‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 125 sur 176 · FRANCIS JAMMES · texte numérisé non relu

FRANCIS JAMMES

Né à Tournât/ (Hautes-Pyrénées) en 1868,

P>ancis Jammes est certainement le moins parisien des poètes de la France. Il habite, depuis fort longtemps, la jolie petite ville d'Orthez, dans les Basses-Pyrénées, au bord du poétique gave de Pau, à l'ombre de la superbe tour de Moncade, donjon de l'ancien palais des contes de Foix. Près de là, est une campagne prenante et douce où les formes et les couleurs se marient adorablement sous un ciel très pur ; terre de beauté et de vie rustique, qui charma Taine et enchanta Elisée Reclus. Ses premières impressions furent celles de ce milieu tout parfumé de lavande et de thym ; lorsque, sous l'influence des livres, il voulut écrire, ce sont ces fraîches impressions qu'il évoqua dans des vers un peu gauches mais délicats et sincères. Il verlainisa du reste à ses débuts, puis subit assez fortement rinttuence de Vielé-Griffin et de ses rythmes vers-libristes. Il avait alors un faible pour J,-J. Rousseau et le déisme du « Vicaire savoyard ». Devenu croyant par la suite, il exprima sa foi d'une rigoureuse orthodoxie (que du reste il affiche beaucoup trop maintenant, avec une nuance de pose, dans ses préfaces) et composa des poèmes religieux d'un lyrisme

* La IV* églogue de Viïgile, dans laquelle il annonce l'avènement d'une ère nouvel l<» et où se trouve entre autres ce vors célèbre :

(( Aspice venturo lœtentur ul omnia saeclo. » (Vois la nature entière tressaillir à l'espérance du siècle à venir.) On a voulu y voir l'annonée divinatrice du christianisme.

534 CHRESTOMATHDE FRANÇAISE

naïf et touchant rappelant parfois les plus beaux de Verlaine. Tout récemment, il a tenté d'être le Virgile de son Béarn, dans une œuyre curieuse et originale, à la fois peinture de la vie des. champs et expression candide du catholicisme, intitulée «Les Géorgiqiies chrétiennes ». Ce. poème renferme de fort belles pages, où l'âme simple et délicatement naïve de l'auteur s'épanche à la manière touchante d'un François d'Assise ; il est malheureusement déparé par des détails d'une étonnante platitude, rappelant les plus fâchejises élucubrations de Jacques Delille et des pseudoclassiques 1. Ce défaut est encore aggravé par la versification que le poète a adoptée. Après avoir employé le vers-libre, Francis Jammes remonte, par delà le XIX» et le XVIII» siècles, jusqu'à Boileâu. Ses alexandrins s'en vont maintenant deux à deux, « ainsi que vont les vers classiques et les bœufs », aurait dit Musset ; et, chose horrible, ils sont pleins d'inversions et dp chevilles. D'aUtre part, le poète y introduit de temps en temps l'hiatus et la liberté complète de la césure, de sorte qu'ils apparaissent alors comme des vers classiques boiteux, absolument inesthétiques. Certains critiques, qui s'extasient vraiment un peu trop devant toute nouveauté, ont célébré Francis Jammes comme une sorte de génie : ce n'est qu'un poète distingué, qui possède, il est vrai, de grandes qualités de fraîcheur, de sincérité et de charme.

Le vieux village ^

Le vieux village était rempli de roses

et je marchais dans la grande chaleur

et puis ensuite dans la grande froideur

de vieux chemins où les feuilles s'endorment.

Puis je longeai un mur long et usé ;

c'était un parc où étaient de grands arbres,

et je sentis une odeur du passé,

dans les grands arbres et dans les roses blanches.

Personne ne devait l'habiter plus- Dans ce grand parc, sans doute, on avait lu... Et maintenant, comme s'il avait plu, les ébéniers luisaient au soleil cru.

^ Voici quelques échantillons des vers pseudo-classiques, qui émalllont désagvcablement, les « Géorgiques chrétiennes » :

Sa joue était pareille à la rouge moitié

De la pomme qui est l'honneur du compotier. ,.

La cuisine trouva les femmes réunies

Pour régler du civet la savante harmonie, .,

Le pâtre repartait qui depuis la Toussaint,

Pacagea ses brebis qui fumaient le terrain.

* Extrait du recueil : De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir (1898). — Noui* avons respecté, dans les pièces qui suivent, la ponctuation du poète, parfois très arbitraire.

Page 1