FRANCIS VIELE-GRIFFIN
Xé à Norfolk, en Virginie, en 1864.
Descendant d'un protestant français exilé, quoique né lui-même dans r Amérique da Nord, Vielé-Griffin est un poète absolument francisé, dont rinfluence s'exerce activement sur un groupe de la jeune école. Il ne se rattache que par une partie de son œuvre au symbolisme. Ce qu'il chante surtout c'est la vie, sans la fiction ou le symbole. Lyrique, sincère et spontané, il dit tout simplement son &me délicate et douce, en des vers sinueux et fluides d'un charme discret, caressant comme une musique de nocturne. C'est peut être lui qui, avec Henri de Régnier, a fait du vers libre l'application la plus intelligente et la plus artistique. Telle qu'il la conçoit, cette forme prosodique n'est pas le renversement purement anarchique des règles traditionnelles, mais un procédé plus complet, plus étendu, plus subtil et plus musical, permettant de mouler exactement le style sur la pensée poétique, en vue d'un effet lyrique plus sincère. Le naturisme f la tendance idéoréaliste d'une partie de la jeune école actuelle, dérive surtout de Vielé-Griffin, qui a d'ailleurs traité récemment de grands sujets dans de longs poèmes, où son art a su faire de la fiction une sorte de réalité transcendante.
Pour rêvera
Voici, pour vivre une heure, un rêve riverain, Les sables et les saules gris, et le serein Espace du ciel clair, et toutes les prairies Vers l'occident, où vont les génisses nourries De fleurs et d'herbe douce, et tu peux vivre, ainsij Ignorant quel hasard t'a mené jusqu'ici, Rieur du rire inconscient, rêveur du rêye Gai des forêts d'avril où sourd un chant de sève.
Car le jour est joyeux et la fleur s'y endort : On y pourrait cueillir le reflet des fleurs d'or.
Il s'envole de blancs flocons aux toisons grises
Des nuages, épars aux plaines inconquises
En lents troupeaux brouteurs et que pousse, berger
Invisible des infinis, un vent léger,
Si léger que son vol à peine effleure l'onde...
Et la passivité de cette heure est féconde.
' Extrait de Cueille d'Avril (ISSf)).
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN 509
Cellç qui passe ^
Celle qui passe m'a souri.
— L'azur est plus pâle et l'air est rose — Celle qui passe sans une pâiise, Vaguement tendre comme une Chose, Comme un ruisseau, comme un pré fleuri
— Celle qui passe m'a souri, —
Tout est joie, et tout chante et prie,
— Celle qui passe a rayonné — L' Avant-hier est pardonné,
La messe d'amour a sonné Aux clochettes de la prairie :
Celle qui passe a rayonné.
Rien n'est plus du jour et de l'heure :
Celle qui passe a souri des rayons ;
Mon âme flotte par les sillons
Avec la brise et les papillons,
Je suis le jour même qui chante et pleure,
— Celle qui passe a souri des rayons. —
Avec un peu de gaîté blonde.
En rayon par la route qui grimpe ;
Avec un peu de ton rire — (une onde
Qui jaillit et poudroie !) — Avec, ô, ton doux rire où se fonde • Mon rêve déchu de son vieil Olympe ^
Et qui pleure de joie ; . Avec un froufrou de jupe (une aile !) — Avec un éclat des yeux — (ô rayons !) La vie est légère et la vie est belle Et mon âme chante en les carillons.
L'étape *.
Arrête-toi.,
Ecoute-moi, mon frère qui passes;
Tais-toi :
« Extrait de Joies (1888-1889).
. » Superbe montagne, située au nord-eat de la Thessalie, et dont la mythologie grecque avait fait la demeure des dieuic. Ici le mot est pris dans le sens de ciel ou d'idéal.
» Extrait du recueil Les Cygnes (1886-1891;.
51Ô CHRESTOMATHIE FfeANÇAt§Ê
Je sais notre âme tendre et lasse.
Que tu marchais sans regarder, ni voir,
Vers quelque espoir
Ancien et cher — ou jeune, à peine aimé,
Cbmme un rire entrevu qu'on suit, moqueur.
Ou comme un long regard perdu qu'on va cherchant,
Marchant,
Marchant — d'octobre en mai ;
Je sais ton cœur, mon cœur.
Vois ; pense avec mes paroles choisies ; Malgré le lourd reflux de ton sang Qui bat ta tempe flots sur flots, Rêve en mes paroles choisies :
Avec ton gai sifflet par les genêts Et tout le blond soleil éblouissant,
— Si bien que tu marchais les yeux mi-clos Sur la route qui te menait —
Tu n'étais joyeux que de quelque espoir?
C'est d'elle? avec un baiser à cueillir?
Je sais ton cœur — on tfest pas gai à moins ;
Vers son baiser qui sait vieillir
Marche, ivre, donc, au long des jeunes foins :
On n'est pas ivre à moins.
Si ce n'est d'elle — assieds-toi; tu es triste; Hors celle-là, il n'est pas d'autres joies; La vie est grave et la mort est sinistre : Avec son envergure au vol démesuré.
Son ombre sur la vie est d'un oiseau de proie.
Certes, tu n'auras pas désespéré ; Serrant ta volonté autour de toi,
— Comme on serre un manteau trempé de pluies — Tu marches droit,
Tu te sais immortel et tu défies
Le temps que tu sais leurre,
Mais tu as peur de mourir, même une heure
— Une heure !... tu le vois bien, l'heure t'étreint, Mon frère humain.
Tu es triste;
Tout souvenir est un tombeau sans Christ,.
La route qui t'a mené jusqu'ici
i^RANCIS ViELE-GftIFFiN 51 1
D'un vieux souci vers un jeune souci — Si tu te retournais, la main ^u front, Ainsi que celui qui regarde au loin, Ainsi que font
Aux portes des tombeaux les hauts veilleurs de marbre — La route est toute de croix TJtrrdéej Et d'arbre en arbre- Ton bel amour, ta jeune idée !
Si bien que tout rire d'un sanglot se fausse Et que ton cher espoir se fait atroce.
0 crois-moi qui me souviens de demain :
La haute joie est douloureuse et telle
Qu'en sa douleur l'âme exulte immortelle.
Pleurer est doux par^dessus toutes choses ;
Assieds-toi près de moi ;
Quand j'ai pleuré la tête entre les mains
J'ai vu, entre mes doigts, ce lent jour gris tout rose :
Alors, mon âme eut foi.
Et toi, ma sœur qui passes,
Je te sais triste aussi, bien que tu fasses,
Bien que tu pares de gaîté l'inquiétude.
Bien que tu traînes aux cailloux, fleurdelysés,
Les pans altiers de ta robe de prude \
Ou bien que tes lèvres soient pleines de baisers
Que ta main prend et lance — ainsi qu'une pauvresse
Qui, pour se croire riche, vide à poignées
Aux autres mendiants sa sébile d'aumône ;
Ton âme est en détresse,
Fille de l'homme.
Hors ta petite fièvre
Jolie au gré du désir, ton miroir,
Que sais- tu de ta grâce? Si, même, elle est?
La tristesse t'a fait signe chaque soir
Montrant la vie, aussi, et ce qu'elle valait,
Si bien qu'en tremble un peu ta pauvre lèvre
Et que ton long regard s'en est voilé.
* Dérivé an vleax français pr*eu, latin populaire prodem. Ce mot nVst pas pris ici dans son sens péjoratif de «t femme fjui affecte nne vertu sévère, » mais avec la signification de femme vertueuse >
512 CHRËSTOMATHlEiPRANÇAISE
Assieds-toi là, ma sœur, et pleure :
Pleurer est beau par-dessus toutes choses ; Il n'est qu'une heure, elle demeure Etemelle en métamorphoses :
L'heure de pitié sainte et d'amour surhumain Qui pleure jusqu'à sourire... enfin.
Ne croyez pas ^ Ne croyez pas, Pour ce qu'avril rit rose Dans les vergers,
Ou pâlit de l'excès voluptueux des fleurs, Que toutes choses Sont selon nos gais cœurs.
Ne croyez pas.
Glorieux des gloires automnales,
Ivres des vins jaillis que boit l'épi qu'on foule,
Qu'il n'est plus une faim que rien ne soûle,
Car Décembre est en marche dans la nuit pâle.
Oui, mais ne croyez pas.
Parce qu'autour de vous toute âme est vile.
Et que la foule adore son vice servile,
Parce que, sur la plaine où le mystère halète *,
Courbant l'épi, froissant la feuille, d'ailes inquiètes.
Grandit la ville ;
Ne croyez pas,
— Bien que tout cœur soit bas, —
Que le vieil Angélus sonne à jamais le glas ",
Croyez, sachez, criez à pleine voix
Que l'Amour est vainqueur et que l'Espoir est roi î ,
Œuvres à lire de Vielé-Griffia (Société du Mercure de France et Nouvelle Revue française, éditeurs, Paris) : Poèmes et poésies (1885-1895) ; La clarté de Vie (i897) ; Phocas le Jardinier (1898) ; La Légende ailée de Wieland le Forgeron (1899) ; Plus iotn(1906); La Lumière de Grèce (1912)*. — Critiques à consulter : Henri Ghéon, L'Ermitage (année 1896) et Nos directions (191^) ; Remy de Gourmont, Le livre des masques (1896) ; V. Thomson, French Porlraits (1900) ; A. Beaunier, Les Poètes d'aujourd'hui (1902); G. Pellissier, Revue encyclopédique (l*r février 1895) et Le mouvement littéraire contemporain; Paul Sotiday, Le Temps (24, avril 1912); Tancrède de Vizan, L'Attitude du lyrisme contemporain (1912); R. de Souza, Francis Vielé-Grif/in, La Grande Revue (1912).
* Extrait de : Fleurs du chemin et chansons de la route.
* Il faudrait halette. Le verbe haleter, qui veut dire respirer précipitamment, s'écrivait autrefois aleter, proprement battre de l'aile (latin ala).
' Tintement lent d'une cloche d'église qui annonce là mort. Mot dérivé du latin classicum, sonnerie de trompette.
* J'ai publié, il y a quelques années, un livre intitulé : Dans la lumièbb ds la Grège. Pour qu'on ne puisse pas m'aecuser d'avoir pris ce titre à Vielé-Griffin, je ferai remarquer au lecteur que mon ouvrage a paru en 1908, quatre ans avant le volume du charmant poète cité ici, à qui je ne reproche pas du reste d'avoir jiria mon bien, étant persuadé qu'il ignorait sûrement cotte œuvre.
Les nouveaux lyriques.
La fin du XIX^ siècle a été marquée par une orientation nouvelle de la poésie française. Le symbolisme avait . épuisé sa. force, les Jeunes, en quête de nouveautés, ont cherché à créer un art qui ne fût ni le romantisme passionnel et imaginatif, ni le parnassisme impersonnel et plastique, ni le symbolisme suggestif et métaphysique, que tour à tour avait aimés la France. Comme le nombre des formules littéraires est forcément très limité, ils en sont revenus au lyrisme des romantiques. Quelle que soit en eiFet l'école à laquelle ces nouveaux poètes prétendent se rattacher ou assurent avoir fondée, ils ne font qu'exprimer leur âme. Mais leur lyrisme présente des traits distinctifs qui sont bien à eux. D'abord, il n'est pas principalement passionnel, comme celui des membres du Cénacle au temps de Victor Hugo. C'est plutôt une sympathie élargie dans laquelle, au contact de la vie, s'épanouit toute l'âme. Puis il est assez éloigné de l'idéalisme romanesque. Plusieurs tendances se remarquent du reste parmi, les poètes récents. Les uns sont des mystiques agenouillas devant l'autel, qui chantent leur foi catholique ; les autres, des panthéistes modernisés en extase devant la nature; d'autres enfin des humanistes, épris de morale et d'action bienfaisante. Ces novateurs n'en ont pas moins subi l'empreinte des écoles précédentes ; en poésie, le Léthé jy'existe pas et l'art est fait en partie de réminiscences. Chose à noter, les poètes d'aujourd'hui ont renoncé, pour la plupart du moins, à l'instrumentation verbale des symbolistes et aux licences anarchiques des vers-libristes ; ils sont revenus à la prosodie des Parnassiens ou des Romantiques ; quelques-uns même, par esprit de réaction outrée, reprennent le moule classique. C'est parmi les poètes du XX® siècle, très nombreux déjà (car on n'a jamais autant écrit de vers que dans ce siècle d'aéroplanes et de sciences), qu'on peut le mieux étudier les tendances nouvelles. Au moment où j'écris ces lignes s'avance vers l'avenir une épaisse phalange de jeunes poètes remarquables, et déjà l'on voit sortir du sol les blés drus des moissons futures.
Parmi les poètes de la fin du XIXe siècle qui mériteraient d'être cités ici, parce qu'ils ont beaucoup de talent, on peut nommer Auguste Angellier, Adolphe Boschot, Saint-Georges de Bouhélier,
GHRBST. PR. POÈTES 33
Charles Ouérin, Stuart Merrill, Frédéric Plessis, Pierre Quillard, Adolphe Retté, Robert de Souza, Fernand Mazade.
Parmi les poètes du commencemeat du' XXe siècle, il faut mentionner surtout : René Arcos, Henri-Martin Barzun, Georges Chennevière, Georges Duhamely Albert Jounet, V.-E. Michelet, M,-C. Poinsot^ Jules Romains, Raymond de la Tailhède, Jean Thogorma, Robert Veyssié. Et il y en a beaucoup d'autres.
Critiques à coDBiilter pour étudier le groupe des nouveaux lyriques : Adolphe Boscbot, La crise poétique (1897) et La réforme de la prosodie (1901) ; Poinsot et Norman dy, Sur les tendances de la poésie nouvelle (1903) ; Albert Grimaud, La race et le terroir (1903) ; Georges Le Cardonel et Ch. Vellay, La littérature contemporaine (1906); Ed. van Bever, Les poètes du terroir (1909); Rémy de Gourmont, Promenades littéraires (1910) ; Anthologie des poètes nouveaux, Préface de Gustave Lanson (1912),- Georges Duhamel, Propos critiques (1912) ; T. de Yisan, L'attitude du lyrisme contemporain (1912) ; Mme Jean Dornis, La sensibilité dans la poésie française contemporaine (1912) ; De Souza, Du rythme poétique (1912) ; Jean Muller et Gaston Picard, Les tendances présentes de la littérature française (1913); G.-L. Tautain, Revue critique des livres nouveaux (1913); Alphonse Séché, Les caractères de la poésie contemporaine (1913).
yé à Lille en 1858, mort à Magny'les-Hameaux (Seine) en ±900.
Sa destinée fut assez triste. Dans, ses premièpes années, il connut la gêne déprimante et, avec une intelligence remarquable, une grande culture classique, il végéta toute sa vie dans une condition subalterne. Heureusement la valeur de l'homme est indépendante du succès et de la richesse. Celui qui a compris le mot devoir accepte sans récriminer l'existence la plus humble et l'embellit par le charme de sa propre personnalité. Gomme Léon Dierx, Albert Saraain sut rester humble et devint grand par le culte désintéressé de la poésie. Il l'aima comme une consolatrice ; elle était pour lui comme une seconde vie superposée à la sienne, une sorte de monde de rêve où il se réfugiait. Le symbolisme triomphait quand il commença à écrire; pourtant il ne se rattache pas directement à cette école ; ce sont les influences parnassiennes qu'il subit d'abord, ensuite celle de Verlaine. Puis il laissa parler son âme, qu'il exprima avec une sincérité parfaite en de subtiles notations, douces comme les demi- teintes d'automne. Elégiaque tendre et délicat, lyrique discret et finement mélancolique, il fut le poète des intimités nobles et pures. La délicatesse distinguée, le charme attendri de son inspiration n'excluent du reste pas chez lui la profondeur des pensées poétiques. Par la prédominance de sa sensibilité, il marque l'évolution de la poésie nouvelle vers le lyrisme.
Elégie '.
Quand la nuit verse sa tristesse au firmament, Et que, pâle au balcon, de ton calme visage
* Extrait de : Aw Jardin de l'Infante (1893)
ALBERT SAMAIK 515
Le signe essentiel hors du temps se dégage^ Ce qui t'adore en moi is'énieut profondément.
C'est l'heure de pensée où s'allument les lampes. La ville, où peu à peu toute rumeur s'éteint, Déserte, se recule en un vague lointain Et prend cette douceur des anciennes estampes.
Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois, Fragile pont où l'âme à l'âme communique* Le ciel se décolore et c'est un charme unique Cette fuite .du temps, il semble, entre nos doigts.
Je resterais ainsi des heures, des années. Sans épuiser jamais la douceur de sentir Ta tête aux lourds cheveux sur moi s'appesantir. Comme morte parmi les lumières fanées.
C'est le lac endormi de l'heure à l'unisson, La halte au bord du puits, le repos dans les roses; Et par de longs fils d'or nos cœurs liés aux choses Sous l'invisible archet vibrent d'un long frisson.
Oh! garder à jamais l'heure élue entre toutes. Pour que son souvenir comme un parfum séché, Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché. Console notre cœur, seul, le soir, sur les routes.
Voici que les jardins de la nuit vont fleurir.
Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues,
Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.
Ma sœur, n'entends-tu pas quelque chose mourir!...
Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau pure Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs. Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs. Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture.
Cest la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous ; Et tout ce que la terrera de soupirs qui montent, Il semble qu'à mon cœur enivré le racontent Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux.
La maison du matin ^
La maison du matin rit au bord de la mer, ! La maison blanche au toit de tuiles rose clair.
» Extrait de : Aux flancs du vase, (1898).
Derrière un pâle écran de frêle mousseline
Le soleil luit voilé comme une perle fine ;
Et, du haut des rochers redoutés du marin,
Tout l'espace frissonne -au vent frais du matin,
Lyda, debout au seuil que la vigne décore,
Un enfant sur ses bras, sourit, grave, à l'aurore.
Et laisse, en regardant au large, le vent fou
Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou.
Par Tescalier du ciel l'enfantine * journée
Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée,
Et, pour mieux l'accueillir, la mer au sein chajugeant
Scintille à l'horizon, toute vive d'argent...
Mais déjà les enfants s'échappent ; vers la plage
Us courent, mi-vêtus, chercher le coquillage.
En vain Lyda les gronde : enivrés du ciel clair,
Leur rire de cristal s'éparpille dans l'air...
La maison du matin rit au bord de la mer.
Elégie '.
C'était un soir de grâce et de mansuétude
Où l'Amour sur les yeux baise la Solitude,
Dans l'ombre, ime idéale haleine de printemps
Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants.
De jardins en jardins ici la Ville bleue
Au fond du crépuscule expirait en banlieue...
La pluie intermittente et tiède des beaux soirs
Avait légèrement mouillé les pavés noirs.
L'avenue était sombre, odorante et déserte...
Les bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte,
La Nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas ;
Et la terre était douce et fondait sous les pas.
Jetant vers le voyage un appel symbolique,
Parfois un train lointain sifflait, mélancolique;
Et des ombres passaient, lentes et parlant bas.
Pendant que les grands chieps pleuraient dans les villas.
Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère,
J'entendis s'élever une voix solitaire
Qui vibrait dans le soir comme un beau violon ;
Et, me pencha,nt un peu, dans un noble salon
* Au figuré, gracieuse et douce comme l'enfant.
* Extrait du recueil : I^e chariot d'or (1901).
ALBERT SAMAm 517
Où flottait un passé d'Ëloas et d'Elvîres *,
Je vis, à la lueur vacillante des cires,
Un visage de marbre avec de lourds bandeaux,
Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux.
Anxieux, j'écoutai : la voix ardente et sombre
S'en allait si blessée, et si triste dans Tombre,
Oh! si divinement triste, que Ton eût dit
Une larme sur le visage de la Nuit!...
Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme,
Le charme surhimiain de la voix d'une femme
Qui, sur Fivoire pâle où flotte son bras nu,
Raconte au vent nocturne un amour inconnu...
Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède.
Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède,
Sanglots d'un cœur que rien ne peut plus contenir.
Et qui cède, chargé de trop de souvenir ?
L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre ;
Ses yeux, ses grands yeux noirs, charbonnés par la fièvre
Exagéraient encor sa hautaine pâleur ;
Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur
Exhalait toute, avec ses cordes épuisées.
L'infini de douceur qu'ont les choses brisées...
Je l'écoutais, mêlée à Fodeur des jardins^ Au grand silence ému de roulements lointains. Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses ^, Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant, Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant, • Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. O toi .qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d'or sur les pieds de la Nuit, Qui te dira jamais qu'à tes côtés, perdue. Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue,
* Ëloa, héroïne d'un poème d'Alfred de Vigny; Elvire, personnage de l'opéra Don Juarif de Mozart et Lorenzo da Ponte, qu'on retrouve dans toutes les œuvres inspirées de cet ouvrage. Ces deux personnages sont des types de grandes amoureuses.
' Du latin nebulosus et nebula nuage. Les astronomes font aujourd'hui une distinction entre les amas d'étoiles, tels que la Voie lactée (voir page 114, note .2) et les nébuleuses proprement dites, agglomération de gaz incandescents, visibles seulement au télescope et offrant l'aspect de petits nuages blanchâtres. Le poète prend ici le mot dans le premier sens.
Et, parmi l'ombre douce et les lîlas en^fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton cœur.
Forêts \
Vastes Forêts, Forêts magnifiques et fortes, Quel infaillible instinct nous ramène toujours Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes?
Le murmure étemel de vos larges rameaux Réveille encore en nous, comme une voix profonde, L'émoi divin de l'homme aux premiers jours du monde, Dans l'ivresse du ciel, de la terre, et des eaux.
Grands bois, vous nous rendez à la sainte Nature. Et notre cœur retrouve, à votre âme exalté, Avec le jeune amour l'antique liberté, Grands bois grisants et forts comme une chevelure.
Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer; Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne ; L'horreur des lieux sacrés ^ au loin vous environne, • Et vous vous lamentez aussi haut que la mer !
Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule, Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux ; . Et rien n'est plus superbe et plus religieux Que votre grand silence, au fond du crépuscule...
Autrefois vous étiez habités par les dieux ; Vos étangs miroitaient de seins nus et d'épaules. Et le Faune ^ amoureux, qui guettait dans les saules. Sous son front bestial sentait flamber des yeux.
La Nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières Où l'herbe était foulée aux pieds lourds des Sylvains *, Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins, Le Centaure * au galop faisait rouler des pierres.
• Extrait du recueil : Le Chariot d'or,
' Allusion aux bois sacrés de la mythologie grecque, comme celui de Dodone eu Epire, dont les chênes, par une faveur de .Jupiter, rendaient des oracles.
' Dieu rustique, de la mythologie romaine, analogue au satyre grec, représenté avec la forme humaine et des pieds de chèvre. (Voir page 106, note 2.)
• Pour nymphe, voir page 106, note 2. — Les sylvains, divinités secondaires des bois, analogues aux faunes latins et aux satyres grecs, étaient représentés avec une forme humaine, la tête couronnée de lierre ou de cyprô».
• Voir page 219, note 1.
Votre âme est pleine encor des songes anciens ; Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves, Les beaux soirs où la lune argenté l'eau des fleuves, Fait tressaillir encor vos grands chênes païens.
Les Muses S d'un doigt pur soulevant leurs longs voiles A l'heure où le silence emplit le bois sacré, Pensives, se tournaient vers le croissant doré, Et regardaient la mer soupirer aux étoiles...
Nobles Forêts, Forêts d'automne aux feuilles d'or, Avec ce soleil rouge au fond des avenues, Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues Vers l'étang solitaire, où meurt le son du cor.
Forêts d'avril : chansons des pinsons et des merles ; Frissons d'ailes, frissons de feuilles, souffle pur ; Lumière d'argent clair, d'émeraude et d'azur ; Avril!... Pluie et soleil sur la forêt en perles !...
O vertes profondeurs, pleines d'enchantements, ^Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses. Avec votre mystère, et vos retraites closes. Comme vous répondez à l'âme des amants!
Dans le creux de sa main l'amante a mis des mûres; Sa robe est claire encore au sentier déjà noir ; De légères vapeurs montent dans l'air du soir, Et la forêt s'endort dans les derniers murmures.
La hutte au toit noirci se dresse par endroits
Un cerf, tendant son cou brame au bord de la mare
Et le rêve étemel de notre cœur s'égare
Vers la maison d'amour cachée au fond des bois.
0 calme!... Tremblement des étoiles lointaines!... Sur la nappe s'écroule une coupe de fruits ; Et l'amante tressaille au silence des nuits. Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines...
Forêts d'amour, Forêts de tristesse et de deuil, Comme vous endormez nos secrètes blessures,
1 Les Muses, ûlles de Jupiter et de Mnémosyne ou Mémoire^ étaient les neuf déesses qui présidaient aux lettres, aux arts et aux sciences : C^io (histoire), Euterpe (musique), Thalie (comédie), Melpomène (tragédie), Terpsichore (danse), Erato (poésie lyrique), Polymnie (rhétorique), Uranie (astronomie), Calliope (poésie héroïque et éloquence). Le Parnasse, l'Hélicon, le Pinde, le Piérus étaient leurs demeures ordinaires. A Rome on les appelait Camenœ (les agréables chanteuses).
520 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE
Comme vous éventez de vos lentes ramures
Nos cœurs toujours brûlants de souffnance et d'orgueil.
Tous ceux qu'un signe au front marque pour être rois, Pâles s'en vont errer sous vos sombres portiques, Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques, Ecoutent dans la nuit parler de grandes voix.
Tous ceux que visita la Douleur solennelle, Et que n'émeuvent plus les soirs ni les matins. Rêvent de s'enfoncer au cœur des yieux sapins, Et de coucher leur vie à leur ombre étemelle.
Salut à vous, grands bois à la cime sonore, Vous où, la nuit, s'atteste une divinité, Vous qu'un fiisson parcourt sous le ciel argenté. En entendant hennir les chevaux de l'Aurore ^
Salut à vous, grands bois profonds et gémissants. Fils très bons et très doux et très beaux de la Terre, Vous par qui le vieux cœur humain se régénère. Ivre de croire encore à ses instincts puissants : ^
Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d'écaillés, Piliers géants tordant des hydres ^ à vos pieds, Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers, Chênes de cinq cents ans tout labourés d'entailles,
Vivez toujours puissants et toujours rajeunis; Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce Et versez-nous la paix, la sagesse et la force. Grands ancêtres ^ par qui les hommes sont bénis.
Œuvres à lire de Samain, (Société du Mercure de France, éditeur): Au Jardin de l'Infante (1893); Aux flancs. du vase (1898); Le Chariot d'or; Symphonie héroïque (1901); Polyphème (1911). — Critiques à consulter : Pierre Quillard, Mercure de France (octobre 1893) ; François Goppée, Mon Franc Parler^ j8"» série (1894) et Le Journal (7 octobre 1897) ; E. Vigié-Lecoq, La poésie contemporaine (1897) et Mercure de France (janvier 1897) ; Gaston Descbamps, Le Temps (24 ootobrc 1897 et 28 mai 1905); W. Tompson, French Portraits (1900); Georges Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain (1901) ; Léon Bocquet, Albert Samain sa ««'«, son œuvre (1905) ; J. Ernest-Charles, Revue Bleue (10 juin 1905) ; Henry Gauthier- Villars, La Vie intellectuelle (15 décembre 1913).
* En grec 'Ewç, déesse qui ouvrait les portes de l'Orient et précédait sur son char celui du soleil.
' Allusion à la fable grecque, d'après laquelle les hommes primitifs étaient fils des chênes.
Né à Paris en Î873.
Lorsqu'il débuta dans la poésie, à Tâge de vingt-trois ans, Fernand Gregh avait subi, comme tous les jeunes, l'influence du symbolisme; il s'inspirait aussi de Verlaine, dont il avait le verbe troublant, l'art des notations subtiles et des nuances adoucies. Il fut le premier poète à tendances modernistes couronné par l'Académie française, restée rebelle aux innovations prosodiques. Ge succès eut de très heureux résultats ; depuis lors, le jeune écrivain s'est révélé comme un lyrique profond et touchajit et il a atteint sans effort les sommets de la grande poésie. Après avoir été un pur artiste d'une sensibilité affinée, d'une intelligence pénétrante, il est devenu un poète humain, capable d'exprimer les plus nobles joies et les plus grandes douleurs. JJhumanisme dont il se réclame aujourd'hui est une conception élevée, unissant en elle les aspirations les plus touchantes de la Foi et les certitudes les plus sereines de la Raison. Dans ses dernières œuvres, ce noble écrivain s'est élevé bien au-dessus de la plupart des poètes de sa génération, joueurs de flûte pour qui la littérature est surtout un passe-temps de salon, sans aucune portée morale . Il est devenu le poète le plus sincère et le plus profond, tout en ayant gardé et perfectionné ses grandes qualités d'artiste littéraire.
Le parc^
La Maison de l'Enfance au lointain dn passé Se dresse et me sourit blanche parmi les arbres. Et je revois au parc, dès le seuil dépassé, L'allée où nous rêvions le soir, couple enlacé, Sous le geste immobile et pâle des grands marbres.
• Je revois le jet d'eau bordé de grands iris \ Qu'Avril faisait rêver en fleurs mauves et graves, Courbés sur l'onde ; ainsi les rêves de jadis Se mirent sur mon âme, iris bleus ou purs lys. Mais y cherchent en vain leurs corolles suaves.,.
Je revois le bassin verdi de mousses d'eau
Qui s'ouvraient comme un clair et fragile rideau
Au choc des cailloux blancs que nous jetions dans l'onde
Pour voir fuir, à travers les forêts de roseau.
Les grands poissons d'argent dans la vasque profonde ;
La pelouse où les fleurs en Mai poussaient par gerbes, Mêlant au clair pavot la jaune renoncule,
* Extrait de La Maison de l'enfance (1897).
' Ce mot, dérivé du grec ipiç, veut dire arc-en-ciel et désigne aussi une plante type de la famille des iridées, qui porte des fleurs d'un bleu violacé, rappelant vaguement l'arc-en-ciel.
^^J'Jfi.VJl
Et dont le vent berçait les longues houles d'herbes, Souffle frais du matin, brise du crépuscule, Sans trêve, en un remous onduleux qui circule*
Je revois, dans les houx, héros humiliés, Dieux de jadis gisant plus que morts, oubliés, Les marbres dont la tête a roulé sur les dalles. Les nymphes se baissant pour nouer leurs sandales Que dès longtemps le vent a fait choir de leurs pieds.
Et surtout, au détour verdoyant d'une tente. Emergeant de sa gaine de marbre, un vieux Faune ^ Qui, solitaire, au gré d'une ivresse dansante. Promenait ses doigts vifs sur une flûte absente Pour charmer les échos lointains dans le bois jaune.,.
Cloches d'automne'.
Des cloches, de lointaines cloches, Dans le grand crépuscule immobile d'Automne Eveillent un frisson sonore et monotone.
Des cloches, de lointaines cloches.
Bercent sur l'horizon leur plainte qui s'étonne. Baissant soudain la voix comme pour des reproches . Souviens-toi des matins où chantaient les clochers. Et des longs soirs d'Octobre assoupis de langueur Où le vent, qui fait les feuilles se détacher Avec des bruits pareils au battement d'un cœur. Soudain apporte en le silence un son de cloches... Souviens-toi de ces jours si lointains et si proches Où l'espoir te berçait de mystérieux chants^ Quand s'épandaient, comme des larmes retenues. Les voix des cloches claires ou sombres comme les nues Qui versent le soleil et l'ombre sur les champs... Souviens-toi, souviens-toi des matins de dimanche Où ton âme était grave et fière et toute blanche...
Les clochers bourdonnaient comme un essaim d'abeilles,
Et les cloches comme une plainte qui s'éveille
Et s'endort et renaît plus forte, sursautaient.
Et se lamentaient doucement, et sanglotaient...
Et leurs voix sur les vents passaient comme de grandes ondes
» Voir page 106, note 2.
' C'est une des pièces où le poète a le plus usé des innovations des vers-libristes.
Qui noyaient les forêts profondes
Et caressaient les plus secrètes fleurs, Et comme des flots chargés de sanglots allaient se briser Par les hameaux en joie et les champs apaisés Aux grèves murmurantes de tous les cœurs...
Ces jours si lointains et si proches,
Ces jours qu*ont évoqués les cloches
Du fond du passé sombre où s'endorment les jours,
Ces jours si lointains et si proches
Ont-ils fui pour toujours V
0 passé ! Souvenir doux-amer ! ô regret ! Reviendrez- vous, matins des divines tristesses ! Le chant a-t-il menti des cloches prophétesses ? L'espoir qui me parlait en leur voix fut-il vrai ?
Ou bien, comme ce soir en écoutant les cloches
Dois-je pleurer toujours,
En écoutant chanter, longs sanglots, doux reproches.
Au fond des soirs, du fond des jours.
Les cloches incertaines,
Les cloches
Lointaines^..
Menuet ^
La tristesse des menuets Fait chanter mes désirs muets
Et je pleure D'entendre frémir cette voix Qui vient de si loin, d'autrefois,
Et qui pleure.
Chansons frêles du clavecin ^ Notes grêles, fuyant essaim
Qui s'efface, Vous êtes un pastel d'antan
* Cette pièce, extraite de La Maison de l'Enfance, est un chef-d'œuvre de niôlaucolie douce et tendre ; comme certaines délicieuses romances du XVIIlc siècle, elle évoque, le monde frivole et charmant que peignit Watteau, et dont Marivaux nous a donné, en l'idéalisant, la psychologie pénétrante. Le menuet est une ancienne danse à trois temps, à pas menus, comprenant des évolutions variées, accompagnées de révérences et de salutations ; ce mot désigne aussi la musique grave de cette danse : c'est le sens qu'il a ici.
« Voir page 251, note 3.
' Ce mot archaïque, qui veut dire exactement l'an d'avant, l'an demie?-, (ante annum), a fini par prendre le sens d'autrefois, d'anciennement, qu'il a ici.
Après avoir souffert et marché sans étoile,
On les voit luire un soir quç l'on n'y croyait plus.
Mais j'irais moins lassé sur la route infinie Si je n'étais pas seul à faire mon chemin. Et si pour me guider je tenais une main Dont je suivrais le charme et la douceur bénie...
Promenade d'automne ^
J'ai marché longuement à travers la campagne
Sous le soleil rêveur que son ombre accompagne^
Comme la forme pâle, à terre, de son rêve.
L'étang brillait, je suis descendu sur la grève.
De beaux cygnes nageaient sous les derniers feuillages ;
Ils traînaient derrière eux, calmes, de blancs sillages
Qui ridaient, en s'élargissant, l'eau solitaire
Et semblaient des liens d'argent avec la terre.
J'ai regardé longtemps, assis sous les vieux charmes,
Près du pont, me sentant monter aux yeux les larmes
Que fait venir l'aspect de la beauté parfaite.
Parfois passait, dans l'or du bel automne en fête.
Odeur de la Toussaint - funèbre, attristant l'heure
Du tendre souvenir lointain des morts qu'on pleure,
Un monotone et doux parfum de chrysanthème '\
— Et soudain j'ai songé que je mourrai moi-même...
Et j'ai dit à l'automne, aux longs rayons obliques,
Au vent, au ciel, aux eaux, aux fleurs mélancoliques :
« Je ne vous verrai plus, un jour, beauté du monde !
Tu ne couleras plus en moi, douceur profonde
Qui, tous les soirs, des bois pleins d'ombres colossales
Que le couchant allonge aux prés lointains, t'exhales
Et coules lentement dans ma jeune poitrine !
Un jour, jbu ne viendras plus enfler ma narine,
Je ne sentirai plus à mon front ta caresse,
Vent odorant, léger, qui cours avec paresse
Sur les fleurs que le soir n'a pas encor fermées ;
Et vous, fleurs tristes, fleurs paiement parfumées,
^ Extrait de La Beauté de vivre ('1900). C'est un spécimen très réussi de poésie en rimes féminines.
" Fête catholique en l'honneur de tous les saints, qui a lieu le !•' novembre. Le poète fait allusion ici au parfum des fleurs qu'on apporte ce jour-là sur les tomlx's
(les cimetières.
' Mot venu du grec, qui veut dire fleur d'or (xp'Jff'îç, or, et ivOmov, fleur); il est du ''(Mirp masculin.
^FEBNAND GREGH 527
Un jour, vous couvrirez ma tombe, chrysanthèmes !
Mais j'accueille ton nom, ô mort, sans anathèmes
Parmi la vaste paix de ce couchant d'automne ;
Rien, ce soir, dans ma chair, ne tremble et ne s'étonne,
Et Jia grande pensée en moi n'est pas amère ;
Et je m'endormirais comme aux bras de ma mère,
S'il fallait m'endormir par ce soir pacifique,
B^merciant la vie étrange et magnifique
D'avoir mêlé ses maux de délices sans nombre,
Souriant au soleil, n'ayant point peur de l'ombre.
Espérant dans la mort d'un espoir invincible.
Car tout ne trompe pas, car il n'est pas possible
Que mes pleurs devant ce beau soir n'aient pas de cause
Et ne répondent pas ailleurs à quelque chose.
Que cette ample beauté si douce et si sereine
Ne couvre pas un peu de bonté souterraine ;
Et que mon âme enfin, douloureuse ou joyeuse,
Mais qui reste pour moi toujours mystérieuse,
Ne cache pas, peut-être au plus secret en elle,
Un mystère de plus qui la fasse étemelle ! »
Nocturne ^
J'ai regardé longtemps des cygnes dans la nuit.
Ils nageaient, vaguement lumineux, sans un bruit.
A peine l'eau glis3ait le long des plumes douces.
Et montait par moments ou baissait dans les mousses.
Le beau lac ondulait paisible sous leur flanc,
Et paraissait dans l'ombre un grand miroir tremblant.
Ils allaient, par la nuit et l'eau, blancs et funèbres :
On eût cru voir dès nefs d'argent dans les ténèbres,
Quand un souffle plus frais caressait le lac mort
Et défaillait parmi les grands iris du bord.
L'eau noire, reflétant la claire nuit sans voiles.
Déferlait dans les fleurs tout un reflux d'étoiles.
Parfois, ainsi qu'im bras mystérieux et blanc.
Un cou plongeait, élargissant un cercle lent
Qui ridait le miroir du lac, jusqu'à la grève ;
Et l'un d'entre eux jetait un sanglot, comme en rêve.
On eût dit, à travers la pâle obscurité,
* Extrait de La Beauté de vivre. Comparer cette pièce avec celle de Sully Prudhomme, page 241 .
Aux bords d'un Styx * profond ou d'un sombre Léthé -, Sous un doux ciel de limbe ^ où tremblaient mille flammes, On eût dit une attente étrange et blanche d'âmes.
L'épreuve *.
J'ai souffert une rude épreuve Qui mit souvent ma force à bas ; Et pourtant je ne me plains pas :
J'en sors avec une âme neuve.
Je sais aujourd'hui point par point La profonde misère humaine ; Jour à jour, semaine à semaine, J'ai connu la douleur, — non point
Celle de l'âme, immense, affreuse, On le dit, hélas ! je le crois, Mais qui laisse le corps parfois Goûter une minute heureuse ;
J'ai connu l'implacable mal Dont le seul souvenir m'effraie, La souffrance du corps, la vraie, La détresse de l'animal.
L'inexorable maladie Qui prend tout l'être tour à tour Et fait de chaque heure du jour Une indicible tragédie.
Ah ! qand on va plein de santé, On fait le mal, par ignorance :
On ne comprend pas la souffrance, On méprise un peu la bonté.
On cueille ce qui fait envie :
A tout prix ou suit son penchant ;
1 Voir page 494, note 1.
2 Fleuve qui séparait les Enfers du monde extérieur et où les âmes, qui avaient expié leurs fautes, allaient boire l'oubli du passé avant d'être appelées à une nouvelle vie.
» Le mot limbe, du latin limbus, bord, a plusieurs acceptions; le poète le prend ici dans le sens théologique de séjour (sur la limite du paradis) où sont les âmes des justes ayant vécu avant Jésus-Christ et des enfants morts sans baptême; mais, dans ce sens, on dit les limbes, au pluriel ; c'est par licence po<^tique que Gregh l'emploie au singulier.
* Extrait de La Beauté de vivre.
FERNAIO) GREGH 529
On est ingénument méchant A force de croire à la vie.
C'était pour moi le grand écueil, Que cette âpre fierté de vivre ; Mais je sais, j'ai lu le grand livre : J'ai souffert, je n'ai plus d'orgueil .
Même ma pitié fraternelle Descend aux souffrants inconnus ; J'ai froid pour tous les enfants nus, Toute douleur m'est personnelle.
Je songe aux pâles prisonniers Qui pleurent sous la molle haleine Que, par-dessus le mur, la plaine Exhale aux matins printaniers.
Je songe aux étemels malades Qui souffrent, couchés sur le dos, Les yeux dans les fleurs des rideaux, Parmi les infirmiers maussades.
Je songe aux soldats malchanceux Qui, le soir, au fond des chambrées.
Pleins de larmes désespérées.
Se chantent un air de chez eux.
Je songe même aux humbles bêtes.
Aux vieux chevaux, roués de coups, Qui tirent, allongeant leurs cous Et secouant leurs pauvres têtes.
Je suis sans doute à la merci De chaque chose qui me blesse.
C'est, dira-t-on, une faiblesse :
Tout me tue un peu... Mais aussi
Je sens que ma vie est profonde.
Que j'ai de moi-même hérité ; Que je suis dans la vérité, Que je vais dans le sens du monde.
CHRBST. FR. POKTRS 34
La Maison du Peuple ^
Bâtissons la Maison du Peuple en équité ! Ayons la loi pour fil et le droit pour équerre * ; Choisissons la Raison comme première pierre. Pour que les fondements durent l'éternité !
Bâtissons la Maison du Peuple avec du rêve! Nous, poètes,. rythmons le travail de nos chants; Qu'au fronton l'Art ressemble à ce bouquet des champs Qu'on plante en haut du toit, quand la maison s'achève !
Bâtissons la Maison du Peuple sur l'amour, Sur l'amour vigoureux qui sait hsur la haine ! Travaillons, et mourons s'il le faut, à la peine. Et nos fils après nous, et leurs fils, — jusqu'au jour,
Jusqu'au jour, entrevu dans un lointain mystère. Mais qui viendra, — celui qui le nie en est sûr ! — Jusqu'au jour où, joyeux, sous le toit de l'azur, Le Peuple pour Maison aura toute la Terre,
La Terre, à tout jamais libre sous le ciel bleu.
Où s'étreindront ceux-là qui se tuaient naguère,
La Terre sans faux dieux, sans pauvres et sans guerre.
Maison du Peuple immense et seul Temple de Dieu !
Ghemineau ^.
Vieux chemineau lassé qui regardes aux grilles, Entre les tilleuls bleus où l'air fraîchit soudain, Dormir au grand soleil les roses du jardin Et la brise agiter l'azur dans les charmilles,
Comme toi par moments, le poète accablé S'arrête, vagabond plein de rêve et d'envie, Et contemple, à travers les barreaux de la vie. Un Paradis lointain dont il n'a pas la clé.
* Extrait d'un assez long poème portant ce titre, daiis La Beauté de mvre.
' Mot féiiiiniu,du latin populaire exquadra) en italien, squadra; en allemand, Winkelmass ; en anghiis, square.
' Extrait de : Les clartés humaines (1906). — Le mot chemineau est un néologisme désignant un pauvre sans toit ni foyer, qui mène une vie vagabonde et précaire par amour de l'indépendance. Ne pas confondre avec cheminot^ employé des chemins de fer.
Hélas ! ne te plains pas, ami, si tu persistes A rêver du dehors les grands parcs inconnus, Heureux dormeur des bois, ^oux marcheur aux pieds nus, Compagnon sans soud des ^tîhiens aux beaux yeux tristes,
Cher pauvre, pour rester riche en joie ici-bas. • Rêve encore, toujours, sans t'approcher des choses : Mieux vaut de respirer que de cueillir les roses. Et les plus beaux jardins sont où l'on n'entre pas.
Vers dorés ^
La vie, heureuse où triste, est belle : accepte la D'une âme qui s'enivre au spectacle- du monde; La vie est belle toute, et la mort, au-delà. Fait sa beauté plus pathétique et plus profonde.
Accepte joie ou deuil d'un cœur sage et viril. Qu'après le clair matin le pâle soir n'étonne; n n'est rien de plus beau qu'une fleur en Avril, Sinon la feuille d'or qui tombe au vent d'Automne.
Virgile '.
Il avait renvoyé son esclave encore ivre, Afin de n'avoir pas à le punir demain. Et seulil demeurait, son front nu dans sa main, Grave devant la nuit, triste, un peu las de vivre.
La fête de Faunus ^ Latin, maître des champs. Allumait sur les prés obscurs de grands feux d'herbes, Et, par moments, un char qui rentrait lourd de gerbes Roulait dans l'ombre, plein de flûtes et de chants.
Et, mêlant à l'écho leurs notes incertaines. Au camp proche sonnaient les nocturnes buccins \ * Et les tièdes jets d'eau pleuraient dans les bassins, Et lés bœufs mugissaient dans les fermes lointaines.
Sous la vigne éclairée aux pampres transparents, Il méditait, son doigt maigri contre sa tempe,
* Extrait de L'or des minutes. (1905).
' Extrait de L'or des minutes.
* Faune on Faunus, troisième roi d'Italie, fut divinisé après sa mort et placé parmi les dieux champêtres. Les Romains lui élevèrent des temples.
GHHESTOMATHIE FRANÇAISE
Et la flamme tremblait au bec long de la lampe Comme l'âme palpite aux lèvres des mourants.
Il songeait qu'avant même, hélas ! son doux Horace \ Il s'en irait bientôt dans l'ombre où tout s'enfuit, Et qu'alors, seuls, pourraient le sauver de la nuit Ses vers harmonieux où s'exaltait sa race.
Et, lent, il corrigeait, du style ^ retourné, L'humble cire où rêvait parfois quelque lacune ; Et, parmi le silence amical de la lune ^, Souvent un vers plus doux le laissait étonné...
Célébrant le dieu bon qui fait germer la terre,
Dans l'air vibraient toujours les ch^its rauques et gais ;
Mais, les yeux affaiblis et les nerfs fatigués.
Il se sentait, ce soir joyeux, plus solitaire .
Et, relevant son front où tout un monde naît. Enée en pleurs, Didon* ceinte de violettes. Il repoussait d'^n geste alangui ses tablettes, Et, le regard et l'âme au loin, se souvenait.
Il revoyait l'Eridan jaune, ailé de cygnes, Mantoue ^ en fleurs parmi ses roseaux limoneux, Et l'Hellas dont les monts semblent porter en eux Le rythme des beaux vers, frères des belles lignes.
Et là-bas sa jeunesse ondulait, comme un chœur Où les jours, plus heureux sous la douceur première, Glissaient, en se tenant les mains, dans la lumière, Et d'infinis regrets gonflaient soudain son cœur.
Puis, vague, dans les bruits plaintifs de l'eau que moire La lune reflétée aux bassins miroitants.
* Célèbre poète latin (65-8 av. J.-C), Tauteur des Satires, des Bpitrss et de La Lettre aux Pisons ou Art Poétique.
' Poinçon dont un bout pointu servait à écrire sur les tablettes de cire tandis que l'autre, aplati, servait à effacer (du latin styltts) . Par extension ce mot a fini par signifier la manière d'écrire.
» Traduction des mots de Virgile : « Per arnica silentia lunae. •
* Dans L'Enéide, le héros du poème, Enée, se rendant en Italie, après la destruction de Troie par les Grecs, aborde à Carthage où la reine Didon lui offre une hospitalité magnifique, devient éperdument amoureuse de lui et se tue de désespoir lorsqu'il quitte la ville.
* Patrie de Virgile ; la ville est située sur le Mincio, un affluent du Pô, qui s'appelait lui-même l'Eridan.