‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 147 sur 176 · JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

JUSTE OLIVIER

son pays; l'amertume d'un injuste oubli attrista ses dernières années. IDepuis qu'il est mort, on s'est mis à le comprendre.* Le canton de Vaud lui a élevé un monument à Eysins, ainsi qu'à Lausanne, et l'on a célébré avec éclat, en 1907, le centenaire de sa naissance. Il faut saluer cette belle mémoire d'homme et d'écrivain, ce noble cœur qui exprima la poésie de son pays en une langue, monotone parfois et d'une construction un peu laborieuse, mais rayonnante de sincérité, de sensibilité et de charme.

Le Léman ^

O bleu Léman, amour de tes rivages, Miroir du ciel où tremblent les nuages, De ma patrie, ô suprême beauté, Je n'entends plus ton murmure enchanté ! Voici des flots : mais leur vague étendue, Leur pâle azur, assombri par les bois.

Leurs humbles bords, leur incertaine voix. Que disent-ils à mon âme éperdue ?

0 bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau!

J'aime tes eaux que la l^rise amoureuse Plisse au matin, d'une aile gracieuse.

Lorsqu'elle joue aux voiles des bateaux ; Et quand rugit le vent, j'aime tes eaux : Leur grave élan, leur bruissement sonore ; Le choc puissant dont retentit le bord ; La blanche écume amassée ; et du port L'anse inquiète où l'onde roule encore.

O bleji Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !

Le pur cristal de ta vague domptée Se brise-t-il en écume argentée, Sous une nef qu'à ton front méprisant Semble attacher un lien trop pesant :

Ta grâce encor, fascinante s3t suprême, Sur les flancs noirs du navire massif, Jette un éclat magique et fugitif, Pour s'en former un charmant diadème.

0 bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !

1 Extrait du recueil Les deux voix (1835).

Quand du couchant les flammes nuancées Sur ton' miroir s'éteignent balancées, Quand chaque flot plonge, mobile et pur, Son île d'or dans l'Océan d'azur ; De ma pensée, autour de toi captive, L'amour encor repose sur tes eaux, Avec les monts, les tours, les blancs oiseaux, Et les manoirs * qui dorment sur ta rive.

O bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !

Jeune Helvétie ^

Jeune Helvétie, à toi notre espérance ! A toi nos vœux, notre amour et nos bras! Aux jours de force, aux jours de défaillance, A toi la gloire, et pour toi nos combats ! Si le rocher qui borne tes campagnes Kéduit ta part du lot universel.

Tu peux encore, ô terre des montagnes!

Grandir, mais du côté du ciel.

Elève-toi par ton libre courage !

Gravis tes monts, suis ton rude sentier, Et que ta robe, entre le noir nuage.

Brille plus blanche au loin que le glacier ! Là, sur la terre, à tes pieds déroulée. Jette en tous sens un regard fraternel. Heureuse et fière, et bientôt consolée De ne grandir que vers le ciel.

Dans les bois'.

Dans les bois, dans les bois.

On entend une voix. Est-ce l'oiseau qui chante, Où l'onde qui serpente Dans les bois ?

Dans les bois, dans les bois, On entend une voix.

Est-ce une jeune fille,

* Habitation féodale ; l'auteur pense surtout au château de Chilien. ' Extrait des Chansons lointaines (1847). » Extrait des Chansons lointaines .

M™» DE PBESSENSÉ 635

OÙ le faon qui sautille Dans les bois ?

Dans les bois, dans les bois, On entend une voix.

Est-ce une Ombre éveillée Errant sous la feuiUée, Dans les bois ?

Dans les bois, dans les bois, On n'entend plus de voix.

D'arbre en arbre s'avance, Seul, tout âeul... le Silence Dans les bois.

Œuvres à lire de Juste Olivier (Geçrges Bridel, éditeur, Lausanne) : Les deux voix (1835); Chansons lointaines (1847) : Chansons du soir (1867); Sentiers de montagnes (1875J. — Critiques à consulter : Eugène Rambert, Ecrivains de la Suisse romande (1889) ; Ch. Fuster, Les poètes du foyer; Ph. Godet, Histoire littéraire de la Suisse française et Bibliothèque universelle (mai 1913) ; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France ; Henri Warnery, Au Foyer romand (1905) ; Léon Séché, .Introduction à la Correspondance inédite de Sainte- Beuve avec M. et Mme Juste Olivier, publiée par Mme Bertrand (1904) ; Charles Bornier, Préface des Poésies^ publiées en 1907 ; Alfred Millioud, Le Pâturage de Niedens (1910).

Mme DE PRESSENSE (Elise-Françoise du Plessis)

Née à Yverdon en 1826, morte à Paris en i90i.

Une noble femme et un bon poète. Par son lyrisme, elle se rattache au romantisme français, mais son éducation protestante a fortement influé sur son esprit et fait dévier ses .premières admirations littéraires. Le christianisme, un christianisme large et élevé à la Vinet, tient la première place dans son œuvre, toute pleine de beaux sentiments et de pensées profondes.

Les poètes sans voix ^

Oh! combien il en est parmi nous de poètes, Doiit les voix à jamais doivent rester muettes. Cœurs profonds et rêveurs tournés vers Tinconnu, Inconsolés du ciel pour l'avoir entrevu !

Ils n'ont rien oublié de leur belle patrie, Si ce n'est son langage, ineffable harmonie. D'aulres se font un jeu de son secret divin ; Eux, faits pour le parler, ils le cherchent en vain.

* Cette pièce et la suivante sont extraites des Poésies (1869) .

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D'autres savent parler cette langue étrangère^ Echo de l'idéal sur notre pauvre terre; Mais eux, encor émus de son doux souvenir, Ils ne savent qu'aimer, regretter et souffrir.

Et qu'importe, après tout? Si cette mer profonde Dérobe à tous les yeux les trésors de son onde, La perle ainsi ravie à l'avide plongeur En est-elle moins belle aux regards du Seigneur?

O poètes sans voix, les trésors de votre âme, Nul ne les a compris et nul ne les réclame. Vous passez ignorés de ce monde bruyant, Sans laisser une empreinte à son sable mouvant

Nul ne saura jamais que dans votre poitrine, Captive, frémissait l'étincelle divine ; Que vous portiez en vous l'étemelle beauté, Comme en un sanctuaire ime divinité.

Mais le germe sacré déposé dans votre âme, L'amour du beau, du vrai, vivante et noble flamme, Sans l'avoir profané sur un vulgaire autel, Pur des gloires d'en bas, vous l'emportez au ciel.

Vous m'avez laissé seul.

Jésus revint trois fois pendant cette nuit sombre ; Les disciples dormaient, accablés, oublieux. Triste, il les regardait et s'éloignait dans l'ombre. Mais la troisième fois il s'arrêta près d'eux.

Dormez ! dit-il alors avec un doux reproche. Vous m'avez laissé seul à l'heure où je luttais, Et maintenant celui qui me trahit s'approche. Dormez ! il n'est plus temps de veiller désormais. »

Comme il parlait encor la troupe sacrilège L'entourait... il reçut le baiser de Judas; Et quand, seul au milieu de l'indigne cortège, Son œil chercha les siens, il ne les trouva pas.

Il était seul... O Christ! cette longue agonie Depuis dix-huit cents ans elle n'a pu finir, Et nous te laissons seul, et notre âme engourdie Dort de son lourd sommeil quand il faudrait souffrir.

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