CHRESTmMATHIE FRA^^:AISE
EDMOND HARAUGOURT
.Vc à Bourhxont i ff^ute-Marne) en 1857.
• le poète très élevé tient du roiiiantisTne le goût des développements 1\ ri(iues : il aime à broder sur des thèmes. Sa poésie n*en a pas moins lin caractèn,' d'ori^nnalit»'^ réelle, car il a l'esprit d'un penseur. Après avoir écrit des vers à tendances plutôt philosophiques, il s'est lancé •lernièrernent dans le mouvement néo-chrétien. Parmi les nombreuses pièces ri-contes qui ont mis en scène la vie de Jésus-Glirist, sa Passion «•st peut-être la plus sincère et la plus noble.
L'Immuable ^
Ah î les moQdes éleiuts et les ^'lobes détruits ! Rêve, et nombre la poudre innombrable des astres Qui, croulant tour à tour dans le cliaos dos nuits, Ont fécondé les cieux en semant leurs désa&tres !
Tout passe au vont dos j(jurs! Lorsque les temps «ont mftrs.
La mort yient balayer les cité^ jadis pleines,
Qui couvraient l'horizon des ombres de leurs murs
Et qui peuplaient de bruit rinimensité des plaines.
Les bois qui s'étagouiont sur la ponte des monts S'affaissent ; rOcéan submerge les prairies, Tanilis que, surgissant du sable et des limons, Les continents nouveaux sortent des mers taries.
Les pôles dégelés roulent vers le soleil ;
Les dieux qu'on adorait sont remplacés par d'autres;
Les empires houleux s'ondormenl sans réveil,
Et les cultes vieillis lapident bîurs apôtres.
Les lois chassent les lois dont un peuple était lier; Un fleuve de mépris vient en laver les traces : Nous punirons demain ce qui fut juste hier, El nos propres vertus feront rougir des races.
Chaque fleur qui fleurit porte déjà son deuil ; Le Trai n'existe pas : nous changeons et tout change L'immortel n'est qu'un mot créé par notre orgueil Rêvant pour oublier qu'il est né sur la fange.
* Ces vers et les suivants 8out extraits de L'Ame nue (1885).
Tout, les masses sans noms et les froots radieus.
Ce qui fut noire amour ou qui fit notre envie,
L'ccuvre de notre esprit comine l'œuvre îles dieux.
Tout revient au nt^ant qui doit nourrir la vie!
El le cercle éternel tourne dans riufmi,
Entrninunt sntis repos la matière et les formes,
Et toujours, puis encor, l'univers rajeuni
Naît pour mourir et meurt pour naître, aa gré des Normes.
Seule, el lière, el debout, sans ployer devant rien, Au milieu du falal effoudrement des âges, La Raison nous regarde hésiter vers le bien, | FA sereine, immuable, elle compte les sages.
Sur un berceau.
Enfant, pauvre petit qui tends tes deux poings roses, Cbmme deux fleurs d'hiver sur la neige des draps. Etre vague qui ris et qui pleures sauts causes. Enfant, la vie est dure et tu la connaîtras. Dure et longue, la vie, hélas ! la vie humaine. Et demain, dès l'aurore, il faudra marcher seul. Pour faire avant te soir la graud'route qui mène Des plis dn berceau blanc vers les plis du linceul. Debout I Le jour a lui sur la cdte escarpée : L'or dn soleil, daus les lointains, crépite el bout. Va : c'est l'tieure ; voici la cuirasse et l'épée, Et souviens-loi d'aller sans faillir, jusqu'au bout t Fausses vertus, lois sans riusou, devoirs factices, Elface de Ion cœur les mensonges AivoM : Cherche la vérité par-iiessus nos justices; Crois en Dieu si lu peux, crois en toi si tu vaux. Chi'Tis la mer, la grande impuissante éternelle Qui console des vœux di''çus et des regrets : La nature U'^nit œux qui vivent en elle. Le calme naît au cienr du calme des forêts.
43't CHHKSTOMATHIE FRANÇAISE
Bons OU mauvais, dt'feiids tes amis et ton culte ; Pardonufi aux criminels et respecte les fous.
Laisse l'être à tous ceux que ta force te livre; Ne rougis pas ta main dans la chair des mourants : (]ar tous sont tes ég'^ux devant le droit de vivre. FA les pins outrag«'*s sont parfois les plus grands.
Ne daiiîne point haïr; sois fidèle à tes pactes ;
S(jis franc ; ris peu ; sois doux pour ceux ({u'on fait soulfrir,
Mais garde de jug(T les raisons ou les actes,
\l'dT rien n'est ahsolu (jue l'espoir de mourir.
Le charron.
.\eel<er est expulsa tlu royaume. A Versailles, L'Etran.L'èn^ et la cour rêvent de repn'sailles, Hesenvai a les murs et quatre n'-gimcnts. Le vieux lîrnglie, avec tn^ile mille Allcniands, Tient la plaine, et la tient en province conijuise, Saccageant, n'attendant qu'un vœu de la manjuise Pour «'trangler Paris d'un seul coup de lacet.
Donc, la ville, on ratVaine, et son hou roi le sait;
Le peiq)l«'. on le trahit; la patrie, on la pille.
.Mors un cri tonna dans l'air : w A la Bastille ! »
l!^l formidahlement tout Paris se leva.
Point de canons, j)()int de fusils. N'importe : on va.
On vent. Poussant son llux et remuant sa houle.
Ce flot des volontés, celte mer d'àmes, roule.
A cluuiue rue, aux quais, aux ponts/ aux carrefours.
Multipliant sa masse écrasante, et touj(»nrs
[Mus profonde, et toujours plus denscî et plus serrée,
Elle élargit Pampleur de sa lourde marée.
L'air tremhle ; et tout au fond îles horizons, là-h:is,
Un r«'lentissement etfroyahle de pas.
Sous la clarté des cieux, gronde comme un tonnerre.
Il peina deux mille ans, ce Peuple déhonuaire : Il en est las, et l'heure a sonné de linir. C'est le Passé, c'est le Présent, c'est l'Avenir Qui vont : c'est l'unanime humanité ({ui marche; l']t la mer de vengeance apporte aussi son arche.
EDMOND HARADGOURT . 435
Arche sainte arrachée au déluge des rois : La Liberté !
Sinistre, avec ses hauts murs droits, La Bastille, debout, dans sa robe de pierre, ELuisse rigidoment sa masse calme et fière Sur la(}uelle Justice et Haine n'ont rien pu. Le bloc royal attend : tel un lion repu, Superbe, et tout entier ramassé sur son torse, Dort dans ia majesté terrible de sa force.
L'Océan d'hommes va, déferle au pied des tours,
Reflue, et, noircissant au loin les alentours.
S'étale en nappes, chaud comme un torrent de lave.
Aux créneaux, les canons dardent leur grand œil cave ;
Les meurtrières sont luisantes de fusils,
Et, guettant les élus qu'elle a déjà choisis,
La mort veille. Hurlant de rage et d'impuissance,
L'orajre humain se jette, et recule, et s'élance.
Et fait tourbillonner le remous de ses flots
Qu'il brise au choc des murs invinciblement clos.
Or, dans ce grondement de fureur populaire.
Un homme s'avança ; sans un cri, sans colère,
Calme, s'étant frayé doucement un chemin.
Il franchit les fossés, une hache à la main.
Et seul, les deux bras nus, vint prendre la Bastille.
On le vit sur le nmr et les pieds dans la grille
Chercher son équilibre au haut du pont-levis.
Il se mit à son œuvre : et, détournant les vis,
Faisant sauter les clous hors des poutres de chênes.
Broyant les gonds, tranchant l'anneau rouillé des chaînes,
Il travailla longtemps, car l'ouvrage était dur.
— Feu !
Les balles heurtaient et déchiraient le mur Et faisaient des trous ronds dans la blouse volante.
— Feu!
Tout autour de lui la mort passait, sifflante, Et ses souffles vibrants l'effleuraient tout entier. Mais le charron, sans plus frémir qu'à son chantier, Levait et rabaissait sa hache, lent et grave,
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0 jours ! Race des forts l Siècle où l on était brave. Age auguste où le sol enfantait des Titans ! Le vil Peuple, oublié dans l'abîme des temps. Se dressait tout à coup de sa terre féconde, Et, la justice en main, balayait le vieux monde l Salut à vous, manants, roturiers et vilains ! Inutiles béros dont nos champs étaient pleins, Salut ! Athlètes nés et conçus dans l'épreuve, Vaillants régénérés de l'humanité neuve!
— Nous partons, nous, les (ils d'un monde agonisant Dont les siècles v*'cus ont épuisé le sang...
Peuple, peuple ! Sur les débris des nobles races. Germez, multipliez, croissez, rameaux vivaces l Epanouissez-vous sous le ciel libre et pur l Serfs de l'ère passée et roi du temps futur, Voilà (]ue ce charron a commencé la tâche, Et taille l'avenir humain à coups de hache l
Le pout-levis grinça sur ses gonds. Un moment, Dans l'air, il hésita, puis, d'un bloc, lourdement Tomba, dans le bruit sourd d'un monde qui se brise. u En avant î En avant ! »
Rois, la Bastille est prise.
— Le charron rabaissa sa manche. Il dit : u Voilà, » Puis, simple, ayant défait vingt siècles, s'en alla.
Les faibles.
Je n'ai d'amour au cœur que pour ceux qu'on torture. Les tout petits enfants de l'immense nature Qui vivent dans l'ennui, la tristesse et l'effroi ; (Jeux <[ui n'ont pas de nid, lé soir, quand il fait froid, (jui tremblent dans le vent et gUent sous la neige ; Les faibles, ceux qu'on tue et (jue nul ne protège Et dont le bon soleil lui-même est ennemi; Qui n'ont que la douceur d'avoir un peu dormi Lorsciu'il faut s'éveiller encor jwur vivre, et vivre... Aussi, lorsque l'hiver met ses robes de givre Sur les troncs d'arbres noirs et les brins d'herbe roux, Je rêve d'être un dieu paternel, grave et doux. Qui pourrait, en faisant refleurir les pervenches. Etre aimé des oiseaux qui glissent sous les branches.