VOIX CÉLESTES
Il cherche la brebis que les loups ont ravie Et la rappurte en son njanteau :
Le Berger du Seigneur devra donner sa vie Pour trouver son troupeau.
VOIX TERRESTRES
C'est toi qui rajeunis la terre, Et ton cœur est dépositaire
Du trésor; Nous viendrons chercher ton })apléme ; Reste parmi nous jinisqu'on t'aime.
Reste encor.
JÉSUS
Comme le ciel est loin ! Conîmo l'ombre est profonde
— 0 terre ! 6 race humaine ! ô déplorable monde Qui cherches la lumière en marchant dans la nuit. Cruel à qui te sert et doux à qui te nuit,
i:ii.Mi).\D HAUALUlnlliT 439
Qui voudrais adorer et ne sais que maudire î
0 Uace dont l'amour s'ac(juiert par le niarljTe,
Qui charges les bourreaux d'auréoler tes saints,
Monde d'incertitude et de dogmes malsains
Où riiornme doit mourir des lois qu'il fait pour vivre,
Tu tends tes bras vers Dieu pour que Dieu le délivre,
Et lors(|u'il vient, l'anii si longtemps attendu,
Tu dresses son gibet pour croire à sa vertu !
Tu couronnes de sang les fronts qui sont augustes.
Ta justice fleurit sur la tombe des justes
Et ton cœur ne comprend que le verbe des morts:
Leur cri n'arrive à toi qu'à travers ton remords,
Car ta colère est prompte et ta sagesse est lente.
0 Terre, ô pauvre Terre inquiète et dolente.
Terre qui fais périr les bons au nom du bien,
Puisqu'il te faut encore du sang, voici le mien l
Jésus s'agenouille
A deux genoux, Esprit tout puissant, je t'implore. J'ai marché vers ta source et j'ai tendu l'amphore A ceux dont le cœur triste est altéré d'amour, Et voilà que j'entends venir le dernier jour. Si mon œuvre le plaît et si ma tâche est bonne. Laisse-moi souffrir seul et veuille qu'on pardonne. Je n'ai point séparé le frère de la sœur : Fais que mon nom soit doux et dicte la douceur. Et défends que ce crime appelle d'autres crimes, 0 Seigneur, si ma mort demandait des victimes, Efface d'ici-bas ma mémoire et ma loi, Et que jamais le sang ne soit versé par moi !
Il revient vers ses disciples et les voit endormis
Ils dorment ! Tous î Déjà ! Comme la chair est faible î
Leurs fronts penchent, ainsi que les grappes d'hièble
Lorsque le vent d'orage a passé sur les bois.
Ah ! qu'ils dorment encore une dernière fois,
Et qu'ils dorment en paix à l'ombre de leur maître,
Ceux dont le grand péché sera de me connaître ;
Qu'ils dorment, ils auront l'avenir pour prier,
Et je veille sur ceux qui devaient me veiller.
— Graves et doux passants dont j'ai fait des prophètes.
Demain, vous n'aurez plus d'asile pour vos têtes.
440 CHRESTOMATHIE FRANCAISB
Vous traverserez seuls le désert des cités, Seuls dans l'exil du rêve, et seuls, et détestés, Frapppaut à tous les cœurs sans que rien vous réponde. Car le monde hait ceux qui ne sont pas du monde, 11 déteste les fronts pensifs et douloureux, Et sa fureur d'un jour s'appesantit sur eux...
Il étend 8on bras vers les disciples et les bénit.
Ceux que tu m'as livrés, Seigneur, je te les livre. Pour que leur peuple apprenne à lire dans ton livre. Fais qu'ils demouront purs et qu'ils en souffrent peu. C'est là mon testament et c'est mon dernier vœu. — Ah ! je voudrais dormir comme eux... Je les envie. Je ne dormirai plus jamais... L'immense vie, Sans fm, sans fm l'immense et rayonnant exil !
Schie IL
LA VIERGE s'avance vers lui d'un pas précipité.
LA VIEHr.E
Mon fils! Enfin! C'est toi... Viens vile !...-^Ecoute-t-il?
JÉSUS
Pourquoi m'envoyez-vous encore cette épreuve? Avez-vous ordonné que plus rien ne m'émeuve, 0 mon Père, et ma force est-elle sans défaut ?
LA VIERGE
Viens!... Entends-moi... Jésus! J'obéirai, s'il faut, Je veux bien obéir, mais dis-moi que c'est l'heure, Prouve-le-moi... J'ai lorl de pleurer, mais je pleure. Je rêvais d'être forte, et voulais. Mais, vois-tu, C'est trop. Quand l'heure sonne, on n'a plus de vertu. Dès que ces gens armés ont traversé la route. Je t'ai cherché comme eux... Car on te cherche. .. Ecoute l Des voix... Non... Pas encore... Et quelqu'un les conduit. Quelqu'un des tiens...
JÉSUS
Hélas!
HARAUCODHT
Oh ! j'ai penr de la nnit...
Allons plus loin... Juàm leur a dit oh nous sommes. Viens... Ces arbres ont l'air traîtres comme des hommes. Et je les vois tendant leurs bras pour le saisir.
Qu'il en soit fait, mon Dieu, seloa votre désir.
Le dt''sir du Trés-iuste csl-il doue que je n Us le tueront si tu demeures.
Je demeure.
Nesais-(u pas i...
Je sais.
LA VIRRGR
Leur liaioG f...
JÊSL'S
Et mon devoir.
LA VIERGB
Le Grand-Prèlre a donne vingt talents pour t'avoir. Pour que la volonté du Maître s'accomplisse.
Déjà... Non, pas encorl Dieu n'est pas leur complice. Quel crime as-tu commis pour qu'il verse ton saug f Dieu ne peut pas vouloir la mort d'un innocent, Dieu ne peut pas vouloir la doolenr d'une mère. Il est le puits d'amour dont l'eau n'est point aniùre ; Et lui qui place un ange au lit dn nouvean-né Me laissera mon fils, pnisi|u'il me l'a donné.
442 CHRESTOMATHIE FHA.Ni'.AlSE
JESUS
Vous n'avez plus de fils, ô Mère trop humaine.
Mon Père m'a fié ses brebis, et je mène
Le troupeau de ni on Père à l'ôtable de Paix.
Pour ramener à Dieu les brebis que je pais.
Il faut faire un chemin d'aiigr)isse, et d'un pas ferme :
J'appartiens à ma route et j'irai jusqu'au terme.
LA VIER(iE
Oui, j'écouterai tout, plus tard, fuis maintenant.
JÉSUS
Je suis venu sur terre et j'ai dit en venant : a Jésus n'a d'ennemis que la peine et la haine, u J'endormirai la haine en guérissant la peine, u Et je ne suis à moi que pour mieux être à tous. » — Si je vais sur vos pas, où me conduirez- vous ? ijuelle douleur encore à soulager ?
LA VIERGE
La mienne!
Hélas... Je n'ai donc plus un bras qui me soutienne, Et tu n'aimes donc plus la mère, ô mon enfant? Si tu savais... Par toi, j'ai souffert bien souvent. Je ne me plaignais pas : un enfant, c'est justice. On souffre pour (fu'il naisse, et puis, pour qu'il grandisse, Et notre enfant est fait de toutes nos douleurs... On n'imagine pas ce qu'il coûte de pleurs, Ce petit être grave et blanc, qui vous regarde. Quand tu faisais un pas, j'avais [>eur... Il nous larde De les voir marcher seuls et courir devant nous; Et voilà, dès qu'ils ont quitté nos deux genoux. Qu'ils effacent leur mère et sont trop grands pour elle... Quand tu parlais, j'avais l'effroi d'une querelle : Je t'admirais; j'étais fière, et bénissais Dieu. J'aurais voulu te voir, et te suivre, en tout lieu, Et l'endormir, et te bercer, comme la veille. En écoutant ton souffle auprès de mon oreille... Et tu vois bien qu'il faut avoir pitié de moi, Car, s'il te faut mourir, j'en mourrai plus (jue toi...