‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 119 sur 176 · HENRI DE RÉGNIER · texte numérisé non relu

HENRI DE RÉGNIER

Vers nous, pour qu'en nos soirs Bayonnent . Les douces faces à jamais sur nos Espoirs.

Des faces tristes sont au fond de notte joie... Pour de guirlandes que s'ornent les cyprès, * Leur ombre est-elle moins triste sur les prés ? Si longtemps que le crépuscule atermoie. Ne faut-il pas qu'il choie ^?

La Chimère qui grimpe de ses griffes aux fleurs des soies Ketombe des plis déchirés, Le sourire s'aggrave de soins invétérés Et toute douleur larmoie Aux faces, hélas, de notre joie.

Des faces pâles sont au fond de nos passés...

Dans Tombre

Où s'annulent des opales dépéries,

Où s'éteignent des rubis lassés;

Des songes pâles errent par la forêt de nos passés

Et pleurent aux sources taries

Qui ne mireraient plus leurs faces effacées.

Et les soirs aveugles aux pierreries

Ne savent plus où ont passé

Les faces pâles de nos passés.

Des faces mortes sont au fond de nos silences...

De grandes ailes ont plané sur les eaux.

Le marbre et le basalte et l'ombre et le silence

Erigent, dans la Nuit, des tombeaux

Où la face sculptée au fronton du silence

Eternise sa vigilance

A revoir sa durée aux taciturnes eaux.

Quels beaux Espoirs dorment au fond de nos silences

Près des Passés assis? au seuil de leurs tombeaux !

Les autres ^

Je songe aux autres...

Qu'est-il advenu de leurs soirs, là-bas, dans l'ombre, là-bas

Qu'est-il advenu de leurs pas ?

De sa face hautaine ou de son âme haute,

* Qu'il tombe ; subjonctif présent archaïque du verbe choir (vieux français cader, latin populaire cadere).

« Extrait de Tel qu'en songe.

De Torgueil d'un ou du rire d*un autre?

Où les ont menés le malheur ou la faute?

Qu'est-il advenu d'eux, dans leurs soirs, là-bas,

De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre.

Vous l'un de ceux-là et vous l'autre,

Qu 'est-il advenu de vos pas?

J'entends des flèches dans le vent

Et des larmes dans le silence,

Qu'est-il de vos destins dans les couchers en sang ?

Au fond des mornes ciels de cendres et de vent,

Votre face s'est-elle vue à la fontaine,

Eaux sans jouvence *

Où l'on s'apparaît à soi-même.

On heurte là-bas à des portes

Et j'entends qu'on mendie aux coins des carrefours ;

Mon soir est inquiet de vos jours ;

J'entends des voix basses et des voix fortes.

Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour.

Comme vivantes et comme mortes

Au fond des jours.

A-t-il trouvé la clef, a-t-il ouvert la porte ?

Joie ou Douleur, qui fut l'hôtesse?

S'il est advenu de leurs soirs

Ce qui advint de leurs espoirs...

Que la Nuit vienne sur nos soirs !

Refrain*.

Douces pensées !

Comme la mer chantait, ce soir-là, sur la grève

Le refrain étemel des heures brèves!

Douces pensées.

Pareilles à des algues enlacées,

Algue d'argent souple et bleui,

Algue d'or que le flot verdit,

Double serpent du caducée ^,

Thyrse * d'oubli,

^ Jouvence, du latin, juventa, veut dire jeunesse. Allusion à la fabuieuso Fontaine de Jouvence, dont les eaux avaient la propriété de rajeunir.

' Extrait de : Les Jeux ricstiques et divins (1897).

' Attribut de Mercure, baguette surmontée de deux ailes, autour de laquelle s'enroulent deux serpents entrelacés.

• Attribut de Bacchus (Dionysos), javelot entouré de lierre, de pampres et terminé en forme de pomme de pin.

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