‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 54 sur 166 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

BAUDELAIRE (Charles)

Né et mort à Paris, 18^1-1867,

Par certains côtés de son génie poétique, Baudelaire se rattache au romantisme, dont il a du reste accentué quelques-uns des défauts ; par d'autres, c'est déjà im précurseur de la poésie impersonnelle. Il est très difficile de porter sur son œuvre un jugement équitable, tant il y a en lui de choses qui repoussent : bizarrerie étrange, sensualité basse et vulgaire, affectation ridicule de satanisme, perversité lugubre, mysti- »-isme macabre. Sa poésie morbide distille tous les poisons de l'âme, r/est un poète de décadence morale. Pourtant dans son œuvre msdsaine, flore vénéneuse éclose sur le fumier d'une civilisation malade, il y a aussi des fleurs admirables dont on peut respirer le parfum exquis. Ce rêveur fantastique et macabre a été un grand poète, et Victor Hugo a pu lui dire avec raison : « Vous avez créé un frisson nouveau. » Dans un coin de son âme étrange et «complexe, il y avait un sentiment profond de la foi religieuse, l'horreur des vices hideux qui hantèrent son imagination déréglée, une grande puissance d'idéalisation symbolique. C'est par ces qualités de premier ordre qu'il restera.

L'albatros ^

Souvent, pour s*amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule l Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid l L'un agace son bec avec un brûle-gueule. L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer; Exilé sur le sol an milieu des huées, Ses ailes de géant l'empochent de marcher.

> Ces vers et les suivants ont été publiés en 1857.

120 GHRE8T0MATHIB FRANÇAISE

Correspondances K

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité.

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,

Gomme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens.

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Harmonie du soir K

Voici venir les temps où, vibrant sur sa tige, ' Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ; Valse mélancolique et langoureux vertige I

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir 1 Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ; Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Du passé lumineux recueille tout vestige ! Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

^ Les perBouues qui aiment tous les arts et en comprennent le langage esthétique saisiront le sens profond de cette pièce, où Baudelaire a remarquablement défini, en quelques lignes, ce qu'on pourrait appeler a l'unité des forces artistiques. *

* Voici un exemple très curieux de poésie symboliste , à comparer avec les pièces de Henri de Régnier reproduites plus loin.

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