PROMÉTHÉE
Répète encor ces mots qui m'enivrent de joie
Et troublent le vautour qui me ronge le foie.
0 mes pressentiments, vous triomphez enfin !
C'est le commencement, le signe de la fin.
Ah ! combien ce moment rachète de souffrances !
Quelle ivresse de voir enfin ses espérances,
Comme un rêve animé qui survit au réveil,
Déployer devant tous leurs ailes au soleil !
Oui, le grand Pan est mort ; Jupiter va le suivre.
Les dieux, grands et petits, n'ont plus qu'un jour à vivre.
Au livre du destin leur nom est effacé ;
L'univers leur échappe et leur règne est passé.
Ah 1 pauvres insensés ! ô risible délire 1
Vous pensiez qu'une fois parvenus à l'empire.
Dans le monde charmé tout irait pour le mieux ;
Que jamais l'avenir n'enfanterait de dieux ;
Que n'ayant d'autre loi que votre seul caprice,
Vous pourriez vous passer de règle et de justice ;
Enfin, que pour vous seuls arrêtant son essor
La fortune mettrait à sa roue un clou d'or ?
ÉDOUABD GRENIER 331
0 'vainqueurs négligents l dieux à dure cervelle!
Vous ne saviez donc pas que tout se renouvelle,
Et que pour établir et fixer son pouvoir
Un tyran doit toujours tout voir et tout prévoir?
N*avez-vous donc pas vu qu'un enfant vient de naître, %
Qui sera mon vengeur et notre nouveau maître ;
Un dieu jeune et vainqueur, le dieu de l'avenir,
Qui ne saura qu'aimer, pardonner et bénir?
Avisez maintenant, s'il en est temps encore I
Cherchez ce nouveau dieu du couchant à l'aurore ;
Visitez tous les coins de ce vaste univers ;
Faites fouiller les cieux, faites sonder les mers î
Sous les dehors voilés de sa grandeur divine,
Moi seul je le pressens, moi seul je le devine.
Ah ! ce n'est pas en vain que depuis trois.mille ans
La fièvre et la douleur ont torturé mes flancs.
Durant ces longues nuits d'angoisse et (rinsomnie
La méditation a trempé mon génie.
Le ciel, la terre, l'eau, l'air, les flots indiscrets.
Le silence des nuits, m'ont dit bien des spcrets.
A force de plonger mes yeux dans les étoiles.
Des profondeurs du ciel j'ai soulevé les voiles.
Et seul de tous les dieux, lisant dans l'avenir.
Je sais ce qui va naître et ce qui doit finir.
Mais tu ne peux comprendre et partager ma joie,
Ce sont d'autres pensers où ton esprit se noie.
Tandis que je bénis le terme de mes maux.
Tu regrettes la vie et le sceptre des eaux ;
A mes cris de bonheur ton cœur gonflé soupire.
0 mon vieil Océan ! retourne à ton empire.
Va, montre à Jupiter comment meurt un grand dieu.
Le» moments sont comptés : laisse-moi seul. Adieu!
Venise ^
Marcel se tut. Déjà le jour baissait ; la lune, Pâle et comme à regret, se levait dans les airs ; La brise fraîchissait ; il remonta la dune. A travers les jardins incultes et déserts,
1 Extrait de Marcel (1875), poème moderne où le poète a exprime en termes élevés son ardent patriotisme.
ÔSZ GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
n vint s'asseoir au bord que baigne la lagune, D'où Venise apparaît comme un rêve sur l'eau ; Et son œil fut frappé d'un magique tableau.
A rOccident, le ciel teinté d'un reflet rose
Du soleil disparu gardait la trace encor.
Sur la terre et dans Tair transparent chaque chose
Flottait dans le réseau d'une poussière d'or ;
Tout était calme, pur, limpide et grandiose;
Un de ces doux moments où l'âme en liberté
Respire le bonheur dans la seule beauté.
La lagune immobile, où rien ne se reflète, De sa mate blancheur étalait le miroir. Derrière elle, Venise avec la silhouette De ses Iles, plus loin, se détachait en noir. Et tout au fond, dressant leur majesté muette. Les glaciers du Tyrol en nuages d'azur Dessinaient leur profil sur le ciel rose et pur :
La beauté dans le calme, et la grandeur sereine î Le charme triomphant sans trouble et sans efibrts ! La majesté changée en douceur souveraine ! La grâce souriante et tranquille des forts ! L'infini s'entr'ouvrant à la pauvre âme huiiiaino î L'air, la terre et le ciel, sous le regard de Dieu. S'unissant un moment dans un baiser de feu î
Quand il se détourna de ce tableau magique, Pour revoir l'horizon qu'il venait de quitter, Un autre enchantement le prit : l'Adriatique Sous un souffle inconnu paraissait s'agiter La nuit gagnait; la lune au front mélancolique Montait sereine et blanche au bas du ciel changeani. En creusant sur la mer un long sillon d'argent.
Ici, déjà la nuit, là-bas, le jour encore !
La lune et le soleil se disputant le ciel.
Qui de leurs deux clartés blanchit ou se colore,
Comme on dit que parfois au fond d'un cœur mortel
Deux amours, l'un pâli, l'autre qui vient d'éclore,
Dans un doux crépuscule où le doute est permis.
Mêlent pour un instant leurs feux encore amis !
ANDRÉ LEHOTNB 333
0 nature ! spectacle étrange et grandiose, Drame incessant, toujours nouveau, toujours divers, Que Dieu dans Tinfini se joue et se compose. Nous t'admirons un jour d'un coin de l'univers ; Mais, avant de savoir pourquoi fleurit la rose, Pourquoi la brise vole et l'étoile reluit, L'homme foudroyé tombe et rentre dans la nuit !
Œuvres à lire d'Edouard Grenier (Charpentier, éditeur, Paris) : ïambe» <1S52); Petits poèmes (1850); Poèmes dramatiques (1861); Amicis (18(58); Marcel (1874) ; Franeine (1884) ; Rayons d'hivers (1887). — Critiques à consulter : Joies Lemaitre, lês Contemporains; Impressions de théâtre (1801) ; G. Descbampb, la Vie et les livres (1900).
ANDRE LEMOYNE
IVé à Saint-Jean-d' Angély en 1803.
Parnassien teinté de lyrisme, André Lemoyne laisse transparaître ses sentiments dans son œuvre. Même lorsqu'il peint des scènes de la vie ou des paysages, il y met son âme délicate et tendre. C'est surtout comme descripteur qu'il est remarquable. Sa poésie de demiteinte a beaucoup de charme et de naturel.
Prieuse^
L'église est en lumière, et l'orgue des grands jours Prélude avec lenteur. — La foule émerveillée Ecoute la voix grave, et s'est agenouillée Dans un frémissement de soie et de velours.
Les vitraux, racontant des scènes hébraïques Où sont peintes les fleurs des moissons et des prés, Promènent des bleuets et des pavots pourprés Sur les dalles du chœur aux riches mosaïques.
Dans les parfums d'encens, de myrrhe et de benjoin.
Je lis discrètement tes plus chères pensées.
Belle prieuse blonde, aux paupières baisséei»
Et les deux mains en croix... Ton pauvre cœur est loin...
Au delà du tropique... à sept ou huit cents lieues. Tes mirages d'espoir seraient-ils décevants? Le navire là-bas marche avec de bons vents. Toute sa toile porte et les vagues sont bleues.
1 Extrait des Paysages de mer.
334 CHRESTOMATUIB FRANÇAISB
Les sons religieux, largement répandas, Font pleuvoir à torrents leur musique sacrée Dans ta petite oreille à la conque nacrée, S*ouvrant comme une fleur sous tes cheveux tordus.
C'est un AUeluia dont les voix sont en fôte. Pourquoi pâlir avec de longs tressaillements ? L'orgue tient renfermés ses tonnerres dormants, Et rien n'éveillera ses éclairs de tempête.
Les montagnes du Cap, fantômes alarmants. Sont en fuite à l'arrière, et, sur les eaux calmées, La Croix du Sud, penchant ses étoiles charmées, Regarde miroiter ses quatre diamants.
Bien qu'un peu fatigué par les mers des deux mondes. Le navire poursuit bravement son chemin. Filant ses trois cents nœuds du jour au lendemain. Et lancé dans l'écume à voiles toutes rondes.
A droite il a laissé les lies du Cap- Vert.
Dos parfums d'orangers et de vignes fleuries
Déjà lui sont venus au vent des Canaries,
Et des oiseaux d'Espagne à vol tout grand ouvert.
A ses fuseaux divins tournant l'or et la soie, La Providence garde aux sérieux amours, Comme les tiens, un fil enchanté de longs jours. — Tu n'as plus à verser que des larmes de joie.
Les berceaux \
La vie est ainsi faite. On dit : « Le monde est grand. » On a, comme l'oiseau, des instincts d'émigrant, On voudrait en un jour voir l'Europe et l'Asie, Les ailes font défaut : « Prenons voile et vapeur. Nous 'fréterons un brick ou quelque bon clipper, Qui nous emporte au gré de notre fantaisie.
« Nous cueillerons en Chine, au bord du fleuve Amour La fleur du Nélumbo ; puis nous ferons le tour. Par le chemin des eaux, de notre vaste monde.
* Extrait des Paysages de mer.
ANDRÉ LKMOYNE .^35
Nous verrons l'Archipel où les paradisiers S'enivrent en mangeant la noix des muscadiers, Et les grands papillons des îles de la Sonde.
u Dans les chaudes clartés d'un ciel oriental, Nous verrons s'élargir le cèdre horizontal, Sur de riches fonds d'or élageant ses ramures; Tandis qu'à son réveil, la brise du matin S'y complaît à rythmer, comme un orgue lointain. En sons religieux ses plus graves murmures.
« Sous des vents réguliers pour le navigateur, Nous changerons de ciel eu coupant l'équaleur. Nous doublerons le Cap avec toutes nos voiles; Et dans la nuit sereine, au large, on pourra voir La Croix du Sud jaillir de l'immense miroir De la mer... où rayonne un crucifix d'étoiles.
u Nous partirons en mai, quand les arbres sont verls. »
Mais les printemps s'en vont, ainsi que les hivers,
Et le départ s'ajourne. — Un soir on se marie.
On fait en souriant l'heureux nid conjugal,
Et rhomme aux grands projets reste au pays natal,
Penché sur le berceau de Paul ou de Marie.
Dans l'oubli de soi-même, on écoute, penseur,
Et l'oreille charmée, un vieux refrain bercem*
Qu'à ses beaux endormis chante la jeune mère.
A celte voix émue, au timbre musical.
Cadencée en sourdine... on est patriarcal
Comme aux temps merveilleux de la Bible et d'Homère.
Retour K
L'absent qu'on n'osait plus attendre est revenu.
Sans bruit il a poussé la porte.
Son chien, aveugle et sourd, au flair Ta reconnu,
Et par la grande cour l'escorte.
L'enfant blond d'autrefois est un homme aujourd'hui. Par delà l'Equateur sa trentaine est sonnée. Et voilà bien dix ans qu'on n'a rien su de lui. Par les soleils de mer sa peau rude est tannée.
« Extrait de» Paysages de mer.
336 CHRESTOXATHIB FRANÇAISB
Da vieux perron de pierre il moale ]*escalier.
Les fleurs trun chèvrefeuille antique Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier
Au seuil de la maison rustique.
Il hésite, il a peur, quand sou pied touche au seuil. Cest un pressentiment funèbre qui Tarréte : Qui va-t-il retrouver? les siens portant son deuil. Ou des êtres nouveaux dont le cœur est en fêle?
On l'aperçoit d'alwrd : — a Quel est cet étranger Qui chez les autres se hasarde
Sans éveiller la cloche, et semble interroger Si gravement ceux qu'il regarde? »»
Servantes et valets ne le connaissent pas. Mais la maîtresse, assise et près du feu courbéf. Se lève toute droite et lui lirud ses deux bras. En étoullant un cri de mère elle est tombée.
La bataille ^
Là-bas, vers l'horizon du frais pays herbeu.\, Où la rivière, lente et comme désœuvrée. Laisse boire à son gué de longs Iroufieaux de Ixvufs. Une grande bataille autrefois fut livn'^e.
C'était, comme aujourd'hui, par un ciel de printemps. Dans ce jour désastreux, plus d'une Heur sauvage, Qui s'épanouissait, flétrie en peu d'instants, Noya tous ses parfums dans le sang du rivage.
La bataille dura de l'aube jusqu'au soir : Et, surpris dans leur vol, de riches scaral)ées, De larges papillons jaunes striés de noir Se traînèrent mourants parmi les fleurs tombées.
La rivière était rouge : elle roulait du sang. Le bleu mar tin-pécheur eu souilla son plumage ; Et le saule penché, le bouleau frémissant, Essayèrent en vain d'y trouver leur image.
1 Extrait des Pat/sofjes de mer.
ANDRÉ LEMOYNB 337
Le biez du Moulin-Neuf en resta noir longtemps. Le sol fut piétiné ; des ornières creusées ; Et Ton vit des bourbiers sinistres, miroitants, Où les troupes s'étaient hardiment écrasées.
Et lorsque la bataille eut apaisé son brait, La lune, qui montait derrière les collines, Contempla tristement, vers l'heure de minuit, Ce que l'œuvre d'un jour peut faire de ruines.
Pris du même sommeil, 14 gisaient par milliers, Sur les canons éteints, les bannières froissées, Epars confusément, chevaux et cavaliers Dont les yeux grands ouverts n'avaient plus de pensées.
On enterra les morts au hasard... et depuis. Les étoiles du ciel, ces paisibles yeilleuses. Sur le champ du combat passèrent bien des nuits, Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses ;
Et les petits bergers, durant bien des saisons, En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves, Dans leur gosier d'oiseau retenant leurs chansons, Suivirent tout songeurs les grands bœufs aux pas graves.
Pêcheuse de varech^.
Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves, Sur les galets bretons ou le sable normand, La mer, l'aveugle mer, jette indifféremment Ses paquets d'algue morte et ses vieilles épaves.
Mais parfois quelques-uns de ces débris flottants, Sur la grève échoués, quand le flot se retire. Vous parlent d'une barque on d'un ancien navire Dont on n'avait rien su depuis quinze on vingt ans.
La fille de Saint-Pol ou de Sainte-Honorine, Qui, par les grandes mers, va très loin descendant Recueillir son varech... tressaille au cri strident Que jette au ras des eaux l'hirondelle marine,
* Extrait des Sair$ ^hiver.
;»» CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
Et 8*arrêle songeuse, oubliant son travail, Quand son râteau ramène un élongis de hune, Ou, parmi les tronçons d*un vieux mât de fortune, La barre qui tourna jadis un gouvernail.
Même un simple bordage, un bout de planche usée... Elle a passé vingt fois peut-être sans lavoir, Et la rencontre, un jour, presque au tomber du soir, Aux deux tiers dans la vase et le sable enlizée.
Mince épave... on y voit quelque chose d'écrit En couleur... s'elTaçant. . . mais d'un gros caractère... Et la femme a flairé comme un poignant mystère Qui tourmente à la fois son cœur et son esprit.
C'est le reste d'un mot impossible à bien lire... Est-ce un mot du pays?... trois lettres seulement... Trois lettres... C'est la fin ou le commencement D'un nom... nom qu'autrefois portait un grand navire.
Pauvre femme... Aussitôt ses genoux ont fléchi... Quand il prenait la mer, à voiles toutes rondes, Elle était jeune alors, et belle entre les blondes. Mais depuis ce temps-là ses cheveux ont blanchi.
Elle emporte, de nuit, le débris sans rien dire. En essuyant ses pleurs de son gros tablier, Et pense au cher absent qu'on ne peut oublier, Surtout aux grandes mers, quand le flot se retire.
Sur les galets bretons et le sable normand. Rendez-vous d'algue mcrte et de vieilles épaves, Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves. Le flux et le reflux chaulent funèbrement.
Œuvres à lire de Lemoyne (Lemerre, éditeur, Paris) : Stella maris (18C0) ; i?oses d'antan (1864) ; Légendes des bois et chansons marines ; Paysages de mer et Fleurs des prés ; Soirs d'hiver et de printemps (1871-1883). — Critique à consulter : Ch. Gidel, Histoire de la littérature française.
CATL'IJ.H MRNDÙS 339
CATULLE MEiNDÈS
Né à Bordeaux en 1843.
Si la virtuosité littéraire pouvait remplacer le génie, Catulle Mondes serait le plus grand poète du Parnasse. Sa caractéristique est, en eiTet, une étonnante souplesse qui lui permet de s'assimiler tous les genres et de n*ôtre inférieur dans aucun. Parnassien éclectique, il joue avec une égale facilité de tous les instruments poétiques, embouchant aussi bien la trompette épique que la flûte rustique, exécutant avec la même aisance de vastes symphonies lyriques à la Victor Hugo, et de menus lieder à la Heine. Mais cette facilité même limite forcément son talent ; c'est un artiste connaissant tous les secrets du métier, ce n'est pas un grand poète créateur, on sent trop chez lui l'assimilation livresque. Gomme styliste et ciseleur de vers, il est en tous cas remarquable.
Le landgrave de fer *.
Ludwig, qa*on appelait le Landgrave de fer, Ayant chassé les loups dans la bise d'hiver, Errait, le soir tombant, dans une étroite gorge. Il vit luire à cent pas la vitre d'une forge. Courut, poussa la porte, et dit au forgeron : <c Mon cheval éventré d'un seul coup d'éperon Se débat, tout sanglant, dans la bruyère rouge; Je suis las ; loge-moi cette nuit dans ton bouge. » L'autre dit : « Si tu veux mal dormir, dans ce coin Tu trouveras an lit fait de paille et de foin. Cependant, étranger, parle et fais-toi conDailre. »
Le Langrave hésita.
a J'ai nom Albrecht. Mou maître, Ludwig, que vous nommez le Landgrave de fer, Gouverne la Thuringe et la Saxe.
— Et l'Enfer 1 S'écria le manœuvre avec un air farouche. Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche ; Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su De quel maître est valet rhomme que j'ai reçu.
« Extrait des Contes épiques (1872) .
340 GHRESTOHATHIB FRANÇAI8S
N'importe ! Quel qu'il soit, d'où qu'il vidane, ob qu'il aille, HoDoeur à l'hôte ! Etends ton manteau sur la paille. »
Le Landgrave Ludwig. couché, ne dormait pas, Non qu'à sa tête lourde et qu'à ses membres las Le repos ne fût doux que sur un lit de plume, Mais à cause du bruit du marteau sur l'enclume. Dans le rougeàtre soir où la flamme, d'un jet Brusque, brille et s'éteint, le forgeron forgeait. En scandant son labeur de paroles étranges.
« 0 Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges, Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois ; Seigneur de la cité, qui voles les bourgeois ; Seigneur des champs féconds, de qui les mains avides Font que le manant pleure auprès des granges vides ; Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour. T'embusques pour piller les marchands, au détour Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges; Prince que l'on redoute, au point que, quand tu bouges, Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins ; Tortureur des vivants, blasphémateur des saints; Oh ! ton àme de fer. Landgrave, que n'est-elle Le fer docile et chaud que mon marteau martdle! » Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était là, L'étrauge forgeron, forgeaut toujours, parla Jusqu'à l'heure où, luisant sous l'aube reparue. Le fer (ju'il martelait fut un soc de charrue.
Le Landgrave rentra dans son château, pensif.
« Le père sous un chéiu' et l'enfant sous un if Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les pendre.
— Us ont leur grâce, vas l et de plus, fais-leur rendre hi sanglier qu'il ont tué dans ma forêt.
— Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait Dur d'exiger déjà, la misère étant grande.
Le paiement de l'impôt sur le vin.
— Qu'oQ attende.
— Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers
CATULLE UNDAS d41
Offrent d'or cent écus et d'argent cent deniers Pour leur rançon.
— Qu'ils soient libres t et que chaque homme Emporte en s'eu allant quatre fois cette somme. » Ainsi parlait le mallre aux vassaux étonnés De celte humeur nouvelle et des ordres donnés. Puis, quand la nuit monta sur la tourelle noire. Il seglissa.lremhlant elsenl, dans l 'oratoire, Et demeura loiigtecnps en ses rêves plongé.
Le Landgrave de fer avait été forgé.
Larmes d'enfant *,
Naguère, au temps des églanline J'avais <les peines enfantines.
A respirer les chauds calices Je goûtais d'amères délices.
Sous les étoiles, p&le et coi, Je pleurais sans savoir pourquoi.
Et maintenant je pleure encore, Le long lies soirs comme à l'aurore ; En hiver, sur le blanc grésil.
Sur les roses pendant l'avril, Hes larmes tombent à toute heure :
Mais je sais bien pourquoi je pleure !
rinadet (1il8-i). C«tM pièce Il dt lariati) de Jeau Seco]
34t CHRESTOMATHIB PRAlfCAISB
ARMAND SILVESTRE
Né à Paris en Î83S, mort à Toulouse en 1901.
Avant de verser dans la gauloiserie plus ou moins prossière où se galvauda naguère son beau talent, Armand Silvestre fut un ti-os bon poète : quelques-unes de ces œuvres resteront. Parnassien distingué, il a chanté Testhétiaue païenne, le panthéisme hindou, les mythes objectifs chers à son école ; mais il y a aussi en lui un dôlicat poète sentimi.-ntal, sachant murmurer les plus douces romances. La noblesse et le charme qu'il a montrés dans ses poésies font d'autant plus regretter sa triste évolution vers la prose grivoise.
Prométhée.
Roulant son torse épais sur les rocs amortis, D'un long gémissement il troubla la nature : — Sinistre compagnon dont je suis la pAture, Vole et porte mon cœur saignant à tes petits.
Tu n'as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits 1 Ce n*est pas toi qui fais ma suprême torture. Vautour, tombeau vivant qui, vivant, m'engloutis.
Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles, Sans pitié ni remords laboure me^ entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront jamais
Le tourment qui me vient de Tazur implacable... Ironique splendeur, voûte d'or qui m'accable. Sérénité des cieux profonds et qne je te liais !
Matutina.
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume, Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l'air vif de son aile d'argent.
Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Et, par flots onduleux jusqu'au zénith monté, Dans l'azur transparent déroule la merveille Des formes qu'envahit sa vibrante clarté.
AQMAND SILVKSTRB 343
La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève
Les retentissements de son flux solennel
Et bat, sans Tébranler, comme un roc éternel,
Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.
Mais, pareil aux roseaux qu'atteint le flot montant, Le peuple des vivants s'éhranle dans l'espace, Et, couché sous le poids de la vague qui passe, Vers des buts inconnus se disperse, flottant.
Cependant qu'aux frissons des brises échappée, La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil, De longs éclairs, pareils à des lueurs d'épée, Creusent, à l'orient, leur sillage vermeil.
Alors rOiseau divin, le Cygne, l'Aube blanche, Sentant dans l'air en feu son âme se sécher. Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher.
De l'horizon perdu dans les frissons de l'air. Comme un fleuve lacté, la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair :
— L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.
Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés. Chuchotent dans la brise errante où s*évapore L'âme des derniers lis par la nuit efl*euillés :
— L'Aube sur la forêt pose son pied sonore.
Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaze de longs flls d'argent s'est posée. Et la bruyère aigu'é est pleine de rosée :
— L'Aube sur les gazons égrène son collier.
Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles. Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs. Et, sous l'onde où tremblait l'œil fortif des étoiles, S'ouvre l'œil alangui des pervenches en pleurs.
CBRESTOUAMIB FR AMR Ain
Les arbres.
Les grands chênes, pareils à de sombres amants, Tordent dans l'air leurs bras oCi pend leur chevelare. Et debout sous le venl, ont la sinislre allure Des mornes désespoirs et des accablements.
Comme un prince très vieux dont la tête vacille Sous le poids des longs jours, le bouleau maigre et blanc Haut et d'argent velu, se dresse somnolent Dans une majesté vaguement imbécile.
Les peupliers ardus ont l'air d'àpTes chercheurs ijue sèche la pensée et qu'alanguit le rêve, (Jui, vers l'azur tendus, y poursuivent sans trêve Des Duagcs volants les mortelles fraîcheurs.
Près des sources où dort l'âme errante des fleuves Qu'ont bus les sables d'or et les soleils jaloux, Pleure, an front incliné des saules i genoux. L'immortelle douleur des mères et des veuves.
— C'est qu'ils portent en eux, les arbres fraternels. Tons les di-bris épars de l'humanité morte Qui flotte dans leur sève et, de la terre, apporte A leur vivants rameaux ses aspects éternels.
Et, tandis qu'alTranchis par tes métamorphoses. Les corps brisent enlln leur moule passager, L'Esprit demeure et semble à jamais se figer Dans l'immobilité symbolique des choses.
En avril, sous les branches Au feuillage frileux.
En cherchant des pervenches.
J'ai trouvé tes yeux bleus :
Et j'ai vu tes mains blanches Parmi les lis neigeux.
En avril, bous les branches Au feuillage frileux.
ARMAND SILVBSTRB 345
Et, comme un nid joyeux, Ton petit cœur aux cieux Contait ses gaietés franches, En avril, sous les branches Au feuillage frileux.
Pensée d'automne.
La rouille d'automne envahit les branches Du grand chêne où vont percher les ramiers.. Te rappelles-tu les floraisons blanches Qu*avril fait neiger au front des pommiers î
Va, les jours d'automne ont aussi leur joie ; Un dernier parfum des bruyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frôlement de robe de soie.
Et je pense au temps où, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte. Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.
Et mon cœur s'emplit du regret lointain D'avril qui jonchait les bois de pervenches, Et faisait neiger les tloraisons blanches !
Deux petites filles.
Comme un eouple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire, Sur deux visages dissemblants.
Elles ont le même sourire.
Le même regard dans leurs yeux S'attendrit quelquefois ; mais l'une Prit le sien au soleil joyeux, L'autre à quelque rayon de lune ;
Et, bien que le même printemps Effleure leur petite joue.
Voici déjà de longs instants Que Tune rêve et l'autre joue.
346 GHRËSTOMA-THIE FHANijAlSB
Songes d'or et vives cliaiiS'»ns.
Elles ont fait loiir [wirl enln* elles ; L*uiie suit le vol iU's pinsons.
L'autre celui des tourlert-lN-s.
Mais leur oci'ur fraternel sait bien Oii sf croise leur ciouhle voie ; Un tendre et niyslii[ne lieu Unit ce calme à celle joie.
Et sous le même enchantemeiit
Que les fleurs discrètes des mou.^ses,
S*êpanouiss<^nt chaslement
Leurs âmes jumelles et «loucesî
Poéxies d'Armand Silvestre, ISiî'i-lSxi (Cliari>'-';iti»'r et Ci», t-ditours, Paris». - Oitiquea Consulter : Jub-s Leinailre, Les l'onWinpot oi,i:i.
JOSKPHIN SOULAUY
Né et hiort à Lyon. iSi:»-fS!)t.
On pourrait apptdcr S«nilary : un parn;issi»*n de province. Provincial il fut par sa vit» ([ui sécoula tout entière dans sa ville, natale, prt»vincial il fut par sa philosopliit* /'picuri»*nne un peu banale, provincial il fut par son «art léj^èn'rnent •'•trique et d'une pr/'ciosité laborieuse. Les autfurs d'antlioloj^i»* pris»'nt beaucoup ce p«M'ic secondaire : ils le font lii^urer dans leurs n»cu»'ils de pn'f rence à d'autres écrivains d'un talent bien plus n»mîin|uable. L'omettre ici serait une injustice, car il compte ; mais, en le citant, il n'est pas mauvais de le réiiuire à son exacte valeur. O sonnettiste, trop vant*^, est plutùt un bon versificateur qu'un poète ; il manque d'inspiration et de chaleur; on sent en le lisant que jamais les vers n'ont jailli spontané nu ^nt de son Ame, fju'il s'est laborieusement apjdiqué à chercher des thèmes poétiques. 11 en trouve quf'Iquefois de très grands, malheureusement il les rapetisse. Plutôt patient que fort, tendre que touchant, précieux que dislin*,'ué, il c<Moii* ^^'iiéralem^nt la vraie poésie, il y aborde quelquefois. Sou style d'une ciselure travaillée n'a pas la tren)])e du Parnasse.
Là-bas ^
Dans mon co'ur indolent, prompt à se dessécher Le souvenir d'hier laisse une trace à peine; Mais de ses ku'ds lointains l'enfance me ramène Un souvenir dont rien ne peut me détacher.
1 Extrait des isonnetu (18i7-lS71h — Ce morceau et les suivants ont été cholsis parmi Ioh meilleurs du poiVte: ils out doue un caractvrc de beauté un pt;u exCi?pti«^nnolle dans renseiiiMc d-j son «vuvre.
JOSKPHIN SOULARY 347
Paysaji^e naïf, que j'aime à t'ébaucher ! Rends-moi ma sœur de lait, la brune Madeleine, Et tous nos biens à deux, boutons d*or dans la plaine, Nids chanteurs dans les bois, feux au coin du rocher;
Et son beau taureau blanc, et Néra ma génisse, Fiers lutins qui souvent, trompant notre œil novice, S*égaraient par les blés qu'avait dorés Juillet;
Et ce calme enivrant des blondes nuits sans voiles Quand, sa main dans ma main, nous rêvions aux étoiles Sur le seuil de la ferme ou l'âtre pétillait.
Pigritia K
Habits bas, mes amis, sur le bord du chemin Jetons ce qui nous pèse, et que notre œuvre avance 1 Ame et sol, creusons tout avec persévérance ; Dieu lui-même est au bout de chaque efibrt humain !
Aux uns l'outil pesant qui déchire la main ; Aux autres les jalons, signaux d'intelligence ; Qu'importe notre lot? Plus tard tout se compense; Le maître a son secret qu'il nous dira demain.
Mallieur à l'ouvrier qui faiblit sous la tâche !
A son front, comme un plomb, l'hébétement s'attache, •
Et sou cœur se consume en des rêves mauvais.
Coureur poussif, il tombe au seuil de THespéride, Et voit fuir loin de lui l'Espérance candide, Atalante aux pieds d'or qu'il n'atteindra jamais.
Les deux cortèges^.
Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.
L'un est morne : — il conduit le cercueil d'un enfant ;
Une femme le suit, presque folle, étoulFant
Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.
• Extrait des Sonnets. — Pigritia, en latin, paresse.
2 Extrait des Sonnets. — Voici le morceau le plus vanté de Soulary. Il no inauquo pas de beauté. Le redoutable Jules Lomaître s'est cependant donné le plaisir de le dépecer et d'en montrer les faiblesses. Entre autres choses : sa poitrine en feu, le sanglot qui la brise, au bras qui le défend, lo doux sein qu'il épuise, sont des chevilles nettement caractérisées. On absout est une erreur de liturgie: dans les églises catholiques on ne donne pas l'absoute aux enterrements des petits enfants. Abside est également inexact et mis uniquement pour la rime, car les ûdèles ne vont pas derrière l'autel pour un baptême.
348 CHRESTOMATHIE PRANHAISB
L'autre, c'est un baptême 1 — au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise ; Sa mère> lui tendant le doux sein qu'il épuise, L'embrasse tout entier d'un regard triomphant !
On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside.
Echangent un coup d'oeil aussitôt détourné ;
Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !
Regrets éternels ^
Tout le long du chemin qui mène au cimetière, Il est d'affreux jardins où l'on dresse les fleurs A poser pour le deuil, où la Mort bouquetière Tient un assortiment de toutes les douleurs.
On y trouve à bas prix le Génie en prière, Les souvenirs d'époux tout constellés de pleurs, Les regrets fraternels entrelacés de lierre. Et les adieux d'amants rimes entre deux cœurs.
Un jour tu graviras pour moi ce chemin sombre,
— Un jour de Saint-Joseph, la fête de mon Ombre — Ne charge pas ces fleurs du poids de ton chagriu 1
J'aime mieux une larme à ton cœur arrachée
— Dût-elle, sur ma pierre, être aussitôt séchée. — Qu'un emblème imposteur, — dût-il pleurer sans fin l
Atra cura 2.
Fantôme qui reviens en tous lieux, à toute heure, Creuser de l'ongle un pli sur mon front abattu ; Qui, d'un souffle brutal, brises comme un fétu L'échafaud des projets dont mon esprit se leurre;
Dégoût dans les plaisirs, doute dans la vertu. Sourde gêne de l'être, angoisse intérieure. Hôte importun qu'on chasse et qui toujours demeure. Mystérieux tyran, Souci, qui donc es-tu ?
* Extrait ded SonnetB.
* Extrait des Sonnets. — Atra cura, en latin, le noir Bonci.
ALBKHT MÉHAT é*V
— Dans le sommeil des sens je suis le sens qui veille, Le tintement sans fin qui fatigue Toreille, L'oiseau noir qui s'abat sur le songe enchanté ;
Je suis le soubresaut du cœur, le cri du drame, Le sombre clocheteur qui, dans la nuit de Tâme, Passe, et, le long du temps, sonne TEternitél
Œuvres poétiques de Joseph Soulary (1838-1882). (Lemerre, éditeur, Paris) — Critiques à consulter : Jules Lemaître : Les Contemporains,' Ch. Gidel, His^ toirê de la littérature française.
ALBERT MÉRAT
Né à Troyes en 1840.
C'est raquarolliste du Parnasse. Descripteur comme Gautier et ses disciples parnassiens, il a surtout peint de petits tableaux d*une fine tonalité et d*une élégance un peu froide. Son habileté technique est très grande. Il lui a manqué l'élévation pour être un grand poète, mais il est im des premiers parnassiens secondaires et s'élève parfois jusqu'au grand art.
Clair de lime en rade^ \
La nuit avait semé ses nuages limpides Tout autour de la lune, astre rêveur et blanc. Qui, du ciel bleu foncé sur Fonde au pâle flanc, Semblait faire pleuvoir l'argent en jets fluides.
La voile, au long du mât, pendait pleine de rides Tant la brise était molle et le flot somnolent. Mes songes balancés au gré du bateau lent. Suivaient la vision des étoiles rapides.
En rade les vaisseaux dormaient, sans remuer ; El l'œil, comme en plein jour, voyait diminuer Ceux dont la course allait tenter l'horizon vaste.
C'était la nuit montrant, riante, ses atours : Et c'était, par la loi de rétornel contraste. Le plaintif Océan qui sanglote toujours.
* Extrait dos Chimères (1866).
350 CHRESTOMATHIB FRA5ÇAIS8
La cathédrale ^
La haute cathédrale est grise, presqae noire,
Et découpe un prutil austère sur les cieux.
Une voix vague sort des blocs silencieux :
Dans leur langue gothique ils nous disent de croire.
C'est le reflet, et c'est la vivante mémoire Des âges d'autrefois sauvages et pieux.
On sent qu'en ce grand corps est l'ànie des aïeux. Et cela vous émeut comnie une vieille histoire.
Avez-vous remarqué cette forme des tours, Qui montent et qui vont diminuant toujours, Pour porter le plus haut possible la prière ?
Que vous croyiez ou non, vous ne souriez pas De voir ces murs géants, semblables à des liras, Tendre vers le Seigneur leurs sombres mains de pierre.
La Gène ~.
Sur le mur décrépit du cloître ancien et froid.
A droite, dans le fond de la salle où Ton croit
Sentir l'horreur des lieux où reviennent des ombres,
Voilée, et recevant des vitres toujours sombres
Le peu de jour qui sied à la paix des tombeaux,
UuH p^'inture encor fière, pres(|ue en lambeaux,
Se dresse; on ne voit qu'elle en entrant : c'est la Cène.
La couleur, le contour y subsistent à peine,
Et l'on tressaille ainsi qu'en approchant un mort.
Comme tout ce que l'art ou la vie a fait fort,
L'(euvre sainte a soulVert des choses et des hommes.
Le temps n'est pas un faible ennemi ; mais nous sommes
Plus cruels, et Falfront de nos mains est plus lourd.
L'âge, déjà mauvais, l'ayant d'un travail sourd
Trop peu blessée au gré de leur sauvagerie,
Les moines l'ont souillée et les soldats meurtrie.
» Extrait des Chimères. — Il s'agit ici de la célèbre cathédrale de Rouen, riin«
lo8 j'IuR hf^lles de la chrétienté.
« Extrait «les Tableaux de voyarje dans Les Chimères. — Il s'agit ici de la ••';lt"hr«î fresque de Léonard de Vinci à Milan.
ALiiKRT ME» AT 351
D'un même accortl ils ont trouvé dans leurs cerveaux,
Les soI(tats, d'attacher à ce mur leurs chevaux,
Et les religieux qu'un saint zèle transporte,
Pouvant Ja faire ailleurs, de percer une porte
Juste au milieu, trouant le Christ tendre et divin.
Un pareil attentat, hélas ! ne fut pas vain ;
Et la nature aussi, complice de nos crimes,
N*a guère respecté les convives sublimes.
L*eau, filtrant à travers l'inutile épaisseur
Des murs sur la beauté des fronts pleins de douceur.
Aux plus purs, sans raison, a mis des plis farouches.
Une tache a faussé l'expression des bouches.
Puis les restaurateurs à leur tour ont osé
Sur l'œuvre où le pinceau du maître s'est posé,
0 misère, porter leur main comme une insulte.
Tout profané qu'il est, l'autel garde son culte,
Et l'âme y voit le Dieu, reconnaissable ou non.
Mais tandis que le marbre. Hercule ou Parthénon,
Ruiné, mutilé, debout ou dans la terre,
Gardien sûr de la forme et de la ligne austère,
Sous le sol ténébreux ou le ciel baigné d'or.
Conserve sa couleur harmonieuse encor,
Et n'a pour retoucher sa vieillesse superbe
Que le travail exquis des lierres et de Fherbe
Dont la caresse eilleure à peine sa beauté,
La Cène dans un coin tombe de vétusté.
Pourtant, lorsque devant la tristesse imprévue
Du tableau l'intérêt accoutume la vue,
Alors, malgré le vague effroi religieux
Qu'on a de voir ces bras mutilés, et ces yeux
Dont la prunelle pâle et creuse vous regarde
Et vous poursuit d'un air si poignant qu'il vous tarde
Ainsi que d'un malheur d'en être détourné,
Le maître impérieux vous retient dominé.
L'œuvre était si parfaite, et dans son harmonie
Si claire transparaît la pensée infinie,
Que l'on retrouve encor le miracle effacé ;
Et, comme on reconstruit les choses du passé
Sur un trait que saisit notre âme ingénieuse,
La peinture revit entière et radieuse.
3o5 CHBESTONfATHIE FRANGAIM
Et c'est d'abord Jésus, la douleur calme an front, Les yeux baissés, portant sans se plaindre raffront De la vengeance noire et de Tamitié pire, Qui laisse et ne voit pas ses apôtres lui dire, • Le regard appuyant leurs gestes chaleureux, Qu'ils ont le cœur toujours fidcle, et que pour eux C'est une chose amère et dure que ce doute l Simon, rude pêcheur, sans l'oser croire, écoule Mathieu montrant du doigt Judas sombre et moqueur. Philippe, le plus jeune, a les mains sur son cœur. Pierre indign»'' se love et désigne le traître, Qui s'étonne et qui semble en a[)pe]er au maître. Mais celui-ci, sachant toute la vérité.
Qu'un ami Ta trahi, que les Juifs ont compté Ses jours, l'œil déjà plein des luttes du calvaire, N'ayant point de courroux, n'a pas de mot sévère. Et, subliuie rêveur, seul au milieu de tous. Conserve son visage impénétrable et doux.
0 Vinci ! quand ta main peignait l'histoire aniére.
Tu n'as pas loin de toi poursuivi la chimère
Du l)eau hors de la vie el de la vérité :
Tes regards simplement s'ouvraient à la beauté
Sans séparer le corps harmonieux de l'âme.
S'il t'a fallu l'amour pour créer cette femme
Adorable, où l'esprit raille et dément la chair ;
Si Jésus, plus souvent, comme un sujet plus cher,
T'a[)j)aralt agitant sa chevelure blonde,
L'art surtout et la vie avai<Mil ta foi profonde!
En ce temps-là le culte était celui du beau.
Quel temps 1 Le monde ancien rév(5illé du tonîbf'au,
Avide, et comme au seuil d'une aurore première.
Semblait de l'idéal aspirer la lumière
Et raj)[)eler des mains, des yi^ix et de la voix.
Poète, sculpteur, peintre, architecte à la fuis,
Michel-Ange sentait le monde en sa poitrine.
UapiiaÇl co|)iait sa l)elle Fornarine.
Dans les cloîtres le sang contenu s'exaltait;
Le talent arrivait à l'extase, et c'était
Fra Barlolomeo traduisant l'Evangile.
IjO Corrège, aussi doux, continuait Virgile.
AM5KMT MF.UAT 353
Magnifique ouvrier chez un patricien,
Giorgione à Venise aidait le Titien.
Ces hommes, d'une soif que rien ne rassasie,
Faillirent épuiser toute la poésie.
Leur trépas éteignit tous les siècles suivants.
Ils vivaient recueillis, candides et savants.
Ciselant des sonnets, sculptant des cathédrales;
Tandis qu'avec des cris féroces et des râles,
Pour hâter la ruine et l'asservisse ment.
Les naissantes cités s'égorgeaient tristement.
Les vagpues^
Vous êtes la beauté. Vers la pure lonie
C'est de vous que naquit Vénus au temps des dieux,
Et vous avez formé son corps victorieux
De votre onde mobile à la lumière unie.
C'est vous, près des vaisseaux, qui faisiez l'harmoDie Des sirènes charmant les Grecs mélodieux. Et reflétiez l'clTroi des grands temples pieux De Suuium aux bois sacrés de l'Ausonie.
Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants Et qu'au sein de vos flots soulevés ou dormants La raison ait tué la chimère sacrée.
Au fond de votre abîme impénétrable et bleu L'âme malgré soi cherche et regarde, attirée, Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu.
Paysage toscan^.
Coteaux fins aux grands cyprès noirs.
Pour faire vos gammes exquises Vous n'avez pas besoin des soirs Ni des aurores indécises.
Dans les claires heures du jour, Vous dressez, couronné de vignes, Vers le ciel tendre avec amour, Votre front grec aux belles lignes.
« Extrait des Souvenirs (1872).
• Extrait des Villes de marbres (1873).
La plainte du bûcheron'.
. >'iriii.i;ii il'i '. — l.!i fori^L sQtiimeillo ; :.' |I1l;s >i un l'eu cbir et n'cbaulTuiil, ■ iviiA liiidirrotL (niilort an enfuiit. li.iiii .1 l'U'il b'ni, Iti lèvre vcriiiejile ; .iLuX est coiirtié, ridé, grisou [laii t.. .
. -.fw iIuiiK mignon, la forât sommeille.
■ . 1" i>!iw beau temps est l'àgo où l'on Jorl ! < .^.luile luil, un venl li-gf^r passe.
■ fi' gfHiïient (ju'à la itiMie place
■ .1 ic |KTf ;., a Ah ! d'un meilleur sort ■ .. i-litr enfant, te fasse la griec!
.., m plus lieaii ifmps est l'âge oli l'on dorl.
ii<Li\; l'tait beau comme uu jeune cht^ne ; i^-il" 1^1 prfimpl comme un (>cureuil ; .,dl lu voix cluirp du luuvreuil, ,ik' la saison d'amour csl prochaine ; !.Ko el ['unk'ur brillaient dans sou œil. iibn éUil beau coDiuie uu jeune chêne, '{u II d'i'i'lI ni cJiamp. ni toil, ni denier, '- rlpiiurenr l'i-ùt voulu pour gendre, .il Ftilli-urs, il s'en alla prendre '■■. IVnfHut ilo! — chez un charbonnier, ' 'h' Rufaiil giauvre, fiùre et tendre, 'l'il u'i^ilt hi champ, ni toit, ni denier. . le Tin vieux l'amour nous enivre... ' >n priiilumps ; dans les chemins creux ^iiuiiiTH uei^i^aient sur les amoureux.
' rr riiivur, la pluie et le givre, .■■,•.■.:;.■ .inls'aballre sur eux...
-r,i' M vin vieux l'amour nous enivre.
' lu vins au monde, 6 cher orphelin l - ''lai'-ut ims, la huche était vide ; ' i'- pi'i.'ssait sa mnmi'lle aride ; "curais... Une (aire? U(i trouver dn pain ?
OÙZ GHR£STOMATHI£ FRANÇAISE
n vint s'asseoir au bord que baigne la lagune, D'où Venise apparaît comme un rêve sur Tean ; Et son œil fut frappé d'un magique tableau.
A rOccident, le ciel teinté d'un reflet rose
Du soleil disparu gardait la trace encor.
Sur la terre et dans Tair transparent chaque chose
Flottait dans le réseau d'une poussière d'or ;
Tout était calme, pur, limpide et grandiose;
Un de ces doux moments où l'âme en liberté
Respire le bonheur dans la seule beauté.
La lagune immobile, où rien ne se reflète. De sa mate blancheur étalait le miroir. Derrière elle, Venise avec la silhouette De ses îles, plus loin, se détachait en noir. Et tout au fond, dressant leur majesté muette, Les glaciers du Tyrol en nuages d'azur Dessinaient leur profil sur le ciel rose et pur :
La beauté dans le calme, et la grandeur sereine 1 Le charme triomphant sans trouble et sans eflbrls î La majesté changée en douceur souveraine ! La grâce souriante et tranquille des forts î L'infini s'entr 'ouvrant à la pauvre âme humaine î L*air, la terre et le ciel, sous le regard de Dieu. S'unissant un moment dans un baiser de feu !
Quand il se détourna de ce tableau magique, Pour revoir l'horizon qu'il venait de quitter. Un autre enchantement le prit : l'Adriatique Sous un souffle inconnu paraissait s'agiter La nuit gagnait; la lune au front mélancolique Montait sereine et blanche au bas du ciel changeant, En creusant sur la mer un long sillon d'argent.
Ici, déjà la nuit, là-bas, le jour encore !
La lune et le soleil se disputant le ciel.
Qui de leurs deux clartés blanchit ou se colore,
Comme on dit que parfois au fond d'un cœur mortel
Deux amours, l'un pâli, l'autre qui vient d'éclore.
Dans un doux crépuscule où le doute est permis.
Mêlent pour un instant leurs feux encore amis î
O nature I spectacle étrange et grandiose. Drame iacessant, toujours nouveau, loujoun divers. Que Dieo dans l'infini m jone et se compose, Nons l'admirons un jour d'nn coin de l'univers; Hais, avant de savoir pour(|uoi fleurit la rose, Pourquoi la brise vole et l'étoile reluit, L'homme foudroyé tombe et rentre dans la onit !
Œuïrti k lin dEdonard Grenier (CbsiiJenlier, «iiHur, Pari») : lambtâ {I8M) : PiliU jwèno (18R)) ; FoimsM dramaliqutt {1361) ; A nicU (18S8) ; MaraêtdSJi) ; PranefHé (ISSt) ; £a#afu thitm-t (188TJ. — Oltlqo» â eoualtM : JalM Lamaltn, l« Cotittinporaltui Inprtttiontdtlhéilr» iISUl): Q. Daadiamps, mn4al4t Uvrtt (1900).
ANDRÉ LEMOYNE
JV/ à Sainl-Jtan^-Attgiiy tn 1803.
Parnassien teinté de lyrisme, André Lemo^e laisse transparattnaes sentjmenls dans son œuvre. Même lorsqu'il peint des scènes de la vie ou des paysages, il y met son Ame délicate et tendre. C'est surtoat comme descripteur qu'il est remarquable. Sa poiïsle de demit«inte a beaucoup de charme et de naturel.
Prieuse <.
L'église est «a Inmière, et l'oi^e des grands jours Prélude avec lenteur. — La foule émerveillée Ecoute la voix grave, et s'est agenouillée Dans nn frémissement de soie et de velours. Les vitraux, racontant des scènes hébraïques Où sont peintes les fleurs des moissons et des prés, Promènent des bleuets et des pavots pourprés Sur les dalles du chœur aux riches mosaïques. Dans les parfums d'encens, de myrrhe et de benjoin. Je lis discrètement tes plus chères pensées. Belle prieuse blonde, anx paupières baissées Et les deux mains en croix... Ton pauvre cœur est loin... An delà dn tropique... à sept on huit cents lieues. Tes mirages d'espoir seraient-ils décevimts? Le navire là-bas marche avec de bons vents. Tonte sa toile porte et les vagues sont bleues.
I Eitr4it dse Psyiopo i4 mf.
CBHBSTOIfATHIS FRAKI^AISB
Les sons religieux, largemeat répaadas, Font pleuvoir à torrents leur musique sacrée Dans ta petite oreille 4 la conque nacrée, S'ouvrant comme une fleur sous les cheveux tordus. C'est UQ Alléluia dont les voix sont en fêle. l'ourquoi pâlir avec de longs tressaillements ? L'orgue lient renfermés ses tonnerres dormaaU, El rien n'éveillera ses éclairs de lempéle. Les montagnes du Cap, fantâines alaj-manU, Sont en fuile i l'arrière, et, sur les eaux calmées, La Croix du Sml, pejichanl ses étoiles charmées, Itegarde miroiter ses quaire diamants.
Itieii qu'un peu fatigué par les mers des deux mondes.