‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 116 sur 176 · LES SYMBOLISTES · texte numérisé non relu

LES SYMBOLISTES

A l'heure actuelle, le symbolisme proprement dit est épuisé, la décadence est enterrée sous les décombres de ses monuments de préciosité et de névrose; le vers-librismè lutte encore. Les poètes les plus intelligents de l'heure actuelle, ceux qui s'intitulent naturistes ^ répudient le symbole, les fictions, les légendes et veulent retourner à la nature, à la vie, aux sentiments vrais; mais ils tiennent à employer le vers libre. Nul ne sait ce qui sortira du mouvement qu'ils 'ont créé. Leur tentative choque toutesL les idées reçues et déconcerte toutes nos habitudes. On aurait tort cependant de proclamer a priori qu'ils font une œuvre impossible ou stérile. D'abord, la langue du vers n'est pas plus fixée définitivement que la langue de la prose; depuis le XI« siècle elle a constamment évolué et tout indique qu'elle évoluera forcément encore. Les nouveaux poètes ont d'ailleurs un idéal qui n'est pas à dédaigner; ils veulent créer une forme poétique moins mécanique^ plus fluide et plus musicale que; celle des derniers parnassiens. Comme Claude Monet et les impressionnistes qui fixèrent sur leurs toiles les ondulations les plus fugitives de la lumière et du plein-air, ils veulent rendre tous les frissons, toutes les nuances des impressions poétiques. Ils y ont en partie réussi ; il y a certainement dans leurs vers plus de musique, plus d'harmonie que dans ceux d'autrefois ; mais très souvent le vers libre n'est qu'un groupement de mots absolument arbitraire, que l'auteur seul trouve musical. Il n'est donc pas possible de dire aujourd'hui ce qui sortira du verslibrisme ; quoi qu'il en soit, plusieurs des réformes accomplies par lui resteront acquises.

En résumé, l'immense effort fait par l'école tricéphale que nous étudions n'a pas donné tous les résultats attendus; toutefois il n'a pas été perdu pour la poésie française : les symbolistes ont rétabli le culte de l'idéalisme oublié, les .décadents, malgré leurs ridicules exagérations, Ont développé le sens de ^a nuance poétique et de la musicalité des mots, les vers-libristes ont perfectionné, en l'assouplissant, l'instrument métrique de la France.

Pour étudier le mouvement symboliste et vers-libriste, très intéressant à connaître, même dans.^ses exagérations et ses folies, consulter : Jules Tellier, Nos poètes (1888); Jean Moréas, Les premières armes du symbolisme {ISHQ), le XIX» siècle (11 août 1885) et Le Figaro (18 septembre 1886) ; Gh. Morice, La littérature de tout à l'heure (1889) ; G. Vanor, L'art symbolique (1889) ; Jules Lemaître, Les Contemporains (1889) ; Maurice Spronck, Les artistes littéraires (1889) ; Ferdinand Brunetière, Nouvelles questions de critique (1890) ; L'évolution de la poésie lyrique au XIX* siècle (1893) ; Mathias Morhardt, Les symboliques, Nouvelle revue (15 février 1892) ; Robert de Souza, Le rythme poétique (1892) ; Gustave Kahn, Préface des premiers poèmes (1897); Adolphe Boscbot, La crise poétique (1897) ; Réforme de la prosodie. Revue de Paris (15 août 1901) ; E. Vigiô-Lecoq, La poésie contemporaine (1897); Henry Bérenger, Revue des Revues (1er juin 1897); René Doumic, La question du vers libre^ Revue des deux mondes (15 juillet 1897) ; Jules Guilliaame, Le vers français et les prosodies modernes (1898) ; Rémy do

Gourmont, Le livre des Masques, Promenades littéraires (1910 et 1912) et Le Temps {Ur mai 1911) ; Van Bever et Paul Léautaùd, Poètes d'aujourd'hui (188Q- 1900) ; J. Baujon, L'école symboliste (1900) ; Camille Mauclair, L'Art en silence (1901) ; Auguste Dorchain, L'art des vers (1906). A. Barre, Le Symbolisme (1912). Consulter aussi les collections suivantes, organes des Jeunes : La Revue blanche^ l'Ermitage, Le Mercure de France, La Plume, La Libre Esthétique»

Né à Metz en 1844, mort à Paris en 1896.

La tyrannie des classifications à la mode est souvent étrange ; Paul Verlaine passe généralement pour avoir créé le symbolisme, et cependant il n*a que très rarement employé le symbole dans ses œuvres. Une hirondelle ne fait pas le printemps ; deux ou trois pièces de sens hermétique ou abscons ne sauraient faire un poète symboliste. En réalité, Paul Verlaine est un lyrique décadent qui a chanté son âme sans s'inquiéter de synthèse poétique ou d*allégorie, et bien loin des rêves de la fiction et de la légende. Sa vie, qui nous fait comprendre ses œuvres, fat celle d'un bohème détraqué, à la fois sensuel et mystique. Après avoir terminé ses études dans un lycée de Paris, il fréquenta quelque temps le Parnasse auquel le rattachent ses premiers vers. Il se maria en 1870 à la sœur du compositeur de Sivry et les vers qu'il écrivit alors nous le montrent comme le plus exquis des fiancés. Mais la Commune arrive ; le poète, grâce à Raoul Eigault, est nommé secrétaire de la presse ; les mauvais jours vont commencer pour lui. Afin d'éviter une condamnation après la chute de la Commune, il s'enfuit en Belgique et là il commence à descendre les cercles effrayants du vice et de la misère. Sa mère et sa femme, par un dévouement admirable, le ramènent un moment au bien, mais ses passions mauvaises le ressaisissent. Un jour, en 1873, dans un accès de colère féroce, il essaye de tuer Arthur Rimbaud l'ami pour lequel il a quitté sa femme ; il est condamné à la prison. Quand il en sort, il n'est plus le même ; il se repent de ses fautes, il a honte de ses vices ; il revient aux croyances religieuses de son enfance. Il reprend la vie régulière eu qualité de professeur. Il est sauvé sans doute ? Non, le vice le tient et, après la mort de sa mère en 1886, malgré la gloire qui lui a souri, il vivra ballotté entre la croyance la plus ingénue et la débauche la plus vulgaire. Bans ses dernières années, malade, usé, avili, il passe sa vie dans un café hanté par les bohèmes ou dans la salle d'un hôpital. Son existence fait songer à celle de Villon. Paul Verlaine ressemble lui-même au poète du XV« siècle, mais il en diffère par un point : s'attendant à être pendu, Villon fait un retour sur lui-même et demande à ses « frères humains » de prier Dieu pour lui ; Verlaine, avant de mourir, prépare un volume posthume de basses Invectives dont le fiel aigri coulera sur presque tous ceux qu'il a connus, même sur les amis qui lui ont fait le plus de bien. Ce fut en somme un triste sire et un pauvre hère, mais littérairement il eut du génie, comme Musset et comme Heine auxquels il ressemble par plus d'un trait, Avec une âme de primitif, pleine de naïvelA

et de rudesse, il avait ane sensibilité exquise et raffinée. Celle nature contrastée lui a permis d'exprimer des impressions poétiques que personne avant lui n'avait éprouvées. Dans son œuvre étrange, il a dit avec une sincérité sans égale, ses nobles aspirations, ses chutes, ses repentirs, mettant à nu son âme, étalant ses vices, montrant même ses pires laideurs. Une partie de ses vers est illisible'; mais ce qu'on en peut lire est exquis. Il manquait à la poésie française d'être suggestive et pénétrante, comme la musique. Verlaine a réalisé ce progrès. De ses vers se dégage un flot subtil de douce harmonie, qui circule autour de l'âme, l'enveloppe, la pénètre et l'enivre d'une caresse, douce comme celle d'une main aimée.

Chanson d'automne ^

Les sanglots longs Des violons

De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur

Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand

Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens

Et je pleure;

Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte Deçà delà, Pareil à la Feuille morte.

Grépusoule du soir mystique ^

Le Souvenir avec le Crépuscule Rougeoie et tremble à Tardent horizon De l'Espérance en flamme qui recule

* Extrait des Poèmes saturniens (1866). Quand il composa co recueil, le poète ûtait encore un disciple de Leconte de Lisle, mais déjà^ sous le Parnassien, perçait le lyrique décadent, comme on peut le voir dans cette pièce si touchante et si musicale.

* Extrait des Poèmes saturniens. C'est une des rares pièces où Verlaine a fait du symbolisme. Le sens de ces vers est un peu difficile à trouver; en revanche, l'harmonie' en est délicieuse. L'imprécision même de cette rêverie mystique rend parfaitement le charme troublant du crépuscule.

"Tli^f-

474 CHRESTOMATHIR FRANÇAISE

Et s'agrandit ainsi qu'une cloison Mystérieuse où mainte floraison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — S'élance autour d'un treillis et circule Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — Noyant mes sens, mon âme et ma raison. Mêle dans une immense pâmoison

Le Souvenir avec le Crépuscule.

Consolatrice ^

J'allais par des chemins perfides,

Douloureusement incertain ;

Vos chères mains furent mes guides.

Si pâle à l'horizon lointain Luisait un faible espoir d'aurore; Votre regard fut le matin.

Nul bruit, sinon son pas sonore.

N'encourageait le voyageur ;

Votre voix me dit: « Marche encore! »

Mon cœur craintif, mon sombre cœur.

Pleurait, seul, sur la triste voie ; L'amour, délicieux vainqueur.

Nous a réunis dans la joie.

Il pleure dans mon cœur^

11 pleure dans mon cœur CoDime il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?

0 bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s'ennuie 0 le chant de la pluie !

* Extrait de La Bonne Chanson (1870). — Ces vers, sans titre dans le recueil. furent inspirés par la femme du poète. C'était avant la chute où sombrèrent sa dignité et sa joie.

' Extrait des Romances sans paroles (1874). — Le malheur définitif n'a pas encore frappé le poète et pourtant il le sent venir, il a le pressentiment de sa profonde misère morale.

PAUL VEKLAINE 475

Il pleure sans raison a

Dans ce coeur qui s'écœure. j

Quoi ! nulle traîiison ? |

Ge deuil est sans raison. ^

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine !

Les faux beaux jours ^

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, Et les voici vibrer aux cuivres du couchant. Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ : Une tentation des pires. Fuis l'infâme.

Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme. Battant toute vendange aux collines, couchant Toute moisson de la vallée, et ravageant Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

Oh ! pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains. Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ? Si la vieille folie était encore en route ?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ? Un assaut furieux, le suprême, sans doute ! Oh! va prier contre l'orage, va prier.

Ecoutez la chanson... ^

Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire. Elle est discrète, elle est légère:

Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chère Q Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant comme elle encore fière.

^ Extrait de Sagesse (1880). Les années noires sont venues, le poète a été durement châtié ; il s'est repenti, il a prié Dieu, mais il a peur de retourner à ses vices ; la douleur, la foi et le repentir vont chanter un moment dans son âme.

' Entrait de Sagesst. — Cette pièce, si touchante comme sentiment, est un remarquable morceau de poésie toute en rimes féminines. Verlaine a tiré de merveilleux effets de cette fo^me de vers.

Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d'automne, Cache et montre au cœur qui s'étonne La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire D'être simple sans plus attendre, Et de noces d'or et du tendre Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame ^ Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste î

Elle est en peine et de passage L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire ! Ecoutez la chanson bien sage.

Les mains ^

Les chères mains qui furent miennes.

Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves, Et les pays et les provinces, Royales mieux qu'au temps des princes Les chères mains m'ouvrent les rêves.

Mains en songe, mains sur mon âme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes.

Parmi ces rumeurs scélérates, Dire à cette âme qui se pâme?

' Petit poème fait sur de nouveaux mariés: de èitl, sur et tâ\a|io;, lit nuptial, mariage.

.< Extrait de Sagesse. Sous cette forme symbolique, le poète chante ici l'afTectioa perdue de sa femme, dont il voudrait obtenir le pardon.

Ment-elle, ma vision chaste D'affinité spirituelle, De complicité maternelle, D'affection étroite et vaste ?

Remords si cher, peine très bonne, Rêves bénits *, mains consacrées, 0 ces mains, ces mains vénérées.

Faites le geste qui pardonne !

Aux pieds du Christs

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour

Et la blessure est encore vibrante,

O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, 0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé-

0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, 0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.

Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table-, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.

Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici mon front qui n'a pu que rougir, Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé. Pour les charbons ardents et l'encens rare. Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.

Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Poiu* palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.

* Bénir a deux participes passés : béni, e, pris dans le sens ordinaire (un nom béni) et bénit, bénite, qui veut dire consacré par une cérémonie religieuse (d'où pain bénit, de l'eau bénite). Verlaine le prend dans le dernier sens ici.

* Extrait de Sagesse. — Le malheureux poète est tombé terrassé par le repentir, mais le Consolateur suprême lui est apparu et, de son cœur blessé, s'échappent, haletantes comme des sanglots, ces litanies douloureuses. La pièce n'a pa» de titre dans le recueil.»

47è àHREStOMATâlÈ FRANÇAISE

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Pour accourir aux cris de votre grâce.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

« Voici ma voix, bruit maussade et menteur,

Pour les reproches de la Pénitence,

Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière. Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Hélas ! Vous, Dieu d*offrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude, Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas ! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté.

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela.

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.

Dialogue mystique ^

Seigneur, j'ai peur, mon âme en moi tressaille toute. Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment ? Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, 0 Justice que la vertu des bons redoute?

Oui, comment ? Car voici que s'ébranle la voûte j

Où mon cœur creusait son ensevelissement j

Et que je sens fluer ^ à moi le firmament Et je vous dis : De vous à moi quelle est la route ?

^ Ces vers, sans titre dans le recueil, sont aussi extraits de Sagesse. Ils sont j

d'une sincérité et d'une élévation rares. — Jules Lemaître, analysant les sentiments mystiques qui sont exprimés* dans Sagesse ^ fait remarquer que Verlaine est le seul poète vraiment catholique de la France. On peut ajouter que le style de cette pièce et de la précédente est, en grande partie, inspiré par la terminologie des prières liturgiques.

' Fluer, du latin fluere, veut dire couler ; il y a là une métaphore.

î^Àùt Verlaine 4'?Ô

Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade. Mais recevoir jamais la céleste accolade,

Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre aein, sur votre cœur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de Tapôtre ?

— Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise Comme la guêpe vole au lis épanoui.

Approche-toi de mon oreille. Epanches-y L'humiliation d'une brave franchise.

Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.

Puis frianchement et simplement viens à ma table ^ Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,

Et tu boiras le Vin de la vigne immuable Dont la force, dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.

Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, Et suii;out reviens très souvent dans ma maison, Pour y participer au Vin qui désaltère.

Au Pain sans qui la vie est une trahison. Pour y prier mon Père et supplier ma Mère Qu'il te soit accordé dans l'exil de la terre, D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,

D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence. D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, Enfin, de devenir un peu semblable à moi.

Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate,

Et de Judas et de Pierre, pareil à toi

Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate î

* La table de communion.

480 CHREStOMATHlE FRANÇAISE

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs

Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,

Je te ferai goûter sur terre mes prémice§ \

La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soii's

Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse. Et que sonnent les angélus roses et noirs,

En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais.

Et l'extase perpétuelle et la science,

Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance

De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais !

— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes

D'une joie extraordinaire : votre voix

Me fait comme du bien et du mal à la fois,

Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes,

J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici

Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.

— Pauvre âme, c'est cela !

^ Premiers fruits, du latin populaire primitiae. Ne pas confondrô ce mot avec prémisses (du latin scolastique prrpmissa) qui signifie les deux premières propositions d'un syllogisme.

Art poétique ^

De la musique avant toute chose, * Et pour cela préfère l'Impair ^ Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lai qui pèse ou qui pose.

n faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est, par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor.

Pas la Couleur, rien que la nuance!

Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!

Fuis du plus loin la Pointe ^ assassine, L'Esprit cruel et le rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tors-lui son cou ! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si Ton n'y veille, elle ira jusqu'où ?

0 qui dira les torts de la Rime!

Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée.

Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.

1 Extrait de Jadis et naguère (1884). Verlaine n'a formulé qu" assez tard ces préceptes qai sont devenus la poétique de la nouvelle école. Longtemps il if^nora luimême la révolution qu'il avait opérée.

' Le vers de 3,ft, 7, 9 ou 11 syllabes.

> Trait d'esprit piquant.

CIIRKST. PH. POKTE3 .'.1

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