I.it navire poursiiil bravejuenl son chemin
l''ilant ses trois cents nœuds du jour au lendemain.
m lancé dans l'écume à voiles toutes rondes.
A droite il a laissé les Iles du Ca[>-\>rt.
Iles parfums d'orangers et de vignes fleuries
Ih'jà lai sont venus an vent dts Canaries.
Et des oiseaux d'Espagne à vol tout grand ouvert.
A ses fuseaux divius tournant l'or et la soie,
La Providence garde aux sérieux amours,
(^omme les liens, un fil enchanté de longs jours. —
Tu n'ikt pliia à verser que des larmes de joif.
Les berceaux <.
La vio vst ainsi faite. On dit : •< Le monde est grand. '■ On a, commu l'oiseau, des instincts d'émij^rant, Du voudrait eu un jour voir l'Europe et l'Asie, Les aili« fonl défaut ; » Prenons vuile et vapeur. Nous frftlrrons un brick ou qui'ique bon clipper. Qui nous l'iiipiirtii ^lu gré de notre fantaisie, a Nims cueillerons en Chine, au liord du fleuve Amour La Heur du Nélumbo ; puis nous ferons le tour. Pur le ctiemiu des eaux, de notre vaste monde.
AND HÉ I.KMOYNE vl35
Nous verrons l'Archipel où les paradisiers S'enivrent en mangeant la noix des muscadiers, El les grands papillons des iles de la Sonde.
u Dans les chaudes clartés d'un ciel oriental, Nous verrons s'élargir le cèdre horizontal. Sur de riches fonds d'or élageant ses ramures ; Tandis qu'à son réveil, la hrise du matia S'y complaît à rythmer, comme un orgue lointain. En sons religieux ses plus graves murmures.
« Sous des vents réguliers pour le oavigaleur, Nous changerons de ciel eu coupant l'équaleur. Noos doublerons le Cap avec toutes nos voiles; Et dans la nuit sereine, au large, on pourra voir La Croix du Sud jaillir de l'immense miroir De la mer... où rayonne un crucifix d'étoiles.
u Nous partirons en mai, quand les arbres sont verls. »
Mais les printemps s*en vont, ainsi que les hivers.
Et le départ s'ajourne. — Un soir on se marie.
On fait en souriant l'heureux nid conjugal,
Et l'homme aux grands projets reste au pays nabi,
Penché sur le berceau de Paul ou de Marie.
Dans l'oubli de soi-même, on écoute, penseur,
Et l'oreille charmée, un vieux refrain bercem*
Qu'à ses beaux endormis chante la jeune mère.
A cette voix émue, au timbre musical.
Cadencée en sourdine... on est patriarcal
Comme aux temps merveilleux de la Bible et d'Homère.
Retour *.
L'absent qu'on n'osait plus atte4idre est revenu.
Sans bruit il a poussé la porte.
Son chien, aveugle et sourd, au flair l'a reconnu,
Et par la grande cour l'escorte.
L'enfant blond d'autrefois est un homme aujourd'hui. Par delà l'Equateur sa trentaine est sonnée, Et voilà bien dix ans qu'on n'a rien su de lui. Par les soleils de mer sa peau rude est tannée.
« Extrait dt-s Paysages de mer.
I30 CHRBSTOMATHIB FRANQAISB
Da vieux perron de pierre il monle l'escalier.
Les lleurs lî'ua chèvrefeuille auliqae Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier
Au seuil de la maison rustique.
Il hésite, il a peur, quand sou pied touche au seuil . C'est un pressentiment funèbre qui l'arréle : Qui va-t-il retrouver ? les siens portant soo deuil, Ou des êtres nouvenux dont le ca-ar esl en fête?
On t'aperçoit d'abord ; — u Quel est cet étranger Qui chez les autres se hasarde
Sans éveiller la cloche, el semble interroger Si gravement ceux qu'il refrarde î »
Servantes et valets ne le connaissent pas, Mais la maîtresse, assise el près du feu courbée. Se lève toute droite et lui ti.'nd ses deux bras. Eu étouQ'ant un cri de mère elle esl tombée.
La bataille'.
Li-bas, vers l'horizon du frais pays herbeux. Ou la rivière, lente et comme désœuvrée. Laisse boire à sou gué de longs trou|)eaux de bœufs. Une grande bataille autrefois fut livrée.
Celait, comme aujourd'hui, par un ciel de printemps. Dans ce jour désastreux, plus d'une fleur sauvage, Qui s'épanouissait, flétrie en peu d'inslanls. Noya tous ses parfums dans le sang du rivage.
La bataille dura de l'aube jusqu'au soir r El, surpris dans leur vol, de riches scarabées, De laides papillons jaunes striés de noir Se traînèrent mourants parmi les fleurs tombées.
La rivière était rouge ; elle roulait du sang. Le bleu martin-pécheur en souilla son plumage; Et le saule penché, le bouleau frémissant, Essayèrent en vain d'y trouver leur image.
■ EiUBlI du PainuffO dt mer.
ANDRÉ LEMOYNE 337
Le biez du Moulin-Neuf eu resta noir longtemps. Le sol fut piétiné ; des ornières creusées ; Et l'on vit des bourbiers sinistres, miroitante, Où les li'oupes s'étaient hardiment écrasées.
Et lorsque la bataille eut apaisé son bruit, La lune, qui montait derrière les collines, Contempla tristement, vers Theure de minuit. Ce que 1 œuvre d'un jour peut faire de ruines.
Pris du même sommeil, là gisaient par milliers,
Sur les canons éteints, les bannières froissées,
Epars confusément, chevaux et cavaliers
Dont les yeux grands ouverts n'avaient plus de pensées.
On enterra les morts au hasard... et depuis, Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses, Sur le champ du combat passèrent bien des nuite. Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses ;
Et les petits bergers, durant bien des saisons, En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves, Dans leur gosier d'oiseau retenant leurs chansons, Suivirent tout songeurs les grands bœufs aux pas graves.
Pêcheuse de varech ^
Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves. Sur les galets bretons ou le sable normand, La mer, l'aveugle mer, jette indifféremment Ses paquets d'algue morte et ses vieilles épaves.
Mais parfois quelques-uns de ces débris flottante, Sur la grève échoués, quand le flot se relire. Vous parlent d'une barque ou d'un ancien navire Dont on n'avait rien su depuis quinze ou vingt ans.
La fille de Saint-Pol ou de Sainte- Honorine, Qui, par les grandes mers, va très loin descendant Hecuoillir son varech... tressaille au cri strident Que jette au ras des eaux l'hirondelle marine,
« Extrait des Soira d'hiver.
2lbS CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Et s'arrête songease, oubliant son travail. Quand son râteau ramène an élongis de hnne. Ou, parmi les tronçons d'un vieux mât de fortune, La barre qui tourna jadis un gouvernail.
Même un simple bordage, un bout de planche usée... Elle a passé vingt fois peut-être sans lavoir, Et la rencontre, un jour, presque au tomber du soir. Aux deux tiers dans la vase et le sable enlizée.
Mince épave... on y voit quelque chose d'écrit En couleur... s'efîaçant... mais d'un gros caractère... Et la femme a flairé comme un poignant mystère Qui tourmente â la fois son cœur et son esprit.
C'est le reste d'un mot impossible à bien lire... Est-ce un mot du pays?... trois lellrcs seulement... Trois lettres... C'est la fin ou le commencement D'un nom... nom qu'autrefois portait un grand navire.
Pauvre femme... Aussitôt ses genoux ont fléchi... Quand il prenait la mer, à voiles toutes rondes. Elle était jeune alors, et Ijolle entre les blondes, Mais depuis ce tenips-là ses cheveux ont blanchi.
Elle emporte, de nuit, le débris sans rien dire, En essuyant ses pleurs de son gros tablier, Et pense au cher absent qu'on ne peut oublier. Surtout aux grandes mers, quand le flot se retire.
Sur les galets bretons et le sable normand. Rendez-vous d'algue mcrte et de vieilles épaves, Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves, Le flux et le reflux chantent funèbremont.
Œuvres à lire de Lemoyne (Lemerre, éditeur, Paris) : Stella maris (18G0) ; Roses d'antan {lSiy\) ; Légendes des bois et chansons marines ; Paysages de mer et Fleurs des prés ; Soirs d'hiver et de printemps (H<71-1883). — Critique à Consulter : Ch. Gidel, Histoire de la littérature fratiçaise.
CATUI.LH MKNDÈS 339