‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 105 sur 176 · DE GUICHE · texte numérisé non relu

DE GUICHE

Personne ne va donc lui répondre ?...

LE VICOMTE

Personne ?

Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !...

Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.

Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

CYRANO, gravement.

Très.

LE VICOMTE, riant.

Ha!

C'est tout ?.

CYRANO, imperturbable.

LE VICOMTE

Mais...

CYRANO

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! Onpoifvait dire... Oh! Dieu!... bien des choses en somme...

En variant le ton, — par exemple, tenez : Agressif: « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, n faudrait sur le champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse : Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : «C'est un roc !... c'est un pic... c'est un cap î Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule ! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritbire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes?» Truculent * : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez ^, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : «Faites-lui fsàre un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos ' Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc * est à la mode ? Pour pendre son chapeau c'est vraiment très commode ! » Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral*^! » Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : « Est-ce une conque, êtes- vous un triton? » Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on? » Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue. C'est là ce qui s'appelle avoir pignon ® sur rue! » Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez? Nanain ' ! C'est queuqu' navet géant ou ben queuqu' melon nain ! »

1 Mot forgé d'après le latin trtcculenttcs ; il a ici le sens d'insolent.

* Prendre du petun, du tabac, archaïsme.

■ Cheval — poisson — éléphant — chameau, du grec îwwç, xAniwç, IXi^oEyrof, iàf.r{kai.

* Du latin populaire croccum : fer recourbé auquel on suspend un objet.

■ Voir plus haut page 392.

* Du latin populaire pinnianum : partie supérieure terminée en pointe qui porte le bout du faitage du comble ; avoir pignon sur rue veut dire : être propriétaire .

' Hé ! Regardez, est-ce un nez ? Non pas, c'est quelque navet géant ou bien

?[aelqae melon nain. — Ardét ou plutôt ardez, est la corruption du vieux verbe rançais aregarder^ employé d'abord pour regarder.

4(8 GHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Militaire : « Pointez * contre cavalerie ! »

Pratique : « Voulez- vous le mettre en loterie?

Assurément, monsieur, ce sera le gros lot! »

Enfin parodiant Pyrame ^ en un sanglot :

« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit rharmonie! Il en rougit, le traître! »

— Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit;

Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres.

Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !

Eussiez- vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries.

Me servir toutes ces folles plaisanteries.

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec assez de verve,

Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié .

Vicomte, laissez donc!

LE VICOMTE, suffoqué.

Ces grands airs arrogants !

Un hobereau ^ qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes \ sans ganses '^î

CYRANO

Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet ®, Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet; Je ne sortirais pas avec, par négligence. Un affront pas très bien lavé, la conscience Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil, Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.

* Terme militaire signifiant : parer avec la pointe de la baïonnette ou de l'épée, ou mettre la pointe en avant pour arrêter une charge.

" Allusion aux vers ridicules de Pyrame et Thisbé (1625), tragédie de Théophile de Viau : Le voilà ce poignard qui du sang de son maître — S'est souillé lâchement ! n en rougit, le traître !

» Dans le sens propre ; espèce de petit faucon, qui ne chasse que les petits oiseaux; au figuré, et avec un sens péjoratif, petit gentilhomme campagnard.

• Nœuds de rubans.

* Ornements formés d'un cordonnet de soie d'or ou d'argent.

• Personnage frivole, un peu efféminé.

Mais je marche» sans rien sur moi qui ne reluise, Empanaché d'indépendance et de franchise; Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset ; Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, Je fais, en traversant les groupes et les ronds. Sonner les vérités comme des éperons .

LE VICOMTE

Mais, monsieur...

CYftANO

Je n'ai pas de gants?... la belle affaire! Il m'en restait un seul... d'une très vieille paire !

— Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun : Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

LE VICOMTE

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule ! ^

CYRANO, ôtant son chapeaa et saluant comme si le vicomte venait dé se

présenter.

Ah ?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac.

Rires.

LE VICOMTE., exaspéré.

Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe.

Ay !...

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant.

Qu'est-ce encor qu'il dit?

CYRANO, avec des grimaces de douleur.

Il faut la remuer car elle s'engourdit...

— Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! —

LE VICOMTE

Qu'avez-vous ?

CYRANO

J'ai des fourmis dans mon épée ! ^.

» MaraucL exprime le mépris; faquin, de l'italien facchino, veut dire : un vulgaire personnage qui fait des embarras; butor signifie lourd, grossier, brutal; pied plat: caractère bas.

> Emploi comique de l'expression ; ■ J'ai des fourmis dans les jambes », qui veut dire : « J'ai des picotements dans les jaml)es. »

CIIRSST. Fn. POKTEW 21)

450 CHRESTOMATHIB PBAKÇAISE

LE VICOTriTE, tirant la sienne.

Soit!

CYRANO

Je vais vous donner un petit coup charmant.

LE VICOMTE, méprisant.

Poète !...

CYRANO

Oui, monsieur, poète ! et tellement, Qu'en ferraillant je vai& — hop! — à l-improvisade, Vous composer une ballade.

LE VICOMTE

Une ballade?

CYRANO

Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois?

LE VICOMTE

Mais...

CYRANO, récitant comme une leçon.

La ballade, donc, se compose de trois Couplets de huit vers...

LE VICOMTE, piétinant.

Ohl

CYRANO, continuant.

Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE

Vous...

CYRANO

Je vais tout ensemble en faire une et me battre, Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE

Non!

CYRANO

Non?

Déclamant.

« Ballade du duel qu'en VHôtel bourguignon Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! ^ »

LE VICOMTE

Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît?

* Altération de rallcmontl helller: mendiant, homme nul.

CYRANO

C'est le titre.

LA SALLE, surexcitée au plus haut point.

Place! — Très amusant! — Rangez- vous! — Pas de bruits!

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les ofliciers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, Guiche et ses gentilshom mes. A gauche^ le Bret, Bagueneau, Cuigy, etc.

CYBANO, fermant une seconde les yeux.

Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis.

Il fait ce qu'il dit à mesure .

Je jette avec grâce mon feutre.

Je fais lentement Vabandon

Du grfjmd mofvteoM qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon \

Elégant comme Céladon ^,

Agile comme Scaramouche *.

Je vous préviens, cher Mirmydon \

Qu*à la fin de Venvoi je touche !

Premiers engagements de fer.

Vou^ auriez bien dû rester neutre ; Où vaiS'je vou^ iarder, dindon ?.., Dans le flanc, sous votre maheutre ^ ? Au coeur, sous votre bleu cordon ?,..

— Les coquilles^ tintent, ding-don !

Ma pointe voltige : une mouche !

Décidément,,. c*est au bedon "*

Qu'à la fin de Venvoi, je touche.

Il me manque une rime en eutre,..

\ , Vous rompes, plus blanc qu*amidon?

C'est pour me fournir le mot pleutre!

— Toc, je pare la pointe dont Vous espériez me faire don ; —

* De l'italien sjaadone, grande épée; par extension, épée quelconque ou sabre. "Nom d'un personnage du roman pastoral L'Astrée, de d'Urfé (15C8-1625).

* Personnage bouffon de Tancienne comédie italienne.

• Ironiquement : petit jeune bomme.

■ Espèce de mancbe rembourrée, qui couvrait le bras d& l'épaule au coude.

• Partie de la garde d'une épée, en forme de coquille, servant à protéger la î. ' Bedon ou bedaine, familièrement : gros ventre.

452 TSHRESTOMATHIE FRANÇAISE

J^ ouvre la ligne, — je la bouche»..

Tiens bien ta broche, La/ridon"^!

A la fin de Venvoi, je touche.

Il annonce l'envoi solennellement.

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