‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 83 sur 166 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

Né à Amiens en IS5:i.

Le grand romancier psychologue est aussi un poète rare, dont l'influence s'est fait sentir sur tout un jçroupe do poètes français. Parnassien analyste, il se rattache par quelques c<Més à Sully Prudhonime. Il a, comme l'auteur des Vaines tendresses, le don de la méditation profonde et délicate, la noble inquiétude du cœur que tourmentent les problèmes de la vie. Malheureusement l'influence baudelairienne gâte dans ses vers ce qu'il y a de noblement élevé. Il a ravivé dangereusement le mal du siècle, et son œuvre, tout imprégnée de mélancolie décourageante, n'a pas la pureté morale que présente celle de Sully. Moins objectif que ce dernier, Bourget a renoué en partie la tradition romantique. La plupart de ses pièces sont des confessions douloureuses de passion juvénile, dans lesquelles il a exprimé avec une grâce languissante et morbide, ses joies mêlées de larmes, ses tristesses et ses dégoûts. L'influence de Shelley est aussi visible chez lui; il est un des rares poètes qui aient su faire passer en fran(;ais la sensation imprécise et caressante que donne la poésie demi-musicale de certains écrivains anglais. Avec cela, Paul Bourget est un poète original; on lui découvrira aisément des ancêtres : Musset, Baudelaire, Sully Prudhomme, Shelley et pourtant ses vers ont un charme exquis et rare qui n'est bien qu*à loi.

Le dernier bonheur ^

Dans les brumes du soir vaporeux et féerique Chantaient un air de flûte et quelques violons. Malgré les grandes fleurs qui paraient les salons, Ce dernier bal d'automne était mélancolique.

1 Extiait de Au bord de la mer (1873). — Cet extrait et les suivants ont été choisis parmi les pièces pouvant être mises dans une chrestomatbie. L'auteur a écrit de plus beaux vers que nous avons dû écarter, parce qu'ils no présentent pas un caractère Bcolaire.

OOZ CHRJKSTOMATHIË FRANÇAISE

Pourquoi sentlmes-nous les larmes nous venir, Lorsqu'à travers ce bal nou^ passâmes ensemble? Nous étions venus là bien des fois, — mais il semble Que tout soit plus charmant lorsque tout va finir.

Je ne sais quels remords se mêlaient aux tendresses Des mots que nous disions par ce dernier beau soir, Car nous allions quitter, pour ne les plus revoir, Ces beaux lieux, si remplis de nos belles jeunesses.

La nature, elle aussi, nous trompe et peut changer : C'est assez d*un chalet nouveau sur une plage Ou d*un arbre coupé dans un cher paysage. Pour qu*à nos souvenirs tout devienne étranger.

Nous nous perdions ainsi dans nos heures passées,

Et la fuite du monde effrayait notre cœur;

La flûte attendrissait encore la langueur

Qui nous venait du fond de nos tristes pensées.

Oh î ce soir, le dernier, le plus long, le plus doux, Ce soir où mes pensers auraient vécu des vôtres Pourquoi le perdions-nous à regretter les autres, Les anciens, — à jamais envolés loin de nous ? —

Les petites fleurs^.

Les petites fleurs du fossé.

Renoncules et marguerites, Ont des sourires du passé Et de vieux airs de choses dites.

Tous les chemins où j'ai goûté

Mes heures tranquilles et douces.

Où j'ai souffert, où j'ai douté,

Avaient de ces fleurs daus leurs mousses.

Chacune est liée à mon cœur, La plus fraîche et la plus vulgaire^ Comme le rire d'une sœur, Comme le regard d'une mère.

Extrait de La vie inquiète (1875) .

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