‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 140 sur 176 · I-a Mort s'en va par le village · texte numérisé non relu

I-a Mort s'en va par le village

Secouant ses sabots au seuil de nos maisons.

Et c'est Noël sur son passage.

La neige tombe, comme les années.

Lente, silencieuse et patiente, Et la Mort va, par le village, Sans savoir où ,

Marquant, au gré de son passage, D'un geste fatidique et fou.

L'une ou l'autre de nos maisons.

Et c'est la Mort «qui passe.

Ivre, dans la nuit.

Et les aïeules de la misère, Par ce long soir de neige et de deuil, Semblent attendre et parfois entendre Un passant inconnu s'arrêter sur le seuil.

Mais le vent a passé dans les branches qui geignent. Dans les âmes en deuil et dans les cœurs qui saignent ; Comme des cors lointains, voilà les souvenirs ! Ils viennent au galop à travers les années. Et les plaintes d'autan ^, les peines surannées '.

La meute des douleurs aboie au souvenir !

C'est la chasse qui passe !

Et les voici venir,

En robes de soie,

Les amoureuses et les joies!

Voici le roi! Voici toute la chasse

* Extrait de La Chanson du Pauvre (1907).

' Antan, mot archaïque qui vient du latin ante annum^ veut dire Vannée d'avant, mais il a pris maintenant le sens plus vague d'autrefois.

* Suranné, formé de la préposition sur, du nom an et du sufflxe é, veut dire exactement : qui a plies d'un an; ici il a le sens d'ancien. Généralement on lui donne la signification de passé de inode, qui n'est plus de mise : une mode surannée.

Qui sonne dans les cors Phallali * de l'amour !

Mais la chasse soudain s'arrête au carrefour, Tout le monde se range et fait place Et fait le signe de la croix.

Et c'est la Mort qui passe Sur ses sabots de bois.

Œuvres à lire de Grégoire Le Roy (van Melle, Gand ; Vanter, Paris ; Société du Mercure de France, Paris; Lamertin, Bruxelles, éditeurs) :La Chanson d'iMt soir (1886); Mon cœur pleure d'autrefois (1889); Lo Chanson du Pauvre (1907); La Couronne des soirs (1911); Le Rouet et la Besace (1912). — Critiques à consolter : Désiré Horrent, Les Lettres belges dans la. Belgique d'aujourd'hui (1904) ; Henri Liebrecht, Histoire de la littérature belge d'expression française (1910).

Né à Saint-Amand (Flandre) en iS55.

C'est le poète le plus original, le plus varié et le plus puissant de la Belgique; c'est imême le plus complet des poètes actuels de langue française. A ses débuts, sous l'influence du naturalisme de Zola et de Maupassant, il écrivit des vers d'un réalisme un peu cru où revivait le tempérament savoureux des peintres coloristes de la Flandre. Depuis lors, il s'est tourné vers le symbolisme et son génie s'est magnifiquement épanoui. Il possède à la fois le sens affinô du mystère, l'énergie dominatrice et tempétueuse du sentiment, la puissance expressive du verbe. L'universalité de ses impressions est remarquable ; il a une âme multiple, vibrant à tous les spectacles de la nature ou de la vie et qui pénètre dans l'Inconnaissable. Son œuvre considérable rajjpelle celle de Victor Hugo par la merveilleuse variété des thèmes poétiques. Elle traduit les grandes visions épiques, qui se déroulent tumultueusement comme des rafales gigantesques, et elle exprime le lyrisme le plus attendri dans des vers délicats et charmants ; elle est chantante comme la musique et expressive comme la peinture. Traduite aujourd'hui dans la plupart des langues d»* l'Europe, elle va porter au loin la gloire du maître qui a si bien su chanter la Vie et ce qu'il appelle la splendeur humaine. Malgré ses profondes sympathies pour la France et les influences qu'il y a subies, Verhaeren est un poète très personnel et vraiment belge. Aucun autre ne peut donner une idée aussi complète de (ie qu'il y a do remarquable et de frappant dans l'âme neuve de la Jeune Belgique. Mais il est mieux encore qu'un écrivain national : Français par sa culture, Flamand i)ar son imagination, il est surtout humain par son esprit ouvert sur tout le monde. C'est un poète créateur, dont le génie noble et pur plane au-dessus des milieux littéraires, et des écoles. Il a apporté à la poésie française des frissons nouveaux et des émotions nouvelles.

^ Sonnerie qui indique, à la chasse à courre, que la bête vient de se rendre.

Le moulin \

Le moulin tourne au fond du soir, très lentement. Sur im ciel de tristesse et de mélancolie, n tourne, et tourne, et sa voile, couleur de lie^ Est triste, et faible, et lourde, et lasse, infiniment.

Depuis Paube, ses bras, comme des bras de plainte. Se sont tendus et sont tombés ; et les voici Qui retombent encor, là-bas, dans Tair noirci Et le silence entier de la nature éteinte.

Un jour souffrant d'hiver parmi les loins s'endort, Les nuages sont las de leurs voyages sombres, ' Et le long des taillis, qui ramassent leurs ombres. Les ornières s'en vont vers un horizon mort.

Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre Très misérablement sont assises en rond ; Une lampe de cuivre est pendue au plafond ' Et patine de feu le mur et la fenêtre.

Et dans la plaine immense et le vide dormeur, Elles fixent, — les très souffreteuses bicoques^ — ,' Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques, Le vieux moulin qui tourne, et las, qui tourne et meurt.

Le vent*.

Sur la biiiyère longue infiniment

Voici le vent cornant Novembre.

Sur la bruyère infiniment

Voici le vent

Qui se déchire et se démembre,

En souffles lourds battant les bourgs.

Voici le vent,

Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes

Les seaux de fer et les poulies

Grincent.

» Extrait du recueil Les Soirs (i88S).

* Voir page 52, note 2.

' Maisons chétives (emprunté de l'italien bicocca).

• Extrait du recueil Les Villages illusoires (1895) — Ces vers ne prennent toute leur beauté qu'à la lecture à haute voix, qui fait ressortir leur rythme très musical.

CHRBSTOM. FR. POÈTES 30

Aux citernes des fennes

Les seaux et les poulies

Grincent et crient

Toute la mort dans leurs mélancolies.

Le vent rafle le long de Peau

Les feuilles mortes des bouleaux,

Le vent sauvage de Novembre ;

Le vent mord dans les branches

Des nids d'oiseaux;

Le. vent râpe du fer

Et peigne au loin les avalanches,

Rageusement, du vieil hiver,

Rageusement^ le vent,

Le vent sauvage de Novembre.

Dans les étables lamentables] Les lucarnes rapiécées Ballottent leurs loques falotes ^ De vitre et de papier.

— Le vent sauvage de Novembre ! — Sur sa butte de gazon bistre * De bas en haut, à travers airs, De haut en bas, à coups d'éclairs.

Le moulin noir fauche, sinistre, Le moulin noir fauche le vent, Le vent.

Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes à cropetons '

Autour de leurs clochers d'égHse

Sont soulevés sur leurs bâtons ;

Les vieux chaumes et leurs auvents

Claquent au vent,

Au vent sauvage de Novembre.

Les croix du cimetière étroit,

Les bras des morts que sont ces croix,

Tombent comme un grand vol

Rabattu noir contre le sol.

* Plaisantes, comiques, avec une nuance péjorative. ' Couleur d'un blanc jaunâtre.

* Ce provinoialisme, qu'on trouve du reste dans Rabelais, signifie : h quatre pâlies.

EMILE VEBHAEREN 611

Le vent sauvage de Novembre,

Le vent,

L'avez-vous rencontré le vent

Au carrefour des trois cents routes,

Criant de froid, soufflant d'ahan * ;

L'avez- vous rencontré le vent, Celui des peurs et des déroutes; L'avez-vous vu cette nuit-là Quand il jeta la lime à bas.

Et que n'en pouvant plus Tous les villages vermoulus Criaient comme des bêtes Sous la tempête ?

Sur la bruyère infiniment,

Voici le vent hurlant,

Voici le vent cornant Novembre.

La révolte*.

La rue, en un remous de pas.

De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras

Sauvagement ramifiés vers la folie,

Semble passer volante — et s'affilie

A des haines, à des sanglots, à des espoirs ;

La rue en or

La rue en rouge, au fond des soirs.

Toute la mort

En des beffrois tonnants se lève ;

Toute la mort, surgie en rêves, ^

Avec des feux et des épées

Et des têtes, à la tige des glaives.

Comme des fleurs atrocement coupées.

La toux des canons lourds.

Les lourds hoquets des canons sourds

Mesurent seuls les pleurs et les abois ^ de l'heure.

* Avec un petit eflfort pénible (mot vieilli).

' Extrait du recueU Les Villes tentaculaires (1896). — Dans toute la poésie française il y a bien peu de pièces aussi tragiquement belles que celle-ci.

• A&ot, dérivé du verbe aboyer ^ veut dire le cri du chien, et, par extension, la situation de la bête forcée à la chasse : « Un cerf aux abois. » Il est pris ici dans t^e dernier sens.

ir;

Les cadrans blancs des carrefours obliques,

Comme des yeux en des paupières,

Sont défoncés à coups de pierre :

Le temps normal n'existant plus

Pour les C(Eurs fous et résolus

De ces foules hyperboliques *.

La rage, elle a bondi de terre

Sur un monceau de pavé gris,

La rage au clair, avec des cris

Et du sang neuf en chaque artère,

Et pâle et haletante

Et si terriblement

Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps

Que met un siècle en gravitant

Autour de ses cent ans d'attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis

Ce que les fronts les plus hardis

Vers l'avenir ont instauré; *

Ce que les âmes ont brandi,

Ce que les yeux ont imploré,

Ce que toute la sève humaine

Silencieuse a renfermé,

S'épanouit aux mille bras armés

De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C'est la fête du sang qui se déploie,

A travers la terreur, en étendards de joie :

Des gens passent rouges et ivres,

Des gens passent sur des gens morts ;

Les soldats clairs, casqués de cuivre,.

Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts

Las d'obéir, chargent, mollassement,

Le peuple énorme et véhément

Qui veut enfin que sur sa tête

Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer !

Ainsi que la nature inassouvie Mordre le but, éperdument, A travers la folie horrible d'un moment : Tuer ou s'immoler pour tordre de la vie!

. * Hyperbolique veut dire exagéré dans ses expressions, mais ici il signifie exalté.

1 f * * H K'fTi^'^f^r ""^-.î», '.

Voici des ponts et des maisons qui brûlent,

En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;

L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs.

De haut en bas, jusqu'en ses profondeurs,

D'énormes tours obliquement dorées

Barrent la ville au loin d'ombres démesurées;

Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres.

Eparpillent des tisons d'or par les ténèbres ;

Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,

Hors d'eux-mêmes jusqu'aux nuages.

On fusille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts précis et mécaniques.

Au tir rapide et sec des fusils lourds.

Abat, le long des murs du carrefour,

Des corps debout jetant des gestes tétaniques ^

Des rangs entiers tombent comme des barres;

Des silences de plomb pèsent dans les bagarres.

Des cadavres, dont les balles ont fait des loques.

Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques;

Et le reflet dansant des lanternes fantasques

Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Et lourds, les bourdons * noirs tanguent dans l'air :

Une bataille rauque et féroce de sons

S'en va pleurant l'angoisse aux horizons

Hagards comme la mer.

Tapant et haletant, le tocsin^ bat,

Comme un cœur dans un combat,

Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,

Telle cloche qui âprement tintait.

Dans sa tourelle incendiée.

Se tait.

Aux vieux palais publics, d'où les échevins * d'or Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort Et la marée en rut des multitudes tortes ^

* Dérivé de tétanos (grec : xi-zvtoç) : contractions convulsives de certains muscles.

* Un bourdon, grosse cloche qui sonne le glas ou le tocsin ; en italien campanone.

* En aUemand, Sturmlduten ; en anglais, a^ar m 6e^^ ; en italien, la campana deilo stormo.

* MaçistrAts municipaux des villes de Belgique, ceux qu'on appelle en France les adjoints au maire, et, dans la Suisse française, les municipaux.

* Forme archaïque de torses^ ayant le sens de tordues.

614 CHRESTOMATfflE FRANÇAISE

On pénètre, cognant et martelant les portes ; . Les défis sautent et les verrous ; Des armoires de fer ouvrent leur trou, Où s'alignent les lois et les harangues ; Une torche les lèche avec sa langue, Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille, Tandis que dans la cave et les greniers Ton pille Et que l'on jette au loin, par les halcons hagards *, Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars. Mêmes fureurs dans les églises :

Les verrières, où des vierges sont assises, Jonchent le sol et ^'émiettent comme du chaume ; Le Christ, rivant aox murs sa mort et son fantôme. Est lacéré et pend,. comme un haillon de bois. Au dernier clou qui perce encor sa croix ; Le tabernacle, où sont les chrêmes ^ Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes; On soufflette les Saints près des autels debout Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout. Telle une neige — on dissémine les hosties ' Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties. Tous les joyaux du meurtre et des désastres, Etincellent ainsi, sous l'œil des astreâ; La ville entière éclate En pays d'or coiffé de flammes écarlates ; La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux. Tend sa propre couronne énormément en feu ; Toute la nuit et toute la folie Brassent la vie, avec leur lie.

Si fort, que par instants le sol semble trembler, Et l'espace brûler

Et les râles et les effrois s'écheveler et s'envoler Et balayer les grands cieux froids.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer

Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe!

Dompter, ou se casser le front contre la porte !

* Farouches. Ce mot est un terme de fauconnerie. Un faucon hagard (qu'on ne peut plus apprivoiser^.

« Chrême, formé avec le grec xf^^fuic» huile consacrée qu'on emploie pour les onctions dans l'Eglise catholique.

• Voir page 149, note 2.

EMILE VERHAERSN .615

Et puis — que son printemps soit vert ou qu'il soit rouge —

N'est-elle point dans le monde, toujours,

Haletante, par à travers les jours,

La puissance profonde et fatale qui bouge !

L'action ^

Lassé des mots, lassé des livres.

Qui tiédissent la volonté, Je cherche, au fond de ma fierté, L'acte qui sauve et qui délivre.

La vie, elle est là-bas violente et féconde,

Qui mord, à galops fous, les grands chemins du monde.

Dans le tumulte et la poussière,

Les forts se sont pendus à sa crinière

Et, soulevés par elle et par ses bonds,

De prodige en prodige.

Ils ont gravi, à travers pluie ou vent, les monts

Des audaces et des vertiges.

L'action !

J'en sais qui la dressent dans l'air

Tragiquement, sur ciel d'orage.

Avec des bras en sang et des clameurs de rage.

D'autres qui la rêvent sourde et profonde.

Comme une mer

Dont l'abîme repousse et rejette les ondes.

J'en sais qui la veulent froide, mais obstinée, Jaugeant, avec des calculs clairs.

Le vaisseau noir des destinées.

J'en sais qui l'espèrent vêtue

Du silence charmeur des fleurs et des statues.

J'en sais qui l'évoquent partout

Où la douleur se crispe, où la démence bout.

J'en sais qui la cherchent encore.

Après la nuit, pendant l'aurore.

Lorsque déjà elle est assise, au seuil Doux et serein de leur orgueil.

* Extrait du recueil: Les Visages de la Vie.

616 GHRESTOMATHIE FaANÇAISE

La vie en cris ou en silence,

La vie en lutte ou en accord,

Avec la vie, avec la mort,

La vie âpre, la vie intense.

EUe est là-bas, sous des pôles de cristal blanc,

Où l'homme innove un chemin lent ;

Elle est, ici, dans la ferveur ou dans la haine

De l'ascendante et rouge ardeur humaine ;

Elle est, parmi les flots des mers et leur terreur,

Sur des plages, dont nul n'a exploré l'horreur ;

Elle est dans les forêts, aux floraisons lyriques.

Qui décorent les monts et les fleuves d'Afrique ;

Elle est où chaque effort grandit

Onde à onde, vers l'infini,

Où le génie extermine les gloses \

Criant les faits, montrant les causes

Et préparant l'élan des géantes méta.morphoses.

Lassé des mots, lassé des livres, Je cherche en ma fierté, L'acte qui sauve et qui délivre.

Et je le veux puissant et entêté.

Lucide et pur, comme un beau bloc de glace ;

Sans crainte et sans fallace *,

Digne de ceux

Qui n'arborent l'orgueil silencieux, .

Loin du monde, que pour eux-mêmes.

Et je le veux trempé dans un baptême De nette et large humanité.

Montrant à tous sa totale sincérité Et reculant, en un geste suprême, Les frontières de la bonté.

0 vivre et vivre et se sentir meilleur A mesure que bout plus fervemment le cœur ; Vivre plus clair, dès qu'on marche en conquête ; Vivre plus haut encor, dès que le sort s'entête A dessécher la force et l'audace des bras ; Rêver, les yeux hardis, à tout ce qu'on fera

* Explication de mots vieillis ou obscurs.

' Tendance à la tromperie (du latin fallacia, troraperie, fourberie),

EMILE VEBHAEREN 6l7

De pur, de Krand, de juste, en ces Chanaans ^ d'or,

Qui surgiront, quand même, au bout du saint effort.

O vivre et vivre, éperdument,

En ces heures de solennel isolement,

Où le désir attise, où la pensée anime,

Avec leurs espoirs fous, l'existence sublime.

Lassé des mots, lassé des livres, .

Je veux le glaive enfin qui taille Ma victoire dans la bataille.

Et je songe, comme on prie, à tous ceux

Qui se lèvent, héros ou Dieux,

A l'horizon dé la famille humaine ;

Comme des arcs-en-ciel prodigieux.

Ils se posent sur les domaines

De la misère et de la haine ;

Les effluves de leur exemple

Pénètrent l'air, les murs, les clos, les temples,

Si bien que la foule, soudain,

Voulant aimer, vQulant connaître

Le sens nouveau qu'impose, avec hauteur, leur être

Aux énigmes du destin,

Déjà sculpte son âme à leur image.

Pendant que disputent et s'embrouDlent encor.

A coups de textes morts

Et de dogmes, les sages.

Alors, on voit les paroles armées

Planer sur les luttes et les exploits

Et, clairs, monter les fronts et, vibrantes, les voix

Et — foudre et or — voler au, loin les Renommées^;

Alors aussi, ceux qui réchauffaient leurs âmes.

Au vieux foyer des souvenirs.

L'abandonnent et saisiïssent l'épée en flamme

Et s'élancent vers l'avenir !

* La terre de Chanaan, la a terre promise » : ici, cela veut dire une sorte de paradis.

* Dans la Mythologie, f^a Renommée était la messagère de Jupiter ; on la représentait avec des ailes.

A la gloire des cieuz^

L'infini tout entier transparait sous les voiles Que lui tissent les doigts des hivers radieux Et la forêt obscure et profonde des cieux Laisse tomber vers nous son feuillage d'étoiles.

La mer ailée, avec ses flots d'ombre et de moire, Parcourt, sous les feux d'or, sa pâle immensité.; La lune est claire et ses rayons diamantés Baignent tranquillement le front des promontoires.

S'en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs nœuds, Les grands fleuves d'argent, par la nuit translucide ; Et l'on croit voir briller de merveilleux acides Dans la coupe que tend le lac, vers les monts bleus.

La lumière, partout, éclate en floraisons Que le rivage ûxe ou que le flot balance ; Les îles sont des nids où s'endort le silence, Et des nimbes ^ ardents flottent aux horizons.

Tout s'auréole et luit du Zénith au Nadir ^. Jadis, ceux qu'exaltaient la foi et ses mystères Apercevaient, dans la nuée autoritaire, La main de Jéhovah passer et resplendir.

Mais aujourd'hui les yeux qui voient scrutent là-haut, Non plus quelque ancien Dieu qui s'exile lui-même, Mais l'embroussaillement des merveilleux problèmes Qui nous voilent la force, en son rouge berceau.

0 ces brassins * de vie où bout en feux épars A travers l'infini la matière féconde ! Ces flux et ses reflux de mondes vers des mondes, Dans un balancement de toujours à jamais !

^ Extrait de La Multiple Splendeur (191i), peat-étre la plus beUe œuvre da poète : jamais son symbolisme n'avait atteint une si grande profondeur et une si parfaite majesté.

* Ce mot, qui vient du latin nimbus, nuage, veut dire un disque doré placé derrière la tête des saints, du Christ, dans les tableaux ou une auréole; ici, il a le sens de reflets d'or.

* Mots dérivés de l'arabe. Le zénith est le point où la verticale d'un lien rencontre la sphère céleste, et le nadir, le point opposé de cette verticale passant par le centre de la terre. *

* Cuve où l'on fait bouillir la graisse et l'iiuilo dans une fabrique.

Ces tumultes brûlés de vitesse et de bruit Dont nous n'entendons pas rugir la violence £t d'où tombe pourtant ce colossal silence Qui fait la paix, le calme et la beauté des nuits !

Et ces sphères de flamme et d'or, toujours plus loin Toujours plus haut, de gouffre en gouffre, et d'ombre en ombre. Si haut, si loin, que tout calcul défaille et sombre S'il veut saisir leurs nombres fous entre ses poings !

L'infini tout entier transparaît sous les voiles Que lui tissent les doigts des hivers radieux Et la forêt obscure et profonde des cieux Laisse tomber vers nous son feuillage d'étoiles.

Le Cloître'.

Un joune noble, corrompu et viveur, Balthazar, comte d'Argonne et duc de Rispaire, dans un moment de rage causée par l'ivresse, a tué son vieux père, et laissé condamner à sa place un innocent. Pour expier son crime, il est entré ensuite dans un couvent où, depuis dix ans, il vit dans le jeûne et la prière, portant un cilice;, mortifiant sa chair, humiliant son âme. Le vieux Prieur du monastère, qui seul connaît le crime, considère Baltbazar comme racheté par son sincère repentir; il veut même lui laisser, à sa mort, sa succession, se ûgurant que lui seul pourra sauver le couvent de la ruine. Mais Balthazar est toujours tenaillé par ses remords, il ne se croit pas pardonné par le Christ. Une première fois, avec la permission du Prieur, persuadé que ce sera alors le suprême rachat par l'humiliation, il confesse son parricide devant le chapitre des moines. Mais alors, l'un d'eux, Dom Marc, un jeune religieux très pur, une âme candide à la François d'Assise, lui dit qu'il doit aller se dénoncer aux juges pour réhabiliter la mémoire de l'innocent condamné à sa place. Balthazar l'écoute. Le Prieur lui a dit que la justice des hommes n'a rien à voir dans les crimes qui relèvent de Dieu seul ; il lui a ordonné de se taire afin d'éviter le scandale dangereux pour le couvent et inutile pour son salut. Malgré cela, Balthazar, exalté par son repentir et sa soif ardente d'expiation, va se dénoncer aux fidèles venus pour entendre la messe publique du dimanche.

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