STÉPHANE MALLARMÉ
Né à Paris en 1842, mort à Valvins (Seine et Marne) en 1898.
Quand Verlaine mourut, les Jeunes, qui ont la prétention de former le Tout-Paris esthétique, proclamèrent Stéphane Mallarmé prince des poètes. Voilà un prince qui ne régna jamais au p^ays de la Clarté, et parmi les féaux sujets, rangés sous sa bannière symboliste, il y en eut bien peu certainement qui purent se vanter de le comprendre. Cet écrivain éminemment abscons est Thomme des symboles; la réalité sensible n'est pour lui qu'une série de signes . extérieurs qu'il transpose dans son art avec une inlassable patience. Platonicien convaincu, il pense que la nature est une création de notre esprit. Partant de cette idée, la fonction de la poésie lui paraît être de créer une vie supérieure de rêve, accessible aux seules âmes éprises d'idéal et capables de l'effort nécessaire. Quand Mallarmé écrit, il poursuit son rêve intérieur dont il note les pliases en de vagues traductions sans liaisons logiques; nous sommes censés suivre en nous ce qui se passe en son âme. Au-dessus de la\ réalité vulgaire, le prince des poètes crée une autre réalité meilleure ; malheureusement sa langue, faite de mots assemblés^ non pour leur sens mais pour leur son, leur forme ou leur couleur, est d'une telle obscurité que la céphalalgie nous gagne à vouloir saisir le sens de cette suprême réalité incohérente. Les critiques de la jeune école louent vivement le poète de celle herméticité et s'extasient devant ses rébus symbolistes. D'après eux, pour être vraiment belle, la poésie ne doit être ouverte qu'à quelques initiés qui recréent en eux les émotions à demi exprimées du poète. Quelquefois celui-ci-ci se plaît à donner plusieurs sens superposés à ses vers, de sorte qu'on n'est même pas sûr d'arriver à atteindre la vraie création symboliste; qu'importe? Pourquoi attacher tant d'importance à l'élément intellectuel de la poésie? 11 suffi! que celle-ci soit une pure musique, qu'elle suggère de vagues émo
STEI^HAîtE MALLAttME iSÉ
lions, même sans rien expyHm,er du tout. Ces cho9ôs-lâ ont été grslve^ ment écrites par des gens qui ne sont pas les premiers venus... O Boileau, éminent apôtre de la Raison. qu'eClt pensé votre grande âme?...
Apparition ^
La lune s'attrîstait. Des séraphins en pleurs Kêvant, l'archet au doigt, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles. — C'était le jour béni ^ de ton premier baiser. Ma songerie aimant à me martyriser S'enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire ilaisse La cueillaison d'un Rêve au cœur qui Ifa cueilli; J'errais donc, l'œil "rivé sur le pavé vieilli, Quand, avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m'es en riant apparue. Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
L'Azur \
De l'étemel Azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs, Le poète impuissant qui maudit son génie A travers un désert stérile de Douleurs.
Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atterrant Mon âme vide. Où fuir ? et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?
Brouillards, montez, versez vos cendres monotones Avec de longs haillons de brume dans les cieux
» Ces vers et les suivaats sont extraits du recueil intitulé Vers et prose, morceaux choisis (1893). — Avant d'être le prince des poètes sybillins, Mallarmé fut un parnassien remarquable. On pourra voir dans cette pièce vraiment exquise quelle perte fit la littérature française le jour oîi il eut la maleacontreuse idée de créer pour nous une réalité supérieure au lieu de continuer à écrire des vers délicats et compréhensibles.
""^''Njjci le mot est pris dans son sens ordinaire : un jour béni, c'est-à-dire un jour dn ^^eur ; Mallarmé n'emploie pas, comme Verlaine, le mot bénit qui ne s'applique aux choses profanes.
É^ * Cette pièce étrange peut donner une idée de la secoQ<le manière de Tauteur.
480 CHREStOMATHlB FRANÇAISE
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémice§ *,
La paix du cœur, Tamour d'être pauvre, et mes soirs i
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse. Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamaii^.
Et l'extase perpétuelle et la science.
Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais 1
— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes
D'une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois.
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes,
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.
— Pauvre âme, c'est cela !
1 Premiers fruits, du latin populaire primitiae. Ne pas confondre ce mot avcy; prémisses (du latin scolastique pra-missa) qui HÎgnifle les deux premières propositions d'un syllogisme.
Art poétique ^
De la musique avant toute chose, ' Et pour cela préfère Tlmpair ^ Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lai qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Bien de plus cher que la chanson grise Où rindécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi.
C'est, par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles î
Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la Pointe ^ assassine, L'Esprit cruel et le rire impur.
Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l'éloquence et tors-lui son cou ! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
0 qui dira les torts de la Rime!
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée. Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
* Extrait de Jadis et naguère (1884). Verlaine n'a formulé quassez tard ces préceptes qai sont devenus la poétique de la nouvelle école. Longtemps il ignora hiiniôme la révolution qu'il avait opérée.
» Le vers de 3,f>, 7, 9 ou 11 syllabes.
> Trait d'esprit piquant.
CHRKST. FR. POÈTES .*U
480 CHRESTOMATllIE FRANÇAISE
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d*ine&bles délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémice§ S
La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamaii^.
Et l'extase perpétuelle et la science,
Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais !
— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes
D'une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois.
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes,
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.
— Pauvre âme, c*est cela !
* Premiers fruits, du latin populaire primitiae. Ne pas confondre ce mot avec prémisses (du latin scolastique prœmissa) qui signifie les denx premières propositions d'un syllogisme.
Art poétique ^
De la musique avant toute chose, ' Et pour cela préfère l'Impair ^ Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en loi qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi.
C'est, par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles I
Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la Pointe ^ assassine, L'Esprit cruel et le rire impur.
Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l'éloquence et tors-lui son cou ! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
0 qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée.
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
* Extrait de Jadis et naguère (1884). Verlaine n'a formulé qu'assez tard ces préceptes qui sont devenus la poétique de la nouvelle école. Longtemps il ignora Uii- TTième la révolution qu'il avait opérée.
» Le vers de 3,i>, 7, 9 ou 11 syllabes.
» Trait d'esprit piquant.
CHREST. FB. POÈTES ?.l
488 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE g
Les Pèlerins ^
Là-bas, en le recul profond du crépuscule, La Ville est violette de brume, décor De mystère, de silence et de crépuscule. Evanoui parmi de l'ombre en un peu d'or. Qui s'efface aux dômes de cendre et d'hyacinthe.
Et la Ville en le soir est grave et presque sainte. Très doux et leurs pieds nus sur les chemins déserts. Très lents, et leurs pieds nus aux cailloux meurtriers, Les pèlerins vont deux à deux appariés Comme les haleurs ^ noirs le long des fleuves clairs.
Leur dextre ' est prompte aux hauts saluts qui font fleurir,
Aux cœurs bons le désir de partir avec eux
Vers quelque sépulcre en la marche d'un Ophyr *
Et vers le carrefour où siège le Lépreux
Qui tend sa main de plaie à l'étranger qui passe.
Ils n'ont ni bourdpn*, ni coquille, ni sandale; Ils ignorent le lieu, le pays et la place Et partent sans levier pour disjoindre la dalle Et pour guides, hélas ! ni l'Ange, ni l'Etoile.
En la foi seule, ayant pleuré les agonies,
La mort du songe et les tristesses infinies,
Qif il est beau de marcher ainsi sous les étoiles !
Les faces \
Des faces graves sont au fond de nos Espoirs...
Graves sous l'or qui les couronne
De fleurons de flammes et de jaspes noirs.
Et leur regard évoque un songe où des mains donnent
La main aux mains sûres et bonnes
De celui qui les va guider, le bel Espoir,
• Extrait des Poèmes anciens et romanesques.
« Ceux qui fiaient, c'est-à-dire qui tirent un bateau avec une corde pour le faire avancer le long d'une rivière.
• La main droite, du latin dexlra.
• Pays oriental très riche en or, avec lequel commerçaient les Hébreux par l'intermédiaire des ports de la mer Rouge ; il se trouvait probablement sur la côte uord-ouest de l'Inde.
^ Bâtonde pèlerin, dont le haut était en forme de gourde.
• Extrait de Tel qu'ensonge (1892).