‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 126 sur 176 · FRANCIS GAMMES · texte numérisé non relu

FRANCIS GAMMES

Ah! des enfants des autrefois, sans doute, s'amusèrent dans ce parc si ombreux...

On avait fait venir des plantes rouges des pays loin, aux fruits très dangereux.

Et les parents, en leur montrant les plantes leur expliquaient : celle-ci n'est pas bonne... c'est du poison... elle arrive de l'Inde... et celle-là est de la belladone.

Et ils disaient encore : cet arbre-ci vient du Japon où fut votre vieil oncle, n l'apporta tout petit, tout petit, avec des feuilles grandes comme l'ongle.

Ils disait encore : * nous nous souvenons

du jour où l'oncle revint d'un voyage aux Indes;

il arriva à cheval, par le fond

du village, avec im manteau et des armes...

C'était un soir d'été. Des jeunes filles couraient au parc où étaient de grands arbres, des noyers noirs avec des roses blanches, et des rires sous les noires charmilles.

Et les enfants couraient, criant : c'est l'oncle l Lui descendait avec son grand chapeau, du grand cheval, avec son grand manteau... Sa mère pleurait : ô mon fils... Dieu est bon...

Lui répondait : nous avons eu tempète... L'eau douce a bien failli manquer à bord. Et la vieille inère le baisait sur la tête en lui disant : mon fils, tu n'es pas mort...

Mais à présent où est cette famille?

A-t-elle existé? A-t-elle existé?

n n'y a plus que des feuilles qui luisent, aux arbres drôles, comme empoisonnés...

Et tout s'endort dans la grande chaleur... Les noyers noirs pleins de grande froideur... Personne là n'habite plus...

Les ébéniers luisent au soleil cru.

* Il faudrait évidemment ici, comme dans d'autros passaj^os analo<;ues, des guillemets ej; une majuscule.

5^ chbestomath:[E française

L'Hymne du rouge-gorge et Les Béatitudes ^

Tous ceux du bourg et de la ferme accompagnèrent Le pauvre que Ton mit deux jours après en terre.

La neige recouvrit d'un provisoire toit Ce tertre seul palais de qui Dieu fit un roi.

L'hymne qui s'éleva dans le jardin funèbre Laissa le nom du mort recouvert de ténèbres.

Et cet hymne n'est point d'im homme qui eut craint Sans doute de troubler le sommeil de ce saint.

Le Ciel même envoya un cœur avec des ailes Et à la voix d'amour : le rouge-gorge frêle.

Son plumage est marqué de ce sang qu'a versé Sur le Calvaire noir l'auguste Transpercé.

Voici ce que chanta, traduit par le poète, L'oiseau qui se percha sur l'épineuse Tête ^ :

Ci-gît celui en qui s'ancra le doux espoir Des invisibles biens qu'à présent il peut voir ;

Ame ! La plénitude épousera ton vide,

Car plus elle est sans eau plus la coupe est avide ;

Celui qui est chrétien a la capacité

De tout ce que n'a pas reçu sa pauvreté.

La foi comme la mer est davantage ^ immense Quand le voyageur fait une plus longue absence.

La disette des blés nous rend plus chère encor La moisson à venir et la douleur, la mort.

L'obscurité où n'apparaît nuUe lumière Fait plus éblouissant le phare qu'on espère.

Joie de Noé quand la chaîne serrée des flots Cède et laisse cueillir une feuille à l'oiseau *!

* Extrait du poème Lea Géoryiques chrétiennes (VII« chant).

* Le rouge-gorge est un oiseau de la famille des Sylmidis ou Fauvettes; une légende raconte qu'un de ces oiseaux se posa sur la tête du Christ^ couronné d'épines ; de là la tache rouge qu'il a sur la gorge.

' Incorrection : davantage étant un adverbe, qui s'emploie absolument, ne peut

être mis à la place de j^lus.

* Allusion à la colombe de l'Arche de Noë.

FBANCIS JAMMES 537

Ivresse de Jacob lorsque les chars d'Egypte

Lui prouvent que Joseph n'est pas mort dans la crypte ^»

Te Deum de Colomb ^ quand sur l'eau qui suit l'eau Il voit un bâton frais et taillé au couteau !

Allégresse du prêtre alors qu'il tient l'hostie ^ Et qu'il va prononcer les paroles de Vie !

L'enclos devant le pauvre est à jamais ouvert Et la fertilité remplace le désert.

L'âme qui ici-bas ne fut pas son épouse

Vient l'attendre à l'entrée des mystiques pelouses...

Ainsi chantait l'oiseau. 8a voix comme un filet D'eau pure tout le long d'un cyprès ruisselait.

Elle en tombait élargissant la solitude Pour célébrer la mort et ses Béatitudes *.

Et cette voix semblait s'étayer dans l'azur Sur la neige et former aériens des murs.

Gomme l'arc ogival en quelque belle église S'élançait hardiment la double vocalise.

Et quand cette harmonie un moment se taisait La nef se recueillait et s'approfondissait.

Chaque couplet disait à quelles hautes places Le mendiant était pstrvenu dans la grâce.

Et il siégeait avec les pauvres en esprit

Que fait ses héritiers le Seigneur Jésus-Christ.

Et il siégeait avec les doux dans un Royaume Suave comme un cœur d'où découle tout baume.

Et il siégeait avec les hommes dont les pleurs Lavèrent le regard et qui voient le bonheur.

*■ AUusion à la citerne dans laquelle les frères de Joseph avaient d'abord abandonné ce dernier avant de le vendre à des marchands ismaélites; mais il y a là une erreur curieuse, chez un écrivain si religieux, puisque, d'après le récit biblique, Jacob croit que son fils Joseph a été dévoré par une bête féroce et ignore comment il a disparu. Dans la crypte n'a pas de raison d'être ici.

* Allusion au moment oii Christophe Colomb aperçut les premiers signes annonçant le Nouveau Monde.

* Voir page 149, noto 2.

* En langage mystique, les huit perfections de vertu louées par Jésus-Christ. Mais ici il veut dire le bonheur du paradis pour le chrétien.

53S GËTRESTOICATHIB FRANÇAISE

Et il siégeait avec ceux qu'affame et qu'altère La Justice d*En Haut quand ils sont sur la Terre.

Et il siégeait avec les miséricordieux Remettant au prochain comme leur remet * Dieu.

Et il siégeait avec ceux dont l'âme limpide Reflète d'autant plus ce Dieu qu'elle est sans ride.

Et il siégeait avec les enfants de la paix Imitant les agneaux près du pasteur groupés.

Et il siégeait avec ceux qu'a voués l'impie A l'insulte, à l'épreuve et à la calomnie.

' La voix du chantre à mesure se dépouillait Que chacun des versets bibliques s'envolait.

EUe était à cette heure à la neige semblable,

Neige dont le seul ton cache un prisme innombrable.

L'oiseau se tut. Alors élevant mon esprit Je regardai autour de moi et je compris.

L'Hiver différait bien de ce qu'en font les hommes. L'absence en lui n'était apparente qu'en somme.

La sève la plus jeune est celle dont il vît

Plus jeune qu'au Printemps m^me lorsque tout luit.

Œuvres à lire de Francis Jammes (Société du Mercure de France, éditeur, Paris) : De V Angélus de l'aube à V Angélus du soir (1888-1897) ; Les Quatorze Prier e8(\9&S); Le Deuil des primevères (1898-1900); Le Triomphe de la me ^1900-1901) ; Clairières dans le ciel (1902-1906); Les Géorgiques chrétiennes (1912). — Critiques à consulter : Henri de Régnier, Mercure de France (mai 1897) : Marcel Schwob, Journal des Artistes (15 octobre 1898) ; Thomas Braun, Des poètes simples (1910) ; Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui ; André Beaunier, Revue Bleue (18 novembre 1899), Journal des Débats (7 octobre 190C) et La Poésie nouvelle (1902) ; Gaston Deschamps, Le Temps (15 octobre 1899 et 28 janvier 190(0; Raoul Aubry, Le Temps (1 juillet 1912) ; Paul Souday, Le Temps (29 mai 1912)

Page 1