‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 70 sur 166 · LÉON DIERX · texte numérisé non relu

LÉON DIERX

Le voyais-tu mourir longuement dans Enoch, Rempart poussé d'un jet sous le puissant blasphème Des maudits qui gravaient leur défi sur le roc, Et dont la race immense est maudite elle-même ?

Ah ! voyais-tu Tenvie armant les désaccords, Et se glissant partout comme un chacal qui rôde? Le fer s'ouvrant sans cesse un chemin dans le corps, Le sol toujours fumant- sous une pourpre chaude ?

Et les peuples Caïns sur les peuples Abels Se ruant sans pitié, les déchirant sans trêves; Les sanglots éclatant de toutes les Babels, Les rftles étouffés par la clameur des grèves?

Sous l'insoluble brume, où l'homme en vils troupeaux S'amoncelle, effrayé de son propre héritage, Entendais-tu monter dans les airs, sans repos, Le hurlement jaloux des foules, d'Age en ftge?

Compris-tu que le mal était né ? Qu'il serait Immortel ? Que l'instinct terrestre c'est la haine Qui, dévouant tes ûls à Satan toujours prêt. Lui fera sans relâche agrandir la Géhenne ?

Compris- tu que la vie était le don cruel ? Que l'amour périrait avec l'Aïeule blonde ? Et qu'un fleuve infini de larmes et de fiel Né du premier sourire abreuverait le monde ?

Dieu Ta su ! — Jusqu'au soir ainsi tu demeuras Contemplant ces fronts purs où le soleil se joue; Et tandis qu'ils dormaient oublieux en tes bras, Deux longs ruisseaux brûlants descendaient sur ta joue.

Sous l'épais treillis des feuilles tremblantes, Au plus noir du bois la lune descend ; Et des troncs moussus aux cimes des plantes, Son regard fluide et phosphorescent

Extrait des Poèmes et poésies.

Fait trembler au bord des corolles closes Les larmes des choses.

Lorsque l'homme oublie au fond du sommeil, La vie éternelle est dans les bois sombres ; Dans les taillis veufs du brûlant soleil, Sous la lune encor palpitent leurs ombres, Et jamais leur àme, au bout d'un effort, Jamais ne s'endort!

Le clair de la lune en vivantes gerbes, Sur les hauts gazons filtre des massifs. Et le front penché, les pieds dans les herbes, Les filles des eaux, en essaims pensifs. Sous les saules blancs en rond sont assises, formes indécises.

La lune arrondit son disque lointain Sur le bois vêtu d'un brouillard magîque Et dans cette eau blême aux reflets d'étain ; Et ce vieil rlang, miroir nostalgique.

Semble ton grand œil, ô nature ! hélas I Semble un grand œil las.

Ge soir*.

Comme a travers un triple et magique bandeau, — 0 nuit ! ô solitude l ô silence l — mon àme A travers vous, ce soir, près du foyer sans flamme, Regarde par delà les portes du tombeau.

Ce soir, plein de l'horreur d'un vaincu qu'on assaille, Je sens les morts chéris surgir autour de moi. Leurs yeux, comme pour lire au fond de mon effroi, Luisent distinctement dans l'ombre qui tressaille.

Derrière moi, ce soir, quelqu'un est là, tout près. Je suis qu'il me regarde, et je sens qu'il me frôle. Quelle angoisse! Il est là, derrière mon épaule. Si je me retournais, à coup sûr je mourrais l

1 Extrait des Lèvres closes (1807).

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Du fond d'une autre vie, une voix très lointaine Ce soir a dit mon nom, 6 terreur ! Et ce bruit Que j'écoute — 6 silence ! ô solitude 1 ô nuit i -^ Semble être né jadis avec la race humaine !

Les filaos^

Là-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs fraia échos, Sous l'ondulation de Tair chaud qui s'allume Monte un bois toujours vert de sombres filaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables^ Là-bas, dressant d'un jet ses troncs roides et roux, Cette étrange forêt aux douleurs ineffables Pousse un gémissement lugubre^ immense et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de roml»e. Et tous pris d'un frisson extatique, à jamais. Ces filaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre, Et dardent vers le ciel leurs flexible^ sommets. Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés, Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages. Un chant grave et houleux dans les taillis bercés. Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine, Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend Sous la ramure frêle une sonore haleine Qui naît, accourt, s'emplit, se déroule et s'étend Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade Va se perdre aux confins noyés de brouillards froids, Comme le bruit lointain de la mer dans la rade S'allonge sous les nuits pleines de longs effrois. Et derrière les fClts pointant leurs grêles branches Au rebord de la gorge où pendent les mouflias, Par place, on aperçoit, semés de taches blanches. Sous les nappes de feu qui pétillent en bas. Les champs jaunes et verts descendus aux rivages,

> Extrait des Lèvres elo*eê. — Cette pièce, où le poète a renda la profondt poésie de sa patrie tropicale, eet un chef-d'œuvre de deseription à la ft»ii plastique et suggestive; elle pourrait être sigDée Lecoote de Lisle. — Les filaos sont iea arbres, très répandus dans llle Bourbon.

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Puis rOcéan qui brille et monte vers le ciel.

Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages

N'arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les côte^,

Ëpand seul le respect et l'horreur à la fois

Dans Tair religieux des solitudes hautes.

C'est ton àme qui soulFre, ô forêt ! C'est ta voix

Qui gérait sans repos dans ces mornes savanes ;

Et dans l'effarement de ton propre secret,

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes.

Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regrel.

Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves,

Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur ton front,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,

Plane ton froissement solennel et profond.

Bien des jours sont passés et perdus dans l'abimo

Où tombent tour à tour désir, joie, et sanglot;

Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime

Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot

Sans pitié ni reflux de la cendre fatale.

Depuis qu'au vol joyeux de mes espoirs j'errais,

0 bois éolien 1 sous ta voûte natale.

Seul, écoutant venir de les obscurs retraits.

Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves.

Ta respiration onduleuse et sans flii.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,

Fatidiques chanteurs au douloureux destin.

Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ;

Et lu versais en moi, fils craintif et pieux.

Ta grande àme, ô Nature ! éternelle offensée !

Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des cieux.

Vous bruissez toujours au revers des ravines.

Et par delà les flols, du fond des jours brûlants.

Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines,

Filaos chevelus, bercés de souffles lents !

Et plus haut que les cris des villes périssables,

J'entends votre soupir immense et continu.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables.

Qui passe sur ma tête et meurt dans l'inconnu !

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Soir d'octobre *.

Un long frisson descend des coteaux aux vallées ; Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées.

— Oh ! Tangelus du soir dans les soleils couchants î — Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souflle lent ;

Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ; Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace. Et les bleus horizons roulent comme des flots. Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse. Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots. Plein du pressentiment des saisons pluviales, Le premier vent d'octobre épanche ses adieux, Ses adieux frémissants sous les feuillages paie;-. Nostalgiques enfants des soleils radieux. Les jours frileux et courts arrivent. C'est Tautomne.

— Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne I — L'automne, avec la pluie et les neiges, demain

Versera les regrets et Tennui monotone ; Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ; Plus d'hymnes à l'aurore, ou de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses ! Voici l'automne! Adieu le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule! Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés. Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle, Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,

* Extrait des Lèvres closes. — Cette pièce d'une mélancolie si péuétrante renferme un curieux emploi de répétition : le son de la cloche, rappelé tout le long de rélégie pour augmenter l'intensité du seulimeut, est comme une sorte de leitmotiv poétique qui ajoute au symbolisme mystérieux de l'ensemble

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IjCs bras enlrelai>s iiu.in»! le soleil décline î

— La cl'^che leulerneiit linle sur la colliue. — Adiea, la ronde ardente, et les rires il'eniants. Et les vierges, le Ion<: du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux •^touffanls!

— Ame de rhomnie, écoute en frlinissaiit comme elle L'âme immense du monde autour de toi fn'-mirl Eiisemlile fr<^mis>fz d'une douleur jumelle.

Vois les pâles reflets des l>ois qui vont jaunir :

Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières,

Les dernières senteurs de l'été disparu; "^

— Kt le son de la cloche au milieu «les chaumières î — L'été meurt: >on soupir glisse dans les lisières.

Sous le dôme éclairci des chênes a couru

[/•ur râle en Ire-choquant les ramures livides

Elle est flétrie aussi ta riche floraison,

L'orgiieil de ta jeunesse î et bien des nids sont vides.

Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison

I>*s désirs gazouillants de tes aurores brèves.

Ame crédule ! écoute en toi frémir encor,

Avec ces tintements douloureux et sans trêves.

Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves,

Dans tes rêves lombes dès leur premier essor.

Tandis que Tbomnie va, le front bas, toi, son âme,

Ecoule le passé qui gémit dans les bois î

Ecoute, écoule en loi, sous leur cendre et sans flaiiinie,

Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois

Avec le glas mourant de la cloche lointaine!

Tne autre maintenant lui répond à voix pleine.

Ecoute à travers roinbre, entends avec langueur

Ces cloches Irislemenl (jui sonnent dans la plaine,

Qui vibrent trislemenl, longufMnent, dans ton cd-ur .

<Kiivre8 à lire de Léon I)i«'ix (Lt^raerre, éditeur. Paris) : Poèmes et poésie» (I8»>4;; Les Lècres closes (18ti7; ; Paroles d'un vaincu (1S71). — Critiques a consulter : Catulle Meud«^s, La légende du Parnasse contemporain ^l^iii) ; F. (ioàeÎToy, Histoire de la littérature françai:ie ; X. Fiuuce, La vie littéraire : Gh. Qidel, Histoire de la littérature française: Bernard La:f:are. Figttres contemporaines.

EDOUARD GHKMRR 32S

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