PAUL BOURGET
Je les cueille par les clieinius
Quand viennent les jours de septembre,
Et je les porte à pleines mains
Dans les coins obscurs de ma chambre.
Leur gerbe aux reflets attristés, Par de muettes harmonies, Me fait songer aux vieux étés, A toutes les choses finies.
Marguerites et boutons d'or, Je me dis qu'après tant d'années L'homme n'a pas appris encor A rajeunir les fleurs fanées.
Nous guérissons du souvenir Sans jamais guérir de la vie, Et les fleurs qui doivent finir Toujours tiennent l'âme asservie.
Séparation*.
Plus tard, quand, exilé loin de vous, chère aimée. J'évoquerai les jours passés, pour vous revoir. Et que je frapperai la pierre inanimée ^ Du souvenir pour en faire jaillir l'espoir,
Ce n'est pas dans uo bal^ tout en blanc et parée, Encor que vous m'ayez été bien bonne ainsi, Que vous m'apparaltrez ; — car, dans chaque soirée, Vingt autres vous parlaient, et pour moi quel souci t
Je n'évoquerai pas non plus les causeries Parmi les marbres grecs et les tableaux anciens, Encor que ç'aient été des minutes chéries ; L'art était là, mêlant ses beaux rêves aux miens.
Non! mais je reverrai les froides solitudes Du grand bois, au matin navrant de nos adieux. Les feuillages tombés parmi les mousses rudes Et le ciel aussi plein de larmes que nos yeux.
Extrait du poème Edel (1877) ,
Car rhorizon s'était voilé d'un blanc nuage; Quelque chose de morne à la fois et de doux Enveloppait le lac, et tout le paysage D*arbres et d'eaux semblait s'être attristé pour nous.
Vous voulûtes allor sur ce lac sombre; assise
A l'arrière du frêle et délicat bateau,
Vous émiettiez du pain sur votre robe grise
Pour les deux cygnes noirs «(u'oiit voit errer sur l'eau.
Qu'il était lent, le bruit des rames l... L'eau tranquille, Profonde et froide ainsi qu'un sentiment passé. Dormait, et le bateau glissait le long de l'Ile, D'un rythme égal jet sûr longuement balancé.
Et lorsque, descendus à terre, nous marchâmes Près des rares gazons qu'avait brûlés l'hiver. Un même ardent regret élreignit nos deux âmes : La mort errait, éparse,. autour de nous dans l'air ;
La mort du radieux été de l'autre année Dont les feuilles tachaient le sol dur, et la mort Du froid soleil, gris comme une feuille fanée, Et qui semblait devoir tomber au vent du nord ;
Et plus que tout, la mort de ces rêves intimes Qui fleurissaient en nous comme des rosiers blaLCS. Oh ! l'âpre émotion qu'alors nous ressentîmes î Nos moindres mots étaient émus, brisés, Iroublants.
Je vous dis : « Je me fie à vous, car je vous aime. Mais j'ai si peur 1... » Et vous me dîtes : « Peur de quoi ? « — Que sais-je ? De ne pas vous retrouver la même,.. » Lentement vos yeux bruns se tournèrent vers moi ;
Vous eûtes un étrange, un triste, un fier sourire. Je répétai 1 « L'absence et le temps me font peur. » Et vous eûtes un mot aux lèvres, sans le dire. Qui résonna pourtant jusqu'au fond de mon cœur.
Car vos yeux le disaient, ce mot, ces yeux timides, Qui cachaient à la fois et montraient leur secret; Votre front rougissant aussi, ce front sans rides, Que le mince réseau des veines azurait.
PAUL BouH(;Kr 385
Vous n'avez pas les yeux d'une fille inconstante. Et moi j'ai trop pensé pour n'être pas constant. Si pénible que soit la longueur de l'attente, Vous attendrez celui dont le cœur vous attend.
Adieu donc, et soyez heureuse ! Moi, qui reste, Et qui voudrais partir, — comme un aigle en prison Contemple éperdument Timmensité céleste, Je passerai mes jours à fixer l'horizon,
L'horizon, sombre ou clair, qui me cache où vous êtes, L'horizon que le rêve en vain veut traverser ; Et, comme de tout temps ont fait tous les poètes, J'envierai les oiseaux que je verrai passer.
Paysage sentimental ^
Le ciel d'hiver, si doux, si triste, si dormant. Où le soleil errait parmi des vapeurs blanches, Etait pareil aux doux, au profond sentiment Qui nous rendait heureux mélancoliquement Par cette après-midi de rêves sous les branches...
Branches mortes qu'aucun souffle ne remuait, Branches noires avec quelque feuille fanée, — Ah l que mon âme s'est à ton âme donnée Plus tendrement encor dans ce grand bois muet, Et dans cette langueur de la mort de Tannée !
La mort de tout, sinon de toi que j'aime tant, Et sinon du bonheur dont mon âme est comblée. Bonheur qui dort au fond de cette âme isolée. Mystérieux, paisible et frais comme l'étang Qui pâlissait au fond de la pâle vallée.
Soir d'été «.
La brise du soir en silence effleure Les feuillages blancs des hauts peupliers. Et mes souvenirs viennent par milliers.
Encore attendris par le jour et l'heure.
* Extrait des Aveux (1877-1882).
* Extrait des Aveux.
OOO CHBESTOMATHnS FRANCAISB
Sur le ciel si pur, délicatement, Le coteau planté d*arbres se dessine ; Tout n'est que clarté vaporeuse et fine, Et que solitude et qu'apaisement.
Et cette influence heureuse et calmante Endort dans mon cœur tout chagrin d'amour Car tu me souris dans ce demi-jour, Comme aux temps anciens, de ta bouche aimante.
Je songe à ton cœur suave et discret Comme la lueur de cette soirée, k demi rosée, à demi dorée ; Et ton beau visage ému m'apparalt.
La lune se lève et V Angélus tinte.
Sa voix se disperse à travers les chants, Et les souvenirs se font plus touchants Dans leur volupté qui s'achève en plainte.
Nuit d'été \
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui viens à nous Parmi les foins coupés et sous la lune rose, Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux, Et sur leur front brûlant un souffle frais se pose !
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui fais fleurir Les fleurs dans les gazons et les fleurs sur les branches, Tu dis aux tendres cœurs des femmes de s'ouvrir. Et sous les blonds tilleuls errent des formes blanches t
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui sur les mers
Alanguis le sanglot des houles convulsées.
Tu dis aux isolés de n'être pas amers.
Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées.
0 nuit, 6 douce nuit d'été, qui parles bas. Tes pieds se font légers et ta voix endormante, Pour que les pauvres morts ne se réveillent pas. Eux qui ne peuvent plus aimer, ô nuit aimante !
' Extiait den Aveux.
AUGUSTE nORCHAlN 387
MortusB *.
Je n'ai gardé de toi, ma Mère, douce morte,
— Oh ! si douce ! — qu'un vieux portrait où Toa te voit
Accoudée, appuyant ta tempe sur ton doigt,
Comme pour comprimer une peine trop forte.
Quand tu songeais ainsi, Mère, je n'étais pas. Tu n'avais pas tiré mon être de ton être... Réponds î devinais-tu qu'un fils devait le naître Que tu devais laisser orphelin ici-bas?
Voyais-tu mon destin d'avance, et mon angoisse, Et ce cœur, né du tien, que tout maltraite et froisse, Et cette hérédité de tes plus noirs ennuis ?
Réponds ! figure aimée et si vite ravie.
Qui de tes sombres yeux, pareils aux miens, me suis :
Avais-tu déjà peur de me donner la vie ?
Œuvres en vers de Paul Bourget (Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies^ 2 vol. ^1872-1887). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Jules Lemaitre, Les Contemporain» ; Cb. (îidel, Histoire de la littérature française.
AUGUSTE DORCHAIN
N4 à Cambrai en 1857.
Fidèle disci[)le de Sully Prudhomme, Auguste Dorchain est un des poètes les plus sympathiques de la génération actuelle. G*est une âme rare, d'une sensibilité délicate et pudique, qui unit la grâce féminine à la virilité du penseur. Il y a des poètes dont les œuvres donnent l'impression de fleurs éclatantes, rouges cactus ou triomphantes roses; d'autres rappellent les délicates fleurettes des champs ; Auguste Dorchain, lui, fait songer au lis pur : ses poésies ont des blancheurs lilialt'3. C'est un noble écrivain et un charmant artiste.
Invitation^.
Puisque le vague ennui t'accable, veux- tu, dis, Veux-tu fuir avec moi vers mon doux paradis ?
* Extrait des Aveux.
* Extrait de La jeunesse pensive (1881).
388 CHRESTOMATHIE FRANÇAISB
Mon paradis nVst pas la lointaine contrée Que baijjFie d^^ tlots purs uiu* mer azune, Ni la valir-e oiiil»r< usp à l'aliri des liivers. Ni Tile qui sourit sous les lataniers verts.
Le jardin aux cent lleurs du zi'pliyr caress^-es ;
G*est le i^Tave pays des viriles pens»'-es,
Où, quand le jour remonte aux cieux, je vais m'asseoir,
Tranquille et conliant, pour le repos du soir.
Le jour, c'est le plaisir où ne luit nulle flamme, O'sl le travail ariile <•! sans prnJit j»our l'àme ; Mais le soleil •'■(♦-int ses inouran tes rougeurs... La nuit, la calme nuit e^l propic aux songeurs.
Si tu fuis le vain hruit «jue l'ait la nmltitude. Si tu cherches la paix, l'ombre et la solitude, Si tu veux ♦'tre un liumuie et te sentir meilleur, Si, nar;L'uant le vulgaire impuissant et railleur, Tu ne reduutes point l'exaltation sainte. Viens, de mun para<lis tu peux franchir l'enceinte.
Là, cornme à l'Océan, comme au sonnnet des njunls.
Un air vivifiant gonflera nos poumons ;
La nuit n'apportera dans les plis de son ombre
Oue des d<''sirs sans lin et des espoirs sans nondire,
Et. sous la profnndeur transparente des cieux,
Des horizons nouveaux surgiront à nos yeux.
Là, le chu'ur glorieux des artistes sublimes.
Lf'S pensriurs qui sont morts en gravissant les ciraes
Et qui vers l'Jdéa! guidaient riuimanité.
Les martyrs, les héros au soiu'ire indompté.
Les poêles jouissants dont la fanfare enivre.
Ceux «lui font croire, ceux qui font aimer et vivre.
Tous, assis rat lieux sur le lK»rd du chemin.
Se lèveront pour nous et nous tendront la main.
Oh ! comme nous ferons des rêves héroïques.
Des rêves de victoire et de luttes stoïques î
En des chants allernés. ainsi qu'aux anciens jours,
Corinne nous chanterons nos superl)es amours 1
La jeunesse sceptique, et triste et désœuvrée.
Viens, nous la reverrons forte et régénérée.
AUGUSTE DORCHATN 389
A deux genoux devant l'Idéal insulté, Debout pour la Justice et pour la Vérité.
Si TArt se prostitue au sein de la matière. Si Tâme sous la forme est morte tout entière, Des créateurs divins si nul n'est plus resté, Viens, nous redirons seuls l'hymne de la beauté.
Si les poètes, loin des profondeurs sereines, S'abreuvent trop souvent de doutes et de haines, Viens, nous les oublierons, et sur la lyre d'or Nos doigts se poseront et frémiront encor Pour chanter la vertu^ la gloire, la concorde... Et les souffles d'en haut feront vibrer la corde, Et, comme les clartés du ciel, sur notre front Les inspirations en foule descendront.
Demain, en reprenant notre t&che banale,
Demain, en refaisant notre œuvre machinale.
Demain, le froid réel nous étreignant toujours^
Sentirons-nous encor l'ennui pesant des jours ?
Non : retrempés tons deux à la source éternelle,
La vie à nos regards apparaîtra plus belle, '
Nous saurons vers quel but nous dirigeons nos pas.
L'âpre réalité ne nous effraiera pas.
Mais, se transfigurant dans nos cœurs pleins de sèves,
Elle revêtira la splendeur de nos rêves.
Et qu'importe, après tout, ce que sera demain 1
Qu'il soit joyeux ou triste, orageux ou serein.
Ce soir du moins, tandis qne s'enfuyaient les heures,
Nous aurons écouté les voix intérieures.
Nous aurons revu Dieu de notre âme effacé.
Et nous aurons vécu, — car nous aurons pensé. '
Les étoiles éteintes ^
A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles.
Où, lente, se dépoie, en marche dans les cieux,
L'armée immense des étoiles,
• Extrait de La jeunesse pensi'^.
390 GHBBSTOMATHIB FRANQAISB
Ne soDges-tu jamais que ce clair firmament, Comme la mer, a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment Naufragent et meurent des astres ?
Vois-tu, vers le zénith, cette étoile nageant Dans les flots de Téther sans borne?
L'astronome m*a dit que sa sphère d'argent N'était plus rien qu'un cercueil morne.
Jadis, dans un superbe épanouissement D'un troupeau de mondes suivie,
Féconde, elle enfantait majestueusement L'Amour, la Pensée et la Vie.
Tous ces bruits, un par un, se sont tus sous le ciel ;
L'espace autour d'elle est livide ; Dans le funèbre ennui d'un silence éternel
Elle erre à jamais par le vide.
Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans
Qu'elle va, froide et solitaire, Le suprême rayon échappé de ses flancs
N'a pas encor touché la terre.
Aussi, rien n'est changé pour nous : chaque matin
La clarté de l'aube l'emporte, Et chaque soir lui rend son éclat incertain...
Personne ne sait qu'elle est morte.
Le pilote anxieux la voit qui brille au loin,
Et là-bas, errant sur la grève, Des couples enlacés la prennent à témoin
De l'éternité de leur rêve !
C'est la dernière fois, et demain nos amants N'y lèveront plus leurs prunelles :
Elle aura disparu, — comme font les serments Qui parlent d'amours éternelles.
Lorsque la nuit, qu'étoile une poussière d'or, Couvre la ville aux sombres rues,
Sur ce triste pavé songes-tu pas encore A d'autres clartés disparues !
AUGUSTE DOhCHAlN 39i
Un enivrant parfum, comme d*UQ encensoir^
S*exhale des roses pâlies, Et le mystérieux apaisement du soir
Te verse ses mélancolies.
Alors^ épris d'un rêve impossible à saisir
En ton âme troublée et lasse.
Ne suis-tu pas d'un chaste et douloureux désir
Chaque jeune femme qui passe ?
U semble que leurs yeux aient garde les douceurs
Des illusions éphémères ; Souvent tu les 'dirais pures comme nos sœurs
Et tendres ainsi que nos mères...
Parmi celles, pourtant, qui ce soir ont passé Et que tu crois encore vivantes,
Hélas! combien déjà dont le cœur est glacé, Dont les lèvres sont décevantes !
Ami qui comme moi, quand revient le printemps.
Rêves d'immuables tendresses Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans
L'indicible soif des caresses,
Si tu ne veux toujours et vainement souffrir. Choisis vite une blanche épouse
Dont la fleur pour toi seul commence de s'ouvrir. De son vierge parfum jalouse.
Celle-là peut aimer, celle-là seulement
Peut-être constante et fidèle ; Et^ sans craindre Toubli de son premier serment.
Tu vivras heureux auprès d'elle.
Mais n'abandonne pas à d'autres un seul jour,
Ton âme tendre de poète, 0 rêveur qui pourrais prendre pour de l'amour
Leur étreinte froide et muette î
Parfois, dans leurs regards clairs ou mystérieux Tu croiras voir luire une flamme. . .
Garde-toi ! Le reflet est encor dans les yeux. Mais le foyer n'est plus dans l'âme
oy\) GHBBSTOMATHIB FRANQAISB
Ne songes-tu jamais que ce clair firmament, Comme la mer, a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment Naufragent et meurent des astres ?
Vois-tu, vers le zénith, cette étoile nageant Dans les flots de Téther sans borne?
L'astronome m'a dit que sa sphère d'argent N'était plus rien qu'un cercueil morne.
Jadis, dans un superbe épanouissement D'un troupeau de mondes suivie,
Féconde, elle enfantait majestueusement L'Amour, la Pensée et la Vie.
Tous ces bruits^ un par un, se sont tus sous le ciel ;
L'espace autour d'elle est livide ; Dans le funèbre ennui d'un silence éternel
Elle erre à jamais par le vide.
Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans
Qu'elle va, froide et solitaire.
Le suprême rayon échappé de ses flancs
N'a pas encor touché la terre.
Aussi, rien n'est changé pour nous : chaque matin
La clarté de l'aube l'emporte, Et chaque soir lui rend son éclat incertain...
Personne ne sait qu'elle est morte.
Le pilote anxieux la voit qui brille au loin,
Et là-bas, errant sur la grève, Des couples enlacés la prennent à témoin
De l'éternité de leur rêve l
C'est la dernière fois, et demain nos amants N'y lèveront plus leurs prunelles :
Elle aura disparu, — comme font les serments Qui parlent d'amours éternelles.
Lorsque la nuit, qu'étoile une poussière d'or, Couvre la ville aux sombres rues,
Sur ce triste pavé songes-tu pas encore A d'autres clartés disparues 1
AUGUSTE OOhCHAIN 391
Un enivrant parfum, comme d'un encensoir^
S*exhale des roses p&lies, Et le mystérieux apaisement du soir
Te verse ses mélancolies.
Alors^ épris d'un rêve impossible à saisir
En ton âme troublée et lasse.
Ne suis-tu pas d'un chaste et douloureux désir
Chaque jeune femme qui passe ?
U semble que leurs yeux aient garde les douceurs
Des illusions éphémères ; Souvent tu les -dirais pures comme nos sœurs
Et tendres ainsi que nos mères...
Parmi celles, pourtant, qui ce soir ont passé Et que tu crois encore vivantes,
Hélas 1 combien déjà dont le cœur est glacé, Dont les lèvres sont décevantes t
Ami qui comme moi, quand revient le printemps,
Rêves d'immuables tendresses Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans
L'indicible soif des caresses.
Si tu ne veux toujours et vainement souffrir, Choisis vite une blanche épouse
Dont la fleur pour toi seul commence de s'ouvrir, De son vierge parfum jalouse.
Celle-là peut aimer, celle-là seulement
Peut-être constante et fidèle ; Et^ sans craindre l'oubli de son premier serment.
Tu vivras heureux auprès d'elle.
Mais n'abandonne pas à d'autres un seul jour,
Ton àme tendre de poète, 0 rêveur qui pourrais prendre pour de l'amour
Leur étreinte froide et muette !
Parfois, dans leurs regards clairs ou mystérieux Tu croiras voir luire une flamme...
Garde-toi ! Le reflet est encor dans les yeux. Mais le foyer n'est plus dans l'àme
ôlfZ CHhESTOMATHTE FRANÇAISE
Oh ! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas Ces lueurs trompeuses ou feintes 1
Ne te retourne pas î ne les regarde pas l — Ce sont des étoiles éteintes.
Foi*.
Enfin, malgré l'affront et le deuil des orages. Le cher navire auquel tu confias ton sort, Le cher et lent navire est entré dans le port, Et voici la mer calme et les riants parages î
Quand le flot nous crachait l'écume de ses rages, Quand nous sentions courir les frissons de la mort, Elle ne mentait pas, l'étoile qui, du nord. Exaltait nos espoirs et guidait nos courages.
Malheur à qui n'a pas, jouet du vent amer.
Une étoile en son cœur pour aller sur la mer î
La nôtre, ô mon amour! brillait comme une aurore.
Parfois, pourtant, la nuit nous voila sa clarté, Mais, disparaissait-elle, on y croyait encore, Et nous aurions péri si nous avions douté.
Musique au bord de la mer^.
Un soir, un soir d'été calme et propice au rêve, Nous nous étions ensemble assis près de la grève. Une ineffable paix tombait des cieux en nous. Et, nous tenant les mains, unissant nos genoux, Nous écoutions la plainte à peine saisissable Des vagues qui là-bas se mouraient sur le sable. — Tout à coup, dans la nuit, un violon lointain Chanta. Ce chant vers nous flottait, comme incertain, Mais si mélancolique et si beau qu'à l'entendre On s'étreignait plus fort, on se sentait plus tendre. On eût cru des baisers, des soupirs, des adieux... Et nos rêves suivaient l'archet mélodieux.
a Ah ! tristes, chantait-il, sont les roses fanées 1 Tristes, les jours perdus et les nuits profanées,
i Extrait de Vers la lumière (1894) .
' Extrait de Vers la lumière.
AUGUSTE DORCHALN
Les amours qu'un matin suffit à défleurir 1 Tristes, la source impure et qu'on ne peut tarir; La beauté que le temps inexorable emporte Et la virginité du cœur flétrie et morte 1... — Mais douces sont les fleurs et douces les amours Qui naissent dès Taurore et qui durent toujours ! , Doux les chastes baisers, charmants les jeunes couples Qui vont, les bras nerveux liant les tailles souples, Errer au mois d'avril sous les ombrages verts, Joyeux et l'un pour Tautre étant tout l'univers l Beaux sont les fiancés qui, d'une &me ravie, Marchent, pleins d*espérance, au-devant de la vie, Sachant, si le malheur leur barre le chemin, Qu'ils passeront quand même en«se donnant la main l Beaux, les nobles amants qui, sans crainte ni doute, Vers le même sommet ont pris la même route. Dont le fier idéal n'est jamais abattu. Qui sentent leur amour pareil à la vertu. Et dont le cœur d'enfant peut se montrer sans voiles. Profond comme la mer, pur comme les étoiles l »
Ainsi le violon, sous le clair firmament, Auprès des flots, chantait harmonieusement. Puis s'assombrit le ciel et se tut la musique... Et nous pleurions d'avoir, en cet instant magique. Goûté, dans un accord grave et délicieux. L'infini de Tamour, de la mer et des cieux.
Certitude K
Va, si des insensés disent que Tamour passe, Que tout n'est qu'éphémère et fragile ici-bas, Que le cœur le plus fort avec le temps se lasse» 0 mon unique amour, ne les écoute pas l Au fond de leurs pensers si tu pouvais descendre, Tu comprendrais pourquoi la fumée et la cendre Ont remplacé la flamme en ces cœurs si tôt las.
Aimaient-ils donc, hier? — Le désir, le caprice^ Moins encore..., aujourd'hui lassitude et rancœur,
Extrait de Vert la lumière.
394 CliHESTOMÂTUIË FRA^NÇAISE
Voilà ce qu'en levant la lampe accusatrice Tu verrais s*écrouler dans l'ombre de leur cœur. 0 bien fous si, rêvant l'asile impérissable, De ces vains éléments, sur ces dunes de sable, Ils avaient cru bâtir la maison du bonheur !
Mais nous l... Te souvient-il comment nous établîmes. En un rapide instant, notre accord éternel ? Devant quels nobles dieux, sur quels autels sublimes, En quels flots de lumière, à quels accents de miel ? Et comment la Pudeur, et gardienne et complice. Purifiant l'attente et sacrant le délice. Dans un terrestre amour fit entrer tout un ciel ?
Souviens-toi l Souviens-toi !... Les jours et les années N'altèrent point Tor pur ni les clairs diamants ; Les radieuses fleurs ne seront point fanées. Qu'un cœur gonfle de sève à tous ses battements ; Et c'est pourquoi, devant les couples éphémères, Dans la lutte, ou la joie, ou les heures amères, Nous parlons d'avenir et d'immortels serments.
Viens, ma foi, mon orgueil, ma force, mon courage !
Penche-toi sur mon sein par ton souffle animé,
Regarde dans ces yeux oii rit ta seule image,
Vois dans ce cœur tranquille et sur toi refermé.
Que nous importe, à nous, qu'on doute et qu'on blasphème !
Pour t'aimer à jamais il suffit que je t'aime ;
Et qui croit n'aimer plus n'a pas encore aimé !
Conseils au poètes
Prends les livres, mais vois des hommes à côté, Ceux dont la vie, égale au chef d'œuvre vanté, Est, à titre pareil, une œuvre de beauté.
Chéris les jeunes gens que rien encor ne lasse Et qui, loin des appels de la volupté basse. Ont gardé pour l'amour la pudeur et la grâce.
* Extrait d'une longue pièce intitulée Préceptes^ dans le recueil Vert la lumière. La philosophie morale de l'écrivain s'y trouve résumée très poétiquement.
AîOrSTF DORCHArN
Et tes aînés en qui rayonnent, palpitants, Malgré l'affront de Tàge et le malheur des temps, L'allégresse et l'ardeur de leurs premiers vingt ans.
Mais écarte, au contraire, écarte de ta voie La tristesse, où bientôt la volonté se noie, La stérile ironie et sa gai té sans joie.
La vie est sérieuse et quelquefois meurtrit. Pleure alors, mais espère ; et, lorsqu'elle sourit, Laisse la douce joie alléger ton esprit.
Mais ne viole point l'un ni l'autre domaine, Et garde que jamais un désir ne t'amène A jouir bassement de la misère humaine.
Car des tristes laideurs le jour où tu rirais.
En pensant éblouir, tu n'illuminerais
Que ta propre indigence et tes penchants secrets.
— Et ne tiens pas ce monde où sont, dans la souffrance Le Bien avec le Mal en âpre concurrence, Pour un spectacle offert à ton indifférence.
Regarde vivre, mais qu'il tombe de tes yeux
Un regard pitoyable et non point curieux ;
Et d'ailleurs, vis toi-même et cela vaudra mieux;
Car tu pourrais unir, en lassant ton envie, Les Lettres, la Science et la Philosophie. Jamais rien de vivant ne sort que de la vie l
Mais il fant me comprendre et que vivre n'est rien : Telle vie amoindrit le cœur, je veux le tien Sans cesse dilaté, joyeux et fort, — vis bien.
Vis bien, pour bien aimer, car voici la merveille : C'est le son de ton cœur qui frappera Toreille : Toujours sera ton œuvre à ton amour pareille.
D'un souffle de théâtre en vain l'enflerais-tn. Rien n'en pourra sortir, si ton cœur n'a battn, Qa*an bruit sans efficace en des mots sans vertu.
396 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE
Or, il ne s'agit pas de soulever, une heure. Une acclaniution qui décroisse et qui meure. Mais de laisser au monde un ferment qui demeure.
Il te faut, ({uand le monde a besoin de secours, Non tromper son attente avec de vains discours, Mais ramasser ta force et lui crier : « J'accours! »
Car c'est là ta noblesse, et ta gloire assurée,
De servir pas tes chants à la marche sacrée
De ce monde en travail qui se cherche et se cvôe.
C'est à toi, si tu veux, de l'avancer d'un jour, Sur ce chemin montant qui n'a point de retour. Vers la Beauté, la Foi, l'Harmonie et l'Amour.
C'est à toi d'ajouter, l'entraînant vers la cime, A son vague penser ton verlje qui l'exprime, A son obscur désir ta volonté sublime.
Chante donc des chants purs devant les purs autels, Et les temps à venir les retrouveront tels, Roulant de cœurs en cœurs en échos immortels.
Et si pourtant la gloire, absente à leur baptême Laissait tomber sur eux l'obscurité suprême. Ne t'inquiète pas, — leur prix sera le môme.
Puisque tu les auras, ces chants, ces cris, ces vers, Avec tes actions et tes pensers divers, Associés dans l'ombre aux fins de l'Univers.
Œuvres à lire de Dorchaiii (Lemerre, éditeur, Paris) : La jeunesse pensive (1881); Vers la lumière (181)4). Théâtre: Conte d'Avril (1885), délicieuse fanUisie poétique; Pour l'amour, drame en 4 actes (1901). — Gritiquesi à cousultT : Jules Lemaître, Impressions de théâtre (1892); Georges Renard, Critique de combat (1697).