STÉPHANE MALLARMÉ
yé n Ptifit en /*!?. mort à Vaicifts tSeine et Jfame> en IS9S.
Oo^nd Verlaine moarut, les Jeunes, qui ont la prétentioii de former le Tattt- Paris esth>^ tique, proclamèrent Stéphane MaUarmépri>ic« des poètes. Voilà on prince qui ne régna jamais an pays de la Clarté, et parmi les f^nx sujets, rangés sons sa bannière symboliste, il y en eot hïetL pen certainement qui purent se vanter de le comprendre. Cet écriTain éminemment abscons est l'homme des symboles; la réalité sensible n'est pour loi qa'one série de signes extérieurs qu'il transpose dans son art avec one inlassable patience. Platonicien convaincu, il pense que la nature est urte création de notre esprit. Partant de cette idée, la fonction de la poésifr lai paraît être de créer une vie supérieure de rêve, accessible aux seu- 1**^ âmes éprises d'idéal et capables de leffort nt^cessaire. Quand Mallarmé ét'rit, il poursuit son rêve iot/rieur dont il note les phases en de vagues traductions sans liaison^ lo^^iques; nous sommes censés suivre «i nous «'e qui s^ passe t-n son âme. Au-dessus de la*^ réalité vulgaire, le prince dt*3 p<iét*^ crée une autre réalité meilleure: m\Iheureusem«tt sa langue, faite de mots ass^finblés non pour leur s*fns mais pour leur son, leur forme MU leur couleur, est d'une telle obscurité que la céphalalgie nous gagne à vouloir saisir le sens de cette suprême realité incohérente. Les critiques de la jeune éc«»le louent vivement le poète de c»^lle herméticité et s>xtasient .levant ses rébus symbolistes. D'après eux, pour être vraiment b^e, îa p<>ésie n»,' doit être ouverte qu'à quelques initiés qui recréait en eox ]hs émotions à demi exprim-Vs du poète. Quelquefois celui-ci-ci se plaît à itonnf^r plu-ieurs sens superposés à ses vers, de sorte qu'on n'est même pa^ sûr d'arriver à atteindre la vraie création symboliste; qu'importe? l'ourquoi attacher tant d'importance à l'/l^ment intellectuel de la poésie? il suftit quf» t'rlie-ci ^<*v une pure musique, qu'elle suggère de vagues émo-
StEPEtAîJE MALLAttME iSé
lions, même sans rien exprimer du tout. Oeâ choses-lâ ont été gravement écrites par des gens qui ne sont pas les premiers venus... O Boileaa, l'^minent apôtre de la Raison, qu'eût pensé votre grande âme?...
Apparition ^
La lune s'attiistait. Des séraphins en pleurs Eêvant, l'archet au doigt, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De hlancs sanglots glissant sur Tazur des corolles. — C'était le jour héni ^ de ton premier haiser. Ma songerie aimant à me martyriser S'enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déhoire flaisse La cueillaison d'un Kêve au cœur qui Ifa cueilli. J'errais donc, l'œil "rivé sur le pavé vieilli, Quand, avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m'es en riant apparue. Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
L'Azur '.
De l'étemel Azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs. Le poète impuissant qui maudit son génie A travers un désert stérile de Douleurs.
Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atterrant Mon âme vide. Où fuir ? et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
Brouillards, montez, versez vos cendres monotones Avec de longs haillons de brume dans les cieux
* Ces vers et les suivaats sont extraits du recueil intitulé Vers et prose ^ morceaux choisis (1893). — Avant d'être le prince des poètes sybillins, Mallarmé fut un parnassien rentMirquabie . On pourra voir dans cette pièce vraiment exquise quelle perte fit la littérature française le jour oii il eut la malencontreuse idée de créer pour nous une réalité supérieure au lieu de continuer à écrire des vers délicats et compréhensibles.
« Ici le mot est pris dans son sens ordinaire : un jour béni, c'est-à-dire un jour de bonheur; Mallarmé n'emploie pas, comme Verlaine, le mot bénit qui ne s'ui^plique ]ias aux choses profanes.
» Cette pièce étrange peut donner une idée do la sccomle manière de l'auteur.
i^ CHRESTOliATlilE FRANÇAISE
Celui * de qui la rame aide à passer les morts... Et les cygnes^ du Styx t'ont reconnue, Hélène!
Ils dressent leurs longs cols, anxieux de te voir, Et s'approchent, battant l'eau sombre de leurs ailes, Car l'onde est ténébreuse et les cygnes sont noirs Et, pour roses, l'Erèbe ^ a la triste asphodèle *.
Entre donc. Le Passeur a saisi l'avîron Et tend sa rude main au tribut funéraire; Offre la drachme due au passage. Caron Pour fendre le flot noir est âpre au noir salaire.
Mais lui, dont les durs yeux n'ont jamais hésité Te regarde au visage et refuse d'un signe. Et le Passeur des Morts sourit à la Beauté, Et la barque t'emporte, Hélène, sœur des cygnes.
Déjà décroît la rive et le fleuve muet Que divise la proue et bat la rame double Roule son onde morne et son eau sans reflet Comme un marbre fluide et comme un métal trouble ;
Et voici que déjà monte en face et grandit
Le ténébreux rivage et l'infernale côte,
Et l'aviron plus lourd crispe le bras rqidi
Du Passeur plus courbé qui mène l'Ombre haute.
Elle, debout, contemple une dernière fois Derrière elle les cygnes noirs qui l'ont suivie Et salue à jamais en eux qu'elle revoit Les oiseaux blancs jadis au fleuve de sa vie.
Hélène, mais la rive où le sombre Nocher Te conduit n'est donc pas déserte et solitaire ? Et la grève où la proue au sable va toucher Est aux Ombres déjà dont la, foule s'y serre.
* Gharon, fils de l'Erèbe et de la Nuit, et nocher (ou marinier) des Enfers, qui transportait sur sa barque, au delà du Styx et de lAchéron, les Ombres des morts, en leur faisant payer le passage. C'est pour cela que les Grecs mettaient une pièce d'argent dans la bouche des morts.
* Allusion à Jupiter, père d'Hélène, qui avait pris la forme d'un cygne pour se faire aimer de Léda.
» Erèbe, fils du Chaos et époux de la Nuit, fut métamorphosé en fleuve et précipiltdans les Enfers pour avoir secouru les Titans.
* Mot dérivé du grec ôfffôSt^o;, par le latin asphodelus. Il est du masculin; il faudrait : le triste asphodèle.
ftENRI DE RÉGNIER 495
Tout le peuple des morts se presse devant toi, Impatient de voir celle qui vient de vivre Et qui, fille d'un dieu, d'un pasteur ou d'un roi, Paya la drachme d'or ou l'obole de cuivre ;
Et d'entre cette foule obscure, pçu à peu. Voici surgir pour toi des Ombres reconnues, Et l'airain bombe encor les torses musculeux, Et des glaives, là-bas, luisent dans les mains nues.
Vois. Sous l'armure hellène et le casque troyen Tous ceux que le dur fer a couchés sur la plaine Jadis, et dont plus d'un peut-être se souvient Que son sang a rougi la sandale d'Hélène.
O terreur î vois saigner et se rouvrir encor, En leur plaie éternelle et que rien n'a fermée, Le talon nu d'Achille ^ et la gorge d'Hector ^. C'est Hécube parmi la cendre et la fumée ;
Laocoon ^ se dresse, arrachant de ses reins Le serpent qui s'y noue et le mord à la cuisse ; Andromaque sourit à son fils qu'elle étreint; Voici le vieux Priam et le subtil Ulysse * ;
Et, déchirant la pourpre à ses ongles aigus, Cassandre ^ qui, fiévreuse, aux lambeaux de sa robe Rêve, farouche encor des maux qu'elle a prévus. Diomède ® est debout auprès de Déiphobe \
^ Héros de la guerre de Troie, ûls de Thétis et de Pelée. A sa naissance, sa mère l(î plongea dans les eaux du Styx et le rendit ainsi invulnérable, excepté au talon I)ar lequel elle le tenait et où il fut blessé par Paris, ce qui entraîna sa mort.
* Fils de Priam et d'Hécube, souverains de Troie, et mari d' Andromaque ; il fat tué par Achille qui attacha le cadavre du héros à son char et le traîna plusieurs fois autour de la ville de Troie.
* Fils de Priam et d'Hécube. Il essaya en vain de dissuader les Troyens de faire entrer le cheval de bois rempli de Grecs cachés. Il fut tué avec ses fils par des serpents monstrueux envoyés par une divinité ennemie (voir l'Odyssée d'Homère, livre VIII, et X Enéide de Virgile, livre II).
* Roi d'Ithaque, l'un des héros grecs de la guerre de Troie; c'est lui qui contribua le plus par son habileté à la prise de la ville. Ses aventure», au retour de la guerre, sont racontées dans l'Odyssée homérique.
* Fille de Priam. Le dieu Apollon l'aima et lui donna le don do prophétie. Elle prédit en vain les malheurs de Troie; ses compatriotes la traitèrent comme une folle.
* Héros grec de la guerre de Troie.
» L'un dos fils de Priam, qui épousa Hélène après la mort de Paris, son.fnne.
496 chrestomàthie . frànçàisb
Le cavalier Nestor * qui vit en sa saison Se heurter du poitrail Centaures et Lapithes ', Et Sur l'Argo ' jadis vogua vers la Toison, Branle sa tète chauve à présent décrépite.
La colère d'Ajax * par son sang apaisé
Gronde encor en son geste et tord son poing robuste,
Et r Amazone * montre un sein cicatrisé
Et pose sur son arc la flèche qu'elle ajuste.
Et plus loin, derrière eux, l'innombrable troupeau Des Ombres, pour mieux voir se bouscule et se rue, Et s'augmente, et se hausse^ et presse au bord de l'eau Sa masse impatiente et sa poussée accrue.
Sur Celle qui descend à l'infernal séjour, Vont-ils venger au fond de la nuit souterraine Le cruel souvenir de leurs terrestres jours ? Leur attente sans voix halette sans haleine...
Non. Tous, debout, les bras tendus vers la Beauté, Au lieu de la maudire, eux qui sont morts par elle, D'une bouche muette où nul cri n'est resté Acclament en silence Hélène toujours belle.
Œuvres à lire de Henri de Régnier (Librairie du Met cure de France, Paris); Les lendemains (1886); Apaisement (1886); Sites (1887); Episodes (1888); Poèmes anciens et romanesques (1890); Tel qu'en songe (1892); Aréthuse (1895); Les jeux rustiques et divins (1897) ; Les médailles d'argile (1900) ; La sandale ailée (1900) ; Le Miroir des Heures (19H). — Critiques à consulter : Ch. Moriee, La littérature de tout à l'heure ; Pierre Quillard, Mercure de France (juin 1892) ; Gaston Deschamps, La vie et les livres, 3« série (1896), 4« série (1897) et Le Temps (U mars 1897 et 25 mars 1906) ; F. Brunetiére, L'évolution de la poésie lyrique ; Edouard Rod, Le Gaulois (^S mai 1897); G. Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain
* Le vieux roi de Pylos, le type du monarque valeureux, sage et vénérable, dans l'Iliade et dans V Odyssée. Il joua un grand rôle pendant la guerre de Troie.
» Peuples do la Thessalie : ils étaient représentés comme ayant un corps de cheval. Aux nocos de Piritboùs, lear roi, avec Hippodamie, fille du roi d'Argos, ils tuèrent ou chassèrent, avec l'aide d'Hercule et de Thésée, les Centaures qui avaient insulté les femmes.
* Le navire sur lequel les héros grecs (Argonautes), commandés par Jason, allé. rcnt en Colchide conquérir la Toison d'Or.
* L'un des plus braves des héros grecs devant Troie, mais le plus colérique. Furieux de n'avoir pas eu les armes d'Achille qu'Ulysse obtint, Il massacra pendant la nuit les troupeaux du camp, croyant tuer les capitaines grecs. Revenu à lui le matin, il se donna la mort de confusion.
* Les Amazones étaient une nation de femmes guerrières et féroces, établie sur les bords du Pont Euxin; Hercule les vainquit. Au temps de la guerre de Troie, elles allèrent au secours do la ville avec leur reine Penthésilée.