EDOUARD GRENIER
Ni 9t mort à Baulme-les-Dames (Doubs), £8i9-i90i.
Par son imagination amoureuse des beaux mythes antiques et des symboles tragiques, il rappelle les grands parnassiens ; mais Tinfluence romantique se fait encore sentir dans ses vers; il y a en lui à la fois du Lamartine et du Leçon te de Lisle. Son œuyre indique une àme généreuse et distinguée, servie par une pensée noblement sereine. Il a écrit de fort beaux poèmes, d'un optimisme élevé, qui contrastent avec les œuvres en général pessimistes de sa (génération. C'est un parnassien idéaliste.
Insomnie ^
Une même pensée ardente, et qui m'accable.
Tout le long du jour me poursuit, Et je la trouve encor, comme un ange implacable.
Debout à mon chevet, la nuit.
0 famille de tous ! 6 patrie insensée !
Triste objet de mon saint amour, Cher et cruel souci, c'est ta seule pensée
Qui m'obsède ainsi nuit et jour !
Que me manqjie-t-il ? — Rien. J'ai des prés sous la neige,
Des amis qui font mon orgueil, Un fttre qui pétille, un toit que Dieu protège.
Dont l'aumône garde le seuil, Et, pour comble de biens, ma mère vénérée
Vieillit doucement près de moi.
Eh bien, tout ce bonheur, ù patrie adorée !
Je l'oublie en pensant à toi.
Je me dis que tu peux, comme Rome elle-même.
Tomber de revers en revers...
— Quoi l la France périr? Non, non, c'est un blasphème :
La France importe à l'univers.
Mais dans Ténervement où tu t'endors, la vie
Peut se retirer par degrés ; Tu peux, par une pente insensible et fleurie,
Descendre des sommets sacrés
* Extrait des ïambes (1852), poésies écrites après le coup d'Etat da 2 décembre 1851 accompli par Napoléon III. Oa y sent la tristesse d'un cœur ardemment libéral qui prévoit pour sa patrie les malheurs que l'empire amena. Voir la dernière partie de l'Expiation, de Victor Hugo, page (jg .
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Où t'avaient fait monter ton génie et l'histoire,
Aux yeux des peuples éblouis ; Ou payer en un jour tes longs siècles de gloire,
Et, par des revers inouïs Attendrissant l'envie et désarmant la haine,
Subir enfin, ô peuple fierî La pitié du barbare accouru de l'Ukraine
Et de tous tes vaincus d'hier !
Les étoiles \
Le jour tombe, la nuit tout doucement s'avance^
Et dans le fond du firmament Chaque étoile se lève et s'assied en silence
Sur son trône de diamant.
C'est l'heure du repos, du sommeil et du rêve,
Qui verse l'oubli sur nos maux ; L'heure où l'àme elle corps profitent de la trêve
Que Dieu dispense à nos travaux. Seul je veille. Tout dort. — Comme la nuit est douce î
Dans le silence universel Je crois ouïr le globe, entraîné sans secousse,
Glisser sur les vagues du ciel.
Où roulons-nous ainsi ? Comme un vaisseau qui passe
Et fend les ombres de la nuit, Sur quel bord inconnu de l'éternel espace
Allons-nous échouer sans bruit?
Peut-être que demain, cherchant une autre aurore,
Dans son chemin capricieux Notre globe, égaré, verra dans l'ombre éclore
D'autres soleils et d'autres cieux.
Mais non! tout est réglé. Dans l'insondable abîme
Chaque étoile sait son chemin.
Sur chaque monde veille un pilote sublime ;
Dieu tient le gouvernail en main.
0 mondes ! 6 soleils ! étoiles, nuit sereine.
Doux silence, vents frémissants!
Vous ranimez ce cœur à qui pèse la haine,
Vous rendez le calme à mes sens.
* Extrait des ïambes.