‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 110 sur 176 · LE DUC, FLAMBEAU · texte numérisé non relu

LE DUC, FLAMBEAU

FLAMBEAU, »« soulevant sur les poignets.

C'est drôle tout de même, — ici — sur cette terre. Où je me suis déjà fait tuer pour le père. De venir retomber pour le fils aujourd'hui!

LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.

Non ! ce n'est pas pour moi que tu meurs, c'est pour lui ! Pas pour moi ! pas pour moi ! je n'en vaux pas la peine I

FLAMBEAU, avec égarement.

Pour lui!

LE DUC, vivement.

Mais oui, pour lui !

Et dans une brusque inspiration.

C'est Wagram, cette plaine !

* Extrait de L'Aiglon, drame* en six actes en vers (1900).— Rostand a emprunté le titre de cette pièce, d'une allure vraiment shakespearienne, au fameux vers de Victor Hugo, dans Napoléon //: « L'Angleterre prit l'Aigle, et l'Autriche V Aiglon. »

« Sur ce point, la pièce de Rostand est rigoureusement conforme à la vérité historique : le Journal du comte de Prokesch-Osten, l'ami intime du duc do Reiclistatlt, (lu'on a publié depuis, le prouve surabondamment.

456 CHRESTOHATHIE FRANÇAISE

Il lai crie tout bas.

Wagram!

FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagaeâ.

Wagram!

LE DUC, d'une voix pressante, — essayant de ramener dans le passé cette

âme qui vacille.

Vois-tu Wagram ?..- Reconnais-tu La plaine, la colline et le clocher pointu?

FLAMBEAU

Oui.

LE DUC

Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille ? C'est le champ de bataille ^ !... Entends-tu la bataille?

FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent

La bataille!...

LE DUC

Entends-tu ces confuses rumeurs?

FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.

Oui... oui... c'est à Wagram, n'est-ce pas, que je meurs?

LE DUC

Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre. Ce cheval schabraqué ^ d'une peau de panthère ?

" Il se lève et, debout maintenant, il raconte à Flambeau coucbé dans l'herbe.

Nous sommes à Wagram. L'instant est solennel. Davoust * s'est élancé pour tourner Neusiedel. L'Empereur a levé sa petite lunette.

On vient de te blesser d'un coup de baïonnette. Je t'ai transporté là sur ce talus, et j'ai...

FLAMBEAU

Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?

LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.

Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, Ce sont les tirailleurs, là-bas !

* La bataille de Wagram, près de Vienne, eut lieu le 5 et le 6 juillet 1809 et se termina par la défaite de l'armée autrichienne, commandée par l'archiduc Charles. Cette guerre fut la dernière campagne victorieuse de Napoléon.

» La schabraqué est la couverture de la selle du cavalier.

' Ce nom et les suivants sont ceux de maréchaux et généraux français ou autrichiens.

FLAMBEAU, avec un faible sourire.

Général Reille.

LE DUC, ayant l'air de suivre la bataille .

Mais TEmpereur devrait envoyer Oudinot! 1

Mais il laisse enfoncer sa gauche ! \

FLAMBEAU, clignant de l'œil.

Ah! le finaud!

LE DUC

On se bat ! on se bat! Macdonald se dépêche, Et Masséna blessé passe dans sa calèche !

' FLAMBEAU

Si l'archiduc s'étend sur sa droite, il se perd!

LE DUC, criant.

Tout va bien.

FLAMBEAU, vivement.

On se bat?

LE DUC, avec une lièvre croissante.

Le prince d'Auerspérg Est pris par les lanciers polonais de la garde !

FLAMBEAU, essayant de se soulever.

Et l'Empereur? que fait l'Empereur?

LE DUC

Il regarde.

FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.

L'archiduc se prend-il au piège du Petit^?

LE DUC

Tu vois cette poussière, au loin, c'est Nansouty !

FLAMBEAU, avidement.

L'archiduc étend-il l'aile de son armée?

LE DUC

Tu vois, c'est Lauriston, là-bas, cette fumée !

FLAMBEAU, haletant.

Et l'archiduc?... que fait l'archiduc?... le vois-tu?

LE DUC

L'archiduc élargit son aile !

FLAMBEAU

Il est foutu ^!

Il retombe.

' Les soldats avaient surnommé Napoléon le Petit Caporah

» Mot d'argotjtpour perdu,

458 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

LE DUC, avec ivresse.

Cent canons au galop !

FLAMBEAU, se débattant sur le sol.

Je meurs !... J'étouife !... A boire !

— Et... que fait l'Empereur?

LE DUC

Un gegte.

FLAMBEAU, fermant doucemeat les yeux.

La victoire.

Silence.

LE DUC

Flambeau !...

Silence. Puis le râle de Flambeau s'élève. Le duc regarde autour de lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il frissonne, il recule un peu.

Mais ce soldat couché là, maintenant.

Me fait peur ! — Eh bien ! quoi ! ça n'a rien d'étonnant Qu'un grenadier français dans cette herbe s'endorme,

— Et cette herbe connaît déjà cet uniforme ?

Il se penche sur Flambeau en lui criant :

Oui, la victoire!... Au boiit des fusils, les shakos!

FLAMBEAU, dans son râle.

A boire !

DES VOIX, dans le vent.

A boire!... A boire!...

LE DUC, trefesaillant.

Oh ! — quels sont ces échos ?

UNE VOIX, très loin.

A boire !

LE DUC, essuyant une sueur à son front.

Dieu!

FLAMBEAU, d'une voix rauque-

Je meurs !

DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine-

Je meurs... Je meurs...

LE DUC. avec épouvante.

Son râle

Se multiplie au loin...

UNE VOIX, se perdant.

Je meurs...

LE DUC

Sous le ciel pâle!...

Ah ! je comprei^ds !... Le cri de cet homme qui meurt Fut pour ce val qui sait tous les râles par cœur, Comme le premier vers d'une chanson connue. Et quand l'homme se tait, la plaine continue !

LA PLAINE, au loin.

Ah!... ah!...

LE DUC

Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot, C'est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut !

LA PLAINE, longuement.

Ah!...

LE DUC, regardant Flambeau, qui s'est raidi dans l'herbe.

Il ne bouge plus !...

• Avec terreur.

Il faut que je m'en aille !

Il a vraiment trop l'air tué dans la bataille!...

Sans le quitter des yeux, il s'éloigne, à reculons, en murmurant.

Ce devait être tout à fait comme cela ! — Cet habit bleu... ce sang...

Et tout d'un coup il prend la fuite. Mais il s'arrête, comme si le soldat mort était encore devant lui.

Un autre...

Il veut s'enfuir d'un autre côté, mais il recule encor en criant.

Un autre, là !...

Une troisième fois il est arrêté.

Là...

Il regarde autour de lui.

Partout, s'allongeant, les mêmes formes bleues... Il en meurt!...

Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s'est réfugié au sommet du tertre d'où il découvre toute la plaine.

Il en meurt ainsi pendant des lieues !...

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