte et l'amour une mer. Sois béni de tous ceux qu'on maudit, qu'on délaisse ! Jamais un mot de toi n'elTraya la faiblesse. Jamais, sans t'attirer vers son lit de douleur. Lépreux d'âme ou de corps ne te cria : Seigneur ! Ta main fermait sa plaie et touchait sa souillure. Sans craindre les regards ni cesser d'être pure. Ah ! c'est que de ton cœur, comme de son milieu, Coulait la charité, ce baptême de feu !
Tu donnas l'Evangile à la Samaritaine Pour une goutte d'eau puisée à sa fontaine. La courtisane même eut grâce devant toi ; L'adultère s'y mit à l'abri de la loi ; Ton esprit. prévalut sur la lettre homicide, Et tu ravis sa proie au docteur qui lapide. Tu bénis tes bourreaux, au moment d'expirer; Penché sur le larron, tu lui dis d'espérer ; Un regard triste et doux fut le seul anathème Oue lu voulus, Seigneur, lancer sur Judas même !
Une fois, une seule, — ô Jésus, 6 bonté,
0 front orné de paix et de sérénité,
0 cœur qui par l'amour répondait à l'injure 1... —
La colère atteignit ta divine nature;
Ta face resplendit d'une sainte rougeur.
Et ta droite, ô Jésus, s'arma du fouet vengeur !
C'est le jour qu'inondant la maison de ton père,
L'impur négoce avait détrôné la prière.
Au milieu des troupeaux de bœufs et de brebis,
Les tables des changeurs souillaient les saints parvis;
Les vils marchands, aux voix aigres et discordantes.
i08 CHRESTOMATHIB FRANÇAISB
Discutaient avec bruit les achats et les ventes. Tu vins; et, furieux des autels profanés, Tu frappas à grands coups sur ces honunes damnés ; Ta voix tonna contre eux, précipitant leur fuite, Et la maison de Dieu fut rendue au Lévite.
0 poète! sois calme et beau par la douceur; Qu'elle éclaire ton front et siège dans Ion cœur ! Sois comme le grand chêne au feuillage sonore, Où mille voix d'oiseaux s'éveillent à l'aurore, Et qui chante à la brise et qui porte en son flanc Un miel pur et secret goutte à goutte coulant. Que la haine jamais, que jamais l'amertume N'eriveniment tes flots de leur sanglante écume. Au sarcasme jamais n'ouvre ta bouche d'or; Qu'en tes vers, blonde gerbe où nul serpent ne dort, La tendre sympathie, ou visible, ou voilée, Comme une fleur du ciel soit toujours recelée. Que ta parole enlin, pour (|u'on y croie un jour. Vive par l'harmonie, et surtout par l'amour. Va, fécond par le cœur, va, comme la nature; Donne un peu de ton être à toute créature ; Relève les épis et les roseaux courbés ; A l'ombre du buisson remets les nids tombés; Aide à vivre à tous ceux à qui la vie est bonne, Verse en eux ce trop-plein que le Seigneur te donne. Si quelque chose en toi s'agite incessamment. C'est que Dieu t'a créé pour aimer vaillamment. Aime donc, aime donc, c'est là ta sainte tâche! Monte sur la montagne et bénis sans relâche, Bénis, de ce trépied où le cœur s'agrandit. Et la terre qui chante, et l'homme qui maudit!
Ah 1 quel que soit le vent qui tourmente la plage, Qu'il passe sur tes flots sans soulever d'orage. Que jamais souflle humain, pacifique océan, Ne trouble, pour un jour, ton repos de géant, Et ne puisse tenir, dans le bleu de ton onde, L'image de l'esprit qui flotte sur le monde !
HK r,AFnAI>K ZVÎf
Que jamais ton front calme, où Dieu doit résider, D'un vulgaire courroux ne daigne se rider! Reste, au fort de l'outrage, absorbé dans tes cultes; Ta lyre a plus de chants que Thorame n'a d'insultes. Chante, et laisse tomber^ sans honte et sans efiroi, Les flèches du méchant, s'il ne vise qu'à toi. Quand ta ne sauras plus où reposer la tête, Bénis encor Sion qui chassa le prophète ; Pardonne sur la croix au Juif lâche et moquenr, Et meurs sans que la haine ait effleuré ton cœur. Non 1 quand le monde impur te flagelle et te foule, Tu n'es pas sans amis cachés dans cette foule; Cherche leurs yeux en pleurs à travers les soldats, Songe à ta mère, à Jean, pour oublier Judas ! Cependant, 6 poète, 6 foudre qui sommeille. Il vient parfois une heure où Dieu môme t'éveille, Où l'anathème en feu gronde à travers tes chants. Devant le Saint des saints souillé par les marchands 1
L'alpe vierge ^
Un esprit gardien de toute pureté Habite les glaciers et la neige éternelle. , L'air qu'on respire autour de ce faite argenté Rajeunit l'âme et jette une lumière en elle.
0 Vierge ! cette nuit, dans son fluide azur. Semble exprès pour mes yeux dissiper tous tes voiles ; J'adore en sa blancheur ton front chargé d'étoiles. En toi, jusqa à ton nom, tout est splendide et pur !
Le ciel seul boit ton souffle à ta lèvre sacrée ; Ton sein veiné d'azur, rougissant au réveil. Laisse à Dieu seul cueillir sur sa neige empourprée Les roses d'Orient qu'y sème le soleil.
Toi seule entre les monts as préservé ta face
De l'aflront qu'aux sommets imprime un pied humain.
* Extrait des Symphonies (1855). — Il s'agit ici de la Jungfraa. De Laprade a été un enthousiaste des Alpes et les a très bien chantées. On remarquera que dans cette pièce, comme ailleurs, son naturalisme panthéistique s'achève en idéalisme pur.
21U GHRESTOMATHIB FRANCATvSB
Partout survient la fange où se forme un chemin : Tu dois de rester pure à tes remparts de glace.
Par eux tes flancs sacrés conservent leur candeur. Le soir, lorsque à tes pieds tout le pays est sombre, De Tazur infini perçant la profondeur, Des sommets fréquentés ton front domine l'ombre.
Toi-même as cependant tes vallons ténébreux. Et tu tiens, par ta base, aux régions impures Où Teau du ciel se trouble à laver nos souillures, Où rhomme teint de sang un sillon douloureux.
Mais au-dessus de tous, belle vierge de neige, Attirant le premier Tonde et les feux du ciel. Ton front chaste et hautain garde le privilège De porter l'invisible et l'immatériel.
Dieu, pour trône ici-bas, a pris ta blanche cime, Seul séjour assez pur pour qu'il s'y daigne asseoir ; C'est lui, dans tes splendeurs, qui m'apparalt ce soir, C'est sa voix que j'entends sur ton glacier sublime.
Tu portes, 6 mon toe, un sommet tout pareil, Un sommet virginal plus haut que tous nuages. Et qui toujours reflète un peu de vrai soleil, Quand ta plaine assombrie est en proie aux orages.
Tu n'as que trop, aussi, d'infimes régions.
Noirs marais dont chacun cache une hydre rampante ;
Chemins à tous venant, où la fange serpente.
Et qu'en troupeaux impurs foulent les passions.
Oui, ta vallée ouverte est basse, humide, obscure, 0 cœur par les désirs, par l'ennui fréquenté ! Mais vous savez, mon Dieu, si l'humaine souillure Jusqu'au sacré sommet a jamais remonté.
Parfois une vapeur sort d'en bas et le cache : Je ne vois plus briller sa neige à l'horizon ; Mais elle reste vierge, 6 divine raison ! Ta splendeur reluira sur ce glacier sans tache.
UE LAPHADE 2ii
Nul impur voyageur du pied ne l'a terni . A rhomrae inférieur par moments invisible, 0 région sereine où siège l'infini, Ta cime aux passions demeure inacœssible.
C'est toujours l'Alpe vierge au front éblouissant, Dont la chaste hauteur ne peut être abaissée, Tabernacle où de Dieu réside la pensée, '
Echelle de cristal par où l'esprit descend.
Oui, j'ai gardé ta neige en sa fierté suprême, Oui, ton faite est debout 1 je le dis humblement : Car j'en reviens toujours indigné de moi-môme, Quand mon cœur, de là-haut, se mesure un moment.
Et j'offre à cet autel splendide et vierge encore Mon culte et le tribut de mes jours les meilleurs ; Sa beauté luit en moi, mais elle vient d'ailleurs ; En l'adorant, c'est vous, 6 mon Dieu l que j'adore.
En vous est la hauteur de ce front radieux. En vous est sa blancheur où l'arc-en-ciel se joue : Dans l'homme seul est l'ombre, en lui sont les bas lieux. A vous la neige, à moi la poussière et la boue.
Si ce mont reste pur, c'est que vous l'habitez : Toute virginité n'est que votre présence. L'homme, s'il eût trouvé ces cimes sans défense, Eût traîné là sa fange et ses obscurités.
A l'abri de moi-même, ô Père l et de la foule. Garde donc l'Alpe vierge où luit ton tribunal, Ce sommet de mon coeur d*où ta grâce découle, Renforce chaque nuit son rempart glacial ;
Pour qu'au-dessus, toujours, des lieux sombres, immondes, Brille un degré du ciel que je puisse entrevoir. Et qu'aux feux de midi ce divin réservoir M'abreuve tout entier de ses fertiles ondes.
L'enfant grondée
Je t'ai grondé !... trop fort peut-être l Et je me sens tout soucieux
^ Cette pièce et la suivante sont extraites da Livre d'un père (1876), un recueil de vers charmants et délicats oh le poète a chanté l'enfaat d'une façon touchante. Son lyrisme a là une originalité très grande.
En voyant grossir dans tes yeux Ces deux larmes que j'ai fait naître.
Je m'étais trop vite irrité D'un tort pur de toute malice :
C'est oubli, c'est légèreté, Et ton cœur n'était pas complice.
Je t'aurai dit, dans mon émoi, Quelque vive et dure parole...
Mon bon enfant que je désole, Va ! j'en souffre encor plus que loi.
Qu'il en coûte d'être sévère !
Tâche, ami, de te souvenir Du chagrin que se fait ton père Quand il faut gronder et punir.
Garde sa douloureuse image Dans ton petit cœur bien aimant ; Si tu songes à ce moment.
Tu seras toujours, toujours sage !
Oh oui ! c'est la dernière fois Que tu fais mal et que je gronde.
Tu m'as bien compris, je le vois ; Tu relèves ta tête blonde.
Tu t'élances sur mes genoux....
Viens, viens l c'est moi qui le rappelle: Vite, oublions notre querelle.
Mon cher petit, embrassons-nous !
Les petites sœurs.
Elles vont, la main dans la main, On ne les voit jamais qu'ensemble; Sans que l'une à l'autre ressemble, Toujours sur le même chemin Elles vont, la main dans la main.
Deux fleurs sur une seule branche!
S'ombrassant toujours d'un côté, Môme quand l'arbre est agité ; L'une étant rose et l'autre blanche, Doux fleurs sur une seule branche î
DE LAFRADE 213
Où sont donc les petites sœurs?
Dit chacun de nous, qu'il demande La plus petite ou la plus grande; Elles ont d'égales douceurs; Où sont donc les petites sœurs?
L'une veut tout ce que veut l'autre, Dans l'étude ou dans le plaisir; Chacune oubliant son désir, Pour leur bonheur et pour le nôtre, L'une veut tout ce que veut l'autre.
Aux œuvres du cœur ou des doigts
Promptes l'une et l'autre à bien faire,
Chacune est la petite mère,
La petite sœur, à la fois.
Aux œuvres du cœur ou des doigts.
Jamais de pleurs ni de querelles, Au salon pas plus qu'au berceau ; Les bijoux après le cerceau, Tout galnient se partage entre elles.. • Jamais de pleurs ni de querelles.
Elles vont, la main dans la main, On ne les voit jamais qu'ensemble; Sans que l'une à l'autre ressemble, Toujours sur le même chemin Elles vont^ la main dans la main.
Œavres à lire^de Victor de Laprade (Lemerre, éditeur, Paris) : Psyché (1841) ; Odea et poèmes (1843) ; Poèmes évangéliques (1852) ; Symphonies (1855) ; Idylles héroïques iiS68); Pernette (1868); Poèmes civiques (1874); Le Livre d'un père (1876); —, Critiques à consulter: Vitet, Discours à r Académie, il mars 1869 et Revue des Deux-Mondes^ I*f février 1860 ; Lamartiiie, Souvenirs et portraits; Saiut-René Taillandier, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1879; R. Chantelauze. Revue de France, 16 décembre 1870; £d. Biré, Victor de Laprade, sa lie et ses œuvres (1886); J. Gondaxnin, La vie et les œuvres d9 Victor dé Laprade (1886).
214 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Né à Cany (Seine-Inférieure) en i82B, mort à Paris en 1869.
Gomme de Laprade, il débuta par un poème antique, comme lui, tout en gardant bien des restes de lyrisme romantique visibles surtout dans son théâtre en vers, il s'achemina vers la poésie objective des parnassiens. Là s'arrête sa ressemblance avecTauteur de Psyché, Celui-ci est en effet un idéaliste transcendant ;Bouilhet est, au contraire, un pur réaliste. Il a traduit surtout dans ses vers les faits de l'histoire et ceux de la vie contemporaine, visant à les peindre dans leur exacte réalité. Sa philosophie naturaliste est conforme à celle des prosateurs, ses contemporains, que nous avons étudiés dans le 1" volume de cet ouvrage. Son vers, au relief précis, d'une grande variété de rythmes, procède du style de Hugo mais annonce la métrique parnassienne.
Les gladiateurs ^
Tenant comme Mercure un riche caducée, Commode enfin parut. Sa tunique plissée Flottait, couleur de pourpre et perlée à son bord: Il avait un manteau tissu de soie et d'or, D'un cercle étincelant sa tête était pressée, Son costume semblait celui d'un secutor.
« Longue vie à César! » cria la foule immense; Et le vaste empereur, sous son grand pavillon, Comme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence; Sur une chaise d'ôr préparée à l'avance On posa la massue et la peau de lion ; Puis le maître des jeux fit sonner le clairon.
Le théâtre aussitôt disparut de lui-même.
La lutte commençait, et les gladiateurs
Firent irruption aux yeux des spectateurs.
Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,
Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs.
Qui le blanc, qui le vert. L'attente fut suprême;
Du peuple frémissant tomba la grande voix. Je ne vous dirai pas l'adresse, la science Que chacun déploya dans cette circonstance,
1 Extrait de Melœnis (1851), curieux poème d'érudition antique, d'une rare exactitude, dans lequel Bouilhet a voulu reconstituer objecti^'ement la société romaine de Pempire; les vices de la décadence impériale y sont peints magistralement. Outre les ouvrages de Renan et de Gaston Boissier, dont U s'est inspiré, Sienkievicz avait probablement lu aussi ce poème quand il écrivit son célèbre roman Qi*o Vadis.
Les coups portés sans cesse et parés mille fois,
La grâce des lutteurs, et les glaives de bois
Qui voltigeaient dans l'air et frappaient en cadence.
Le prélude ordonné se prolongea longtemps : a Du fer! du ferl » hurlait la foule impatiente. L'escrime s'arrêta ; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants. Et Ton vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.
Celui de Yarolus était jeune et rapide,
Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,
Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main;
L'autre, fixant sur lui son regard intrépide,
Lentement sur le sol posa son pied solide.
« Mirax ! » cria le peuple en se levant soudain.
C'était lui l le vainqueur ! le héros de la ville l Mirax au bras de fer, au glaive triomphant : Sans doute il dédaignait sou adversaire agile, Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal vorace autour d'un éléphant.
Mirax semblait jouer ; du bout de son épée 11 agaçait son homme et lui piquait la peau. Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau; La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée Et, de perles de pourpre en mille endroits jaspée, Les semait en courant sur le sable nouveau.
Il fallait en finir avec le rétiaire *,
Mirax leva son glaive et le pressa plus fort :
Les pouces se dressaient * pour demander la mort,
Mais un cri formidable emplit la salle entière...
Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière,
Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.
Du latin retiarittSt gladiateur qui combattait armé d'un filet.
Il y a là une erreur, étonnante chez un auteur «i ferré sur l'antiquité : dans cirques romains les spectateurs tournaient au contraire les pouces en bas tllicê verso) pour demander la mort; ils les dressaient pour pardonner.
CHRESTouATKiE fran<;aisb
Né à Cany (Seine-InTériturt) e» 18ii, mon à Parii en 1SG9.
Comme de Laprade, il débuta par un poème antiquo, comme lui, tout en gardant bien des restes de lyrisme romantique vîaibles surtout dans aoQ théfttro en vers, il s'achemina vers la poésie objective lies pamnssiens. Là s'arrèlt sa ressemblance avec l'auteur de PsyeA^. Celui-ci est eu effet un idi'-alisle transcendant ;Bouilbet est, au contraire, un pur réalinte. Il a traduit surtout dans ses vers les faits de l'histoirii ut ceux de la vie contemporaine, visant à les peindre Jans leur exacte n>Rlité. Sa philosophie naturaliste est conforme à celle des prosateurs, ses contemporains, que nous avons étudiés dans le 1" volume de cet ouvrage. Son vers, au relief pri-cis, d'une grande variété de rs'tbmea, procède du style de Hugo mais annonce la motnque parnassienne.
Tenant comme Mercure un riche cadncée,
Commode enfin parut. Sa tunique plissée
Flottait, couleur de pourpre et perlé« à son bord:
Il avait un [nauteau tissu de soie et d'or,
D'un cercle élincelant sa t^Ie était pressée,
Son costume semblait celui d'un seculor.
u Longue vie à César 1 » cria la foule immense;
Et le vaste empereur, sous son grand pavillon,
Gomme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence;
Sur une cbaise d'ôr préparée â l'avance
On posa la massue et la peau de lion;
Puis le maître des jeui fil sonner le clairon.
Le théâtre anssildt disparut de lui-tiiénie.
La iutle commençait, et les gladiateurs
Firent irruption aux yeus des spectateurs.
Les deux pm'lis rivaux avaient pris nu emblème.
Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs,
Qui le blanc, qui le verl. L'attente fut suprême;
Du peuple frémissant tomba la grande voix.
Je ne vous dirai pas l'adresse, la science
Que (^acnn déploya dans celte circonslauce,
1 Extiiil de Mtlania (ISM), curieux poème d'érudition antique, d'nae rire eiaeUtude, dans lequel liouilbet a vaulo leaonetituei objeclij-enieiil U tociiH Tomaliie de l'empijre; les vioee de la décadence impériale f eoat peiata magietralemenl. Outre lea ouvrages de Beoan et de Gaétan Boiiaier, dant 11 s'eel laepiré, Sieukievlai avait pmbablemeat lu aneei oe poème quand il écrivit eoD eélibre lomaa 4uo TaUt.
Les coups portés sans cesse et parés mille fois,
La grâce des lutteurs, et les glaives de bois
Qui voltigeaient dans l'air et frappaient en cadence.
Le prélude ordonné se prolongea longtemps : tt Du fer! du fer! » hurlait la foule impatiente. L'escrime s'arrêta ; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants, Et Ton vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.
Celui de Varolus était jeune et rapide.
Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,
Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main:
L'autre, fixant sur lui son regard intrépide.
Lentement sur le sol posa son pied solide.
« Mirax ! » cria le peuple en se levant soudain.
C'était lui ! le vainqueur ! le héros de la ville ! Mirax au bras de fer, au glaive triomphant : Sans doute il dédaignait soit adversaire agile, Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal vorace autour d'un éléphant.
Mirax semblait jouer ; du bout de son épée 11 agaçait son homme et lui piquait la peau. Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau; La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée Et, de perles de pourpre en mille endroits jaspée, Les semait en courant sur le sable nouveau.
Il fallait en finir avec le rétiaire^
Mirax leva son glaive et le pressa plus fort :
Les pouces se dressaient * pour demander la mort,
Mais un cri formidable emplit la salle entière...
Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière,
Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.
1 Du latin reiiaritts, gladiateur qui combattait armé d'un ûlet.
• Il y a là une erreur, étonnante chez un auteur «i ferré sur l'antiquité : dans [es cirques romains les spectateurs tournaient au contraire les pouces en bas 'poUiee verto) pour demander la mort; ils les dressaient pour pardonner.
(( n est pris ! il est pris ! » dit la foale étonnée. Varolus triomphait, Thonnear de la journée liUi semblait garanti par ce coup de bonheur. La lame flamboyait dans la main du vainqueur, César était muet, la mort fut ordonnée. Mais Mirax se dressa de toute sa hauteur.
Il fut calme et sublime, en cet instant suprême. Et leva sur la foule un regard assuré : « Pourquoi trembler ? dit-il an rétiaire blême, C'est le peuple, ô mon fils ! et j'étais prépara ; Il aime à voir tomber qui porte un diadème, Et se venge à sa mort de l'avoir admiré ! »
Alors, jetant au loin sa cuirasse pesante. Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard, Puis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante : «Frappe, enfant! cria-t-il, et salut à César!... » Le sang jaillit à flots par la gorge béante, Et Mirax se souvint de tomber avec art.
Un homme, ayant au front des ailes de Mercure, Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps. La chair en frémissant cria sous la brûlure, Mais l'ombre de Mirax voyageait chez les morts. Avec le croc d'usage on le tira dehors ; Sur le sable rougi traînait sa chevelure.
Kuchiuk-Hanem ^
Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier, Les crocodiles gris plongent au bord des lies ; Et dans le bleu du ciel, parfois, un grand palmier Etale en parasol ses feuilles immobiles ;
Les gypaètes blancs se bercent dans les airs ; Le sable, au plein midi, fume dans les espaces; Et les buffles trapus, au pied des buissons verts, Dorment, fronçant leur peau sous les mouches voracos.
C'est l'heure du soleil et du calme étouffant ; Les champs n'ont pas un cri, les cieux pas une brise... — Dans ta maison d'Esneh, que fais-tu maintenant, Brune Kuchiuk-Hanem, auprès du fleuve assise ?
^ Extrait des Festons et astragales (1850).
LOUIS BOriLIIET 217
Le mouton qui le suit, de henné tacheté, Sur la natte en jouant agace ton chien leste, Et ta servante noire, accroupie à côté, Croise ses bras luisants tatoués par la peste ;
Le joueur de rebec dort sur son instrument... Dans ton lit de palmier maintenant tu reposes, Ou sur ton escalier tu te tiens gravement, Avec ion tarbouch large et tes pantalons roses ;
L'émeraude à ton front allume un rayon vert. Ta gorge s'arrondit sous une gaze fine, Et tes cheveux, poudrés par le vent du désert. Ont une odeur de miel et de térébenthine.
— Mais une ombre obscurcit ton regard éclatant ; Tu te sens, dans ton cœur, triste comme une veuve, Et tu penches la tête, écoutant... écoutant Passer le bruit lointain des canges sur le fleuve !
Le bois qui pleure K
Tout est mort ! — Vers d'autres climats Les oiseaux vont chercher fortune.
Et la terre, sous les frimas, Est blanche, au loin, comme la lune ;
Le vent, pareil à cent taureaux. Mugit au seuil de ma demeure ; Le givre a brodé mes carreaux ; A mon foyer la bûche pleure :
« Je me souviens l... je me souviens !... Au pied des monts..., dans le bois sombre... Mon front large, en ces jours anciens.
Faisait à terre une grande ombre l
« Oh 1 les ci eux en pluie épandus Sur FébuUition des sèves!
Oh ! les ravissements perdus Dans la profondeur de mes rêves !
1 Extrait des Demièr9$ chanson», poésies posthumes (1870).
218 CHRESTOMATmE FRANÇAISE
« Et comme au bord des claires eaux FrissoQnait mon écorce grise, Sous le pied leste des oiseaux Ou les caresses de la brise !
« L*hiver venait chassant l'été; Tout s'abritait au loit des villes ; Seul, je gardais la majesté Des existences immobiles !
« Et, dressant mon squelette noir Sur la nudité des champs mornes, Silencieux dans mon espoir Des rajeunissements sans bornes,
« J'attendais des temps plus heureux, Où sur mes branches découvertes Le chant des merles anioureux Ferait pousser des feuilles vertes!
ft Plus de nids ! plus de vents dans l'air, Secouant à flots mon feuillage î La hache a, comme un pâle éclair, Frappé mon tronc durci par l'âge ;
« Et, traîné des vallons charmants Au chantier brutal des banlieues, J'ai senti mes os, par moments, Crier sous la scie aux dents bleues !...»
La pauvre bûche pleure encor ; Mais déjà dans ses mille étreintes Le feu, comme un grand poulpe d'or, Fait^ sans pitié, mourir ses plaintes.
L'âme légère du vieux bois.
Moitié brise et moitié rosée.
Libre pour la première fois, Flotte sur la cendre embrasée...
Poésie» complètes de Bouilhet (Lemerre, éditeur, Paria). — Principaux drames on vers: if»» de Montarcy (1856) ; La Conjuration d'Amboise (1800). — Criti- «pies à consulter : Gustave Flaubert, Préface des Dernières Chansons (1870) ; II. de la Ville de Mirmont, Louis Bouilhet (ISSS) ; 6. Lanson. Histoire de la lilicrature française (1894); Ch. Gidel, Histoire de la littérature frunr.aise (1898).