BELLEROSE
Il faut évacuer la salle !...
JODELET
Evacuez !...
* Poète grec, inventeur de la tragédie au VI« siècle avant Jé&us-Ghrist. Voir L'Art poétique d'Horace, vers 275-276.
EDMOND BOSTAND 443
On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.
XiE BRET, à Cyrano.
C'est fou!...
UN FACHEUX| qui s'est approché de Cyrano.
Le comédien Montfleury! quel scandale!
Mais il est protégé par le duc de Caudale ! Avez- vous un patron?
CYRANO
Non!
LE FACHEUX
Vous n'avez pas...
CYRANO
Non!
LE FACHEUX
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?...
CYRANO, agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? * Non, pas de protecteur...
La main à son épée.
mais une protectrice !
LE FACHEUX
Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO
C'est selon.
LE FACHEUX
Mais le duc de Caudale a le bras long !
CYRANO
Moins long Que n'est le mien...
Montrant sou épée.
quand je lui mets cette rallonge!
LE FACHEUX
Mais vous ne songez pas à prétendre...
CYRANO
J'y songe.
1 Trisser veut dire : répéter une troisième fois ; c'est un néologisme fait d'après le verbe hisser.
444 CHBESTOICATHIE FRANÇAISE
LE FACHEUX
Mais...
CYRANO
Tournez les talons, maintenant.
LE FACHEUX
Mais...
CYRANO
Tournez !
— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
LE FACHEUX, ahuri.
CYRANO, marchant sur lui.
Qu'a-t-il d'étonnant?
LE FACHEUX, reculant.
Votre grâce se trompe...
CYRANO
Ëst-îl mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?
LE FACHEUX, môme jeu.
Je n'ai pas...
CYRANO
Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE FACHEUX
«le...
CYRANO
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
LE FACHEUX
Mais...
CYRANO
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? Qu'a-til d'hétéroclite*?
LE FACHEUX Oh »...
CYRANO
Est-ce un phénomène ?
LE FACHEUX
Mais d*y porter les yeux, j'avais su me garder !
CYRANO
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
^ Etrange, hizarre. Mot venu du grec t-ct^^xXitot, par le latin heteroelitua.
LE FACHEUX
J'avais...
CYRANO
Il VOUS dégoûte alors ?
LE FACHEUX
Monsieur...
CYRANO
Vous semble sa couleur ?
Malsaine.
LE FACHEUX
Monsieur!
CYRANO
Sa forme obscène ?
LE FACHEUX
Mais du tout !..
CYRANO
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
LE FACHEUX, balbutiant.
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
CYRANO
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? Petit, mon nez? Holà !
LE FACHEUX
Ciel!
CYRANO
Énorme, mon nez !
— Vil camus, sot camard S tête plate, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice. Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Dépk>rable maraud ! car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de votre col. Est aussi dénuée...
Il le soufflette.
* Qui a le nés très court et très plat. Ce mot est dérivé de camus venu lui-même du latin camurunif recourbé en dedans. V
446 CHBESTOMATHIB FRANÇAISE
LE FACHEUX
Aï!
CYRANO
De fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, De somptuosité, de Nez enfin, que ceUe...
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
LE FACHEUX, se sauvant.
Au secours ! A la garde!
CYRANO
Avis donc aux badauds,
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
DE QUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
Mais, à la fin, il nous ennuie !
LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules.
Il f anf aroime !