‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 145 sur 176 · FREDERIC MONNERON · texte numérisé non relu

FREDERIC MONNERON

Né à Lonay (Vaud) en 18 i3, mort à Gœttingen en 1837.

Ce poète eut une destinée mélancolique : il se tua, à 24 ans, après un accès de nostalgie invincible, n'ayant pas encore donné la mesure de son beau talent. Lyrique inspiré et profond, c'est le meilleur romantique de la Suisse. Sainte-Beuve lui-même lui trouvait du génie.

Le rêve du poète ^

« De qui me parles-tu, céleste rêverie,

Mystérieux concert de mon âme attendrie?

D'un temps sans origine es-tu l'écho secret.

Un espoir que j'ignore, ou mon dernier regret ?

Es-tu l'hymne nouveau de la harpe infinie

Dont le cœur des élus comprend seul l'harmonie ?

Où hien l'appel trompeur de quelque esprit subtil ?

» Peut-être est-ce mon âme au retour de l'exil, Qui du ciel entr'ouvrant le lointain sanctuaire. Contemple son image errante sur la terre,

* Allusion aux difficultés pi-ovoquées par Louis-Napoléon, alors citoyen et of licier suisse, qui conspirait contre le roi Louis-Philippe.

' Extrait des Poésiea de Monneron recueillies par ses amis. La pièce est de 188;').

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Ou quelque ange éploré qui regarde ici-bas, Et, jetant un adieu que je ne comprends pas, Laisse tomber d*en haut sur Tombre de lui-même . Quelques pleurs... souvenir de sa beauté suprême. Oh I^qui me l'apporta, cet adieu si lointain ! Est-ce le vent d'un soir ou le vent d'un matin?

» Terre, couche glacée où mon âme se voile, Rentre donc dans ta nuit ! j'y verrai mon étoile. Son rayon prophétique et sa haute clarté Aiment les cieux déserts et leur immensité... Que me fait ici-bas le soleil qui se lève ? Je n'y vois guère mieux, et j'y perdrais un rêve. »

Ainsi chantait uii barde. 1} doubla les coteaux Parmi les peupliers frémissants sur les eaux. C'était l'heure douteuse où la neige est d'opale, Où, penché sur les monts, l'esprit .du soir exhale Sa nuageuse haleine au-dessus des champs bleus, Effaçant des forêts les feuillages houleux... L'heure où le Dieu d'amour, du ciel ouvrant les roses, Nous entretient tout bas de la fuite des choses, Où nos derniers amis et nos rêves joyeux Dansent autour de nous, murmurant des adieux. Le barde, au bord du lac, sur l'humide prairie S'endormit, absorbé dans cette rêverie ; Et son âme,.étreignant l'air mortel, mais plus pur. S'éleva par degrés sur ses ailes d'azur. *

Mais lorsqu'il fut au seuil du divin sanctuaire. Où ne monte jamais aucun biniit de la terre... « D'où viens-tu? » demanda le Seigneur radieux. « J'ai perdu mon amour, et je cherche les cieux, Dit-il, en secouant les larmes de son aile ; Là-bas, je n'entends plus ton hymne solennelle. Ni les doux souvenirs dont l'ange triste et beau Ebidormait autrefois mon enfance au berceau. Dans le profond azur mon œil ne sait plus lire Ces livres infinis où s'empreint ton sourire. Et moi, qui pris ma source en ton éternité, De ton beau souvenir je fus déshérité. »

Elle dit. A ces mots chantaient les chœurs des anges, Mêlant à leurs soupirs d'ineffables louanges. Sous leurs voiles légers, ils pleuraient à genoux;

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Mais la harpe du Christ leur répondit à tous :

« Il est vers mon beau ciel d'étroites avenues,

Des sentiers détournés, des routes inconnues

Qu'explorent vers le soir de rares exilés.

Ils chantent leurs destins, qui leur restent voilés.

Leur astre est une larme, et leur foi la souffrance ;

Mais leur chant de regrets est presque une espérance...

Allez de celui-ci finir le triste sort :

Préparez le départ du poète qui dort... »

« Suis-moi, dit à cette âme un sylphe * au frais visage (Le plus léger des vents dont se plaint le feuillage), Sur la terre je dois descendre ce matin ; Tu franchiras les airs dans mon char argentin. » L'âme entoura du vent la taille svelte et pure. Et s'enfuit avec lui dans l'immense verdure... Elle y trouva des flots vagues, harmonieux. Puis, devenant rosée aux doux rayons des cieux. Elle tomba soudain, perle fraîche et discrète. Sous l'ombrage des bois, dans une violette.

Rosée, amour des fleurs î fraîche larme du ciel, Eclose d'un baiser des vents et d'Ariel ^ ! Larme plus fraîche encor que des songes d'enfance. Dé ce barde tu fus la nouvelle jexistence ! Surpris par l'air du soir, il était déjà mort, Et la belle nature eut son dernier accord. Les anges de la nuit qui l'ont pris sûr la grève. Dans les cieux pour toujours ont prolongé son rêve .

A vous'.

Quand sur les champs du soir la brume étend ses. voiles. Lorsque pour mieux rêver, la Nuit au vol errant. Sur le pâle horizon détache en soupirant Une ceinture d'or de sa robe d'étoiles ;

Lorsque le crépuscule entr'ouvre, aux bords lointains.

Du musical éther les portes nuageuses :

Alors, avec les vents, les âmes voyageuses

Vont chercher d'autres cieux dans leurs vols incertains.

*■ Sylphe, fémiuin sylphide, géaie de l'air dans la Mythologie.

' Voir page 131, note 1.

* Cette poésie extraite du même recueil que la précédente, est un petit chefd'œuvre de lyrisme élégiaque; Lamartine l'eût signée.

La mienne s'en retourne auprès de vous, fidèle ; Mais bientôt un remords la surprend en chemin, Et, jeune mendiante, implorant votre main, Elle vous tend la sienne, en se voilant d'une aile.

Car c'est le repentir d'avoir aimé trop peu, Qui, de l'exil, vers vous la rappelle angoissée, Comme une ombre sortaut de sa tombe glacée, Surprise par la mort sans avoir fait d'adieu.

Non ! je n'ai pu comprendre et votre âme et la terre Que de loin, quand les ans sont venus tout finir. Et mon cœur n'a fleuri qu'autour du souvenir, Comme autour du tombeau l'églantier solitaire.

Ces jours où ma jeunesse a fait souffrir les cœurs. Je n'en pourrai gémir que seul avec moi-même, Alors qu'il n'est plus temps de dire à ceux qu'on aime : « A genoux, me voici ! pardonnez-moi vos pleurs. »

Ainsi, c'est le passé, c'est la fuite des choses, Le souvenir des maux qu'on ne peut réparer. Qui m'évoquent vers vous, quand la nuit vient errer Sur le large horizon, parmi l'or ou les roses.

Œuvres à lire de Monneron (Georges Bridel, éditeur, Lausanne) : Poésies. — Critiques à consulter : Sainte-Beuve» Portraits contemporains ; Juste OUvier^ Etude biographique, en tête des Poésies de Monneron (1852) ; Eugène Rambert, Ecrix>ains de la Suisse romande ; A. Vulliet, Les poètes vaudois contemporains ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la puisse romande.

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