PHILIPPE GODET
Quand un tribun sur le pavois M'assourdit par mainte tirade, Pour oublier son aigre voix, Je m'évade.
Au sortir d'un cercle de sots, Où l'esprit souffre et se dégrade, Rêve, j'enfourche tes chevaux. Je m'évade.
Loin des cuistres et des faiseurs, Charlatans grandis par l'estrade, Loin des faux dévots, des poseurs, Je m'évade.
Avec Elle, loin des humains, Je fais mainte folle escapade.
Et, suivant ses riants chemins.
Je m'évade.
Librement et sans nul témoin, Nous prolongeons la promenade...
Ainsi, plus loin, toujours plus loin.
Je m'évade.
Le cœur toujours plus dégoûté De la vulgaire mascarade.
Vers l'étemelle vérité Je m'évade.
Monde menteur, aux faux atours.
Je veux te haïr — sans bravade — Jusqu'à ce qu'enfin pour toujours Je m'évade.
A quelqu'un qui me traitait de « Bourgeois » K
Bourgeois? — C'est, ma foi, bien possible ! J'ai, s'il faut en faire l'aveu, Des principes, l'âme sensible.
Et j'aime le coin de mon feu.
Je ne couche pas sur la paille.
Je m'habille, je mange et je bois, Je dors, je fume, je travaille...
Décidément, je suis bourgeois.
' Extrait du recueil Les Réalités (1886).
Je crois qu'on peut être honnête homme
Sans mépriser l'argent comptant,
Et si je touche quelque somme,
J'ai le front d'en être content;
Je ne dédaigne point l'escompte,
Et je paie à la fin du mois
Mon boucher, — sans crever de honte :
Que voulez- vous? Je suis bourgeois.
Quand je lis des vers, de la prose.
Je redoute un éclat trompeur; Je veux voir clair en toute chose, Et l'obscurité me fait peur.
Les « déliquescents ^» me font rire.
Aux fous je refuse ma voix ; Je crois au bon sens de la lyre : .
Que voulez- vous ? Je suis bourgeois.
Quand la muse, riante et belle.
Au matin, vient me réveiller,
Et que tout en moi se rebelle
Contre le devoir journalier.
Le gros .bon sens me pousse à faire
Stupidement ce que je dois;
C'est le devoir que je préfère :
Que voulez- vous ? Je suis bourgeois.
Parmi les bonheurs de la vie, Je crois à ceux qui sont tout près ; J'apprends à borner mon envie Aux plaisirs exempts de regrets; Pour moi, la plus aimable fête Est à mon foyer, — et je crois Qu'avoir des enfants n'est pas bête...
Que voulez- vous? Je suis bourgeois.
Quand j'avais vingt ans, j'osais croire, Poète, à l'avenir lointain ; Je rêvais d'honneur et de gloire Et j'avais foi dans mon destin.
Aujourd'hui... suis-je bien le même ?
Guéri du songe d'autrefois,
* Allusion aux poètes décadents, dont Gabriel Vicaire s'est moqué avec tant d'esprit dans Les Déliquescences d'Adoré Floupette (1886).