GREGOIRE LE ROY
Né à Gand en 1862.
Il y a chez ce poète, sincère et pénétrant, un lyrique tendrement doux et un symboliste un peu subtil, mais compréhensif et raisonnable. Il a exprimé avec ces deux tendances la mélancolie troublante de la vie, puis son âme s'est rassérénée, son pessimisme s'est atténué et l'azur de Tldéal a ébloui ses yeux d'une vision consolante. Sur de jolis rythmes caressants il a su fort bien exprimer l'émotion et le rêve.
Celles de la nuit ^
Aux bords opalisés de lune Et déserts d'adieux étemels, Nous errons, seules, une à une, Veuves des lys spirituels.
Et nos mains, à jamais marries ^ , Sont oublieuses des fuseaux, Fleurs nonchalantes et flétries, Nénuphars ^ exilés des eaux.
L'amour a blessé toute envie ; C'est pourquoi telles nous voici; Immarcessibles ^ à la vie.
Comme mortes déjà d'ici.
Tocsin de cloche, appel nocturne, L'espoir du cœur a tu sa voix ; Nos lasses mains ont brisé l'urne Dans quoi nous buvions autrefois.
i Extrait de ^a Chanson d'un soir (1886).
■ Participe passé de l'ancien verbe marrir ; il veut dire attristé.
* Voir page 198, note 1. Où remarquera combien c« mot revient souvent chev les poètes.
* Qui ne peut se flétrir (du latin immarcessibilis); Gt mot n'est pas très clair ici
fîOr» CHRKSTOMATlIUi: FIUNVAISB
Là, sous des robes nuptiales Dont nul n'entr'ouvrira l'orgueil, Voilant le mal qui nous fit pâles Nous illuminons notre deuil,
Et contemplons, bien résignées, Passer sur l'eau denos douleurs, Les barques folles, mais signées * Du souvenir de nos pâleurs.
Les mains ^
Sur les fenêtres de mon cœur Deux pâles mains se sont collées, Mains de douleur et de malheiu-, Mains de la mort, mains effilées.
C'était sinistre de les voir .
Si noctumement illunées ', Levant vers moi leur désespoir, Telles que les mains de damnées.
Et celle de ces mains de deuil.
Qui donc pouvait-elle bien être.
Pour que la mort fût sur mon seuil , Depuis ce soir de la fenêtre ?
Non, ces mains ne pouvaient bénir, Maudites, certes, étaient-elles ; Puisque j'ai désiré mourir D'avoir vu leurs pâleurs mortelles ;
Puisque le vin de mes amours, Amertueux * et plein de larmes.
Endolorit le pain des jours, Depuis leur signe aux fatals charmes.
Mains sinistres! mains de poison!
Geste de ténébreuses vierges!
Vous avez lui dans ma maison.
Comme deux mortuaires cierges.
* Ici cela veut dire : marquées du signe de nos pâleurs par le souveDÎr. ' Extrait de Mon cœur pleure d'autrefois.
* Néologisme forgé par l'auteur, d'après le latin illunis (in saus et luna, lune) ; il signifie ici, contrairement à l'étymologie, éclairé par la lune,
* Néologisme créé par l'auteur, d'après le latin amaritoêus : plein d'amertume.
(iBKGOlRE LE ROY
Ma douleur regarde la mort, Car l'espoir a fermé sa porte.*.
Et, tristement, le vent du nord Souffle sur ma chandelle morte.
La Mort qui passe ^
Par ce minuit d'hiver et de deuil,