TOUTE LA PLAINE
Je meurs... Je meurs... Je meurs...
LE DUC
Ah ! nous nous figurions Que la vague immobile et lourde des sillons Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent. Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent !
LA TERRE, sourdement.
AhL.
Un murmure de voix indistinctes grossit^ se rapproche dans les herbes mystérieusement agitées.
LE DUC, grelottant la fièvre.
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
UNE VOIS, dans les hautes herbes.
Mon front saigne !
UNE AUTRE '
Ma jambe est morte !
UNE AUTRE
Mon bras pend !
UNE AUTRE, plus oppressée.
J'étouffe sous le tas I
LE DUC, avec horreur.
C'est le champ de bataille !
Je l'ai voulu, — c'est lui ! „
Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre; des plaintes, des râles, des imprécations.
UNE VOIX
De l'eau sur mon entaille
UNE AUTRE
Regarde, et dis-moi donc ce que j'ai de cassé !
UNE AUTRE
Ne me laissez donc pas crever dans le fossé !
LE DUC
Ah ! des buissons de bras se crispent sur la plaine !
Il veut marcher.
Et je foule un gazon d'épaulettes de laine!
UN CRI, à droite.
A moi!
LE DUC, chancelant.
J'ai glissé sur un baudrier de cuir!...
11 va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d'enjamber.
UNE VOIX, à gauche.
Dragon ! tends-moi les mains !
UNE AUTRE, répondant froidement.
Je n'en ai plus.
LE DTTC, éperdu.
OÙ fuir?
ËDMOKD ROSTAND 461
UNE VOIX, mourante, tout prés.
A boire!...