‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 166 sur 176 · LOUIS FRÉCHETTE 6S · texte numérisé non relu

LOUIS FRÉCHETTE 6S

Les excommuniés ^

Voyez-vous, sur le bord de ce chemin bourbeux, Cet enclos en ruine où broutent de grands bœufs? Ici, cinq paysans — trois hommes et deux femmes — Eurent la sépulture ignoble des infâmes! Cette histoire est bien triste, et date de bien loin. Comme un soldat mourant la carabine au poing, Québec était tombé. Sans honte et sans mystère, Un Bourbon nous avait livrés à l'Angleterre! Ce fut un coup mortel, un long déchirement, Quand ce peuple entendit avec effarement, — Lui qui tenait enfin la victoire suprême, — Par un nouveau forfait souillant son diadème. Le roi de France dire aux Saxons : Prenez-les ! Ma gloire n'en a plus besoin; qu'ils soient Anglais! O Lorraine ! ô Strasbourg ! si belles et si grandes. Vous, c'est le sort au moins qui vous fit Allemandes.

Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d'exploits.

On entendit alors soixante mille voix

Jeter au ciel ce cri d'amour et de souffrance :

Eh bien, soit! nous serons Français malgré la France!

Or chacun a tenu sa parole. Aujourd'hui, Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ; Et, sous le sceptre anglais, cette fière phalange Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange, Son culte pour la France, et son cachet sacré.

Mais d'autres, repoussant tout servage exécré. Après avoir brûlé leur dernière cartouche. Renfermés désormais dans un orgueil farouche, Révoltés impuissants, sans crainte et sans remord. Voulurent, libres même en face de la mort. Emporter au tombeau leur éternelle haine...

En vain l'on invoqua l'autorité romaine;

En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,

Le prêtre déroula les tableaux effrayants

Des châtiments que Dieu garde pour les superbes ;

* Extrait de La Légende d'un peuple.

L'évêque de Québec, Mgr Briand, voyant que la résistance aux Anglais était impossible, voulut épargner aux Canadiens le sort des Acadiens que l'Angleterre avait dispersés ; il ordonna donc à ses ouailles de se soumettre, sous peine d'excommunication. Tous obéirent, sauf les cinq dont Fréchette parle dans cette pièce.

En vain Ton épuisa les menaces acerbes. Menaces et sermons restèrent sans succès !

— Non! disaient ces vaincus; nous sommes des Français; Et nul n'a le pouvoir de nous vendre à l'enchère !

La foudre un jour sur eux descendit de la chaire :

L'Eglise, pour forcer ses enfants au devoir,

A regret avait dû frapper sans s'émouvoir.

Il n'en resta que cinq. Ceux-là furent semblables,

Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables :

Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts,

Et malgré les frayeurs, et malgré les affronts,

Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance,

Ne voulurent servir d'autre Dieu que la France!

La vieillesse arriva ; la mort vint à son tour.

Et, sans prêtre^ sans croix, dans un champ, au détour

D'une route fangeuse où la brute se vauti'e,

Chaque rebelle alla dormir l'un après l'autre.

Il n'en restait plus qu'un \ un vieillard tout cassé. Une ombre! Plus d'un quart de siècle avait passé Depuis que sur son front pesait l'âpre anathème. Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême. Sur la route déserte on le voyait souvent, A la brune, rôder dans la pluie et le vent. Comme un spectre. Parfois détournant les paupières, Pour ne pas voir l'enfant qui lui jetait des pierres, Il s'enfonçait tout seul dans les ombres du soir. Et plus d'un affirmaient avoir cru l'entrevoir

— Les femmes du canton s'en signaient interdites. — Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.

Un jour on l'y trouva roide et gelé. Sa main

Avait laissé tomber sur le bord du chemin

Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère.

Son ami des grands jours, son compagnon de guerre.

Son dernier camarade et son suprême espoir.

On creusa de nouveau dans le sol dur et noir ;

Et l'on mit côte à côte, en la fosse nouvelle.

Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle !

Le peuple a conservé ce sombre souvenir.

Et, lorsque du Couchant l'or commence à brunir, —

Au village de Saint-Michel de Bellechasse,

* Il s'appelait Jean-Baptiste Racine ; il mourut en 1788, à l'âge de 67 ans.

LOUIS PBECHETTB

Le passant, attardé par la pêche oa la chasse, Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc, Du fatal carrefour se détourne en tremblant. Donc, ces cinq paysans n'eurent pour sépulture Qu'un tertre où l'animal vient chercher sa pftture! Ils le méritaient, soit! Mais on dira partout Qu'ils furent bel et bien cinq héros, après tout ! Je respecte l'arrêt qui les frappa ', sans doute ; Mais, lorsque le hasard me met sur cette route. Sans demander à Dieu si j'ai tort en cela. Je découvre mon front devant ces tombes-là ' !

Les Rois'.

Voici les Rois '. La joie est vive à la maison. ' De la cuisine on sent comme une exhalaison De mets appétissants, de choses succulentes; Ustensiles brunis, lames étincelantes.

An fnmet dès pâtés, au parfum des rôtis. En tintements joyeux mêlent leur cliquetis. Dans la salle à manger tout prend un air de fête ; Sur la nappe qui luit, la vaisselle s'apprête ; Au salon quelqu'un joue un air assourdissant; Le lustre dn plafond rutile incandescent. Et met des plaques d'or sQr les argenteries. La porte entrebâillée a des chuchoteries Au rythme clair et gai comme nn allegretto. C'est la voix des petits qui parlent du g&tean. Du gâteau merveilleux à la croûte dorée, A la mie odorante, et qui, pour la soirée. Désignera bientôt, dans ce groupe enfantin La reine du hasard et le roi du destin. Ils sont là, frères, sœurs, et cousins et cousines, Petits voisins avec les petites voisines, Bieurs et babillards, tapageurs, triomphants... Oh! les moments bénis que ces fêtes d'enfants!

, mais fermement attacha à ea. i

• Eitrait de Feuilles volaMee (1890) (GranEer et frères, éditeurs, Hontr Fléchette rèuesit aussi bieu dans la piKsle mmilière que dans la grande peut an juger daprts cette pièce si jolie, qui neslpaauQeeiceptioQdansB

• Voit page 258. note S.

690 GHRESTOMATHIE FBANÇAISE

« Je serai roi, dit Paul. — Et moi, je serai reine, Dit Louise. — Attendez, c'est moi la souveraine. S'écrie Héva ; j'aurai des tas de bijoux d'or.

— Moi, fait Joseph, j'aurai tout plein le corridor

De soldats. — Pas du tout, dit Albert qui s'approche ; C'est moi le roi : j'aurai des bonbons plein ma poche!

— Non, non ! — Si ! si ! » Les voix se taisent tout à coup : On venait de frapper à la porte ; et, debout

Au dehors, un enfant apparaissait dans l'ombre, Grelottant et tendant la main dans la nuit sombre. Cette apparition ne dura qu'un instant.

« Allons, cria le père ; à table, on nous attend I Il ne faut pas laisser froidir ' ces bonnes choses. » Et tous ces bons minois et ces figures roses, Fous de joie, et d'un même objet préoccupés, Autour du gai festin furent bientôt groupés.

On avait fait des plats l'inspection sommaire ; Lorsque, tout étonnée : « Hein ! voyons, dit la mère, Qu'a-t-on fait du gâteau des Rois ? » Tout aussitôt. Chacun de s'écrier : « Où donc est le gâteau? »

— Mais je viens de le mettre ici, répond la bonne.

— Plus de gâteau ! reprend le père ; elle est bien bonne ! Qu'est-il donc devenu? Quelqu'un l'auraît-il pris? »

Et les petits enfants protestent tout surpris. Seule, Jeanne, en son coin, semblait, toute confuse, Vouloir se dérober ou chercher une excuse.

« Toi, Jeanne?... » Et la petite avoue en bégayant -

< Je l'ai donné tantôt ^ au petit mendiant ! »

Et le papa charmé, que l'aveu rassérène :

« Viens m'embrasser, dit-il, Jeanne ; c'est toi, la reine! »

Œuvres à lire de Louis Fréchette (Beauohemin et fils, Granger et frères, Montréal, C. Darveau, Québec, éditeurs) : Mes Loisirs (1863) ; La Voixd^un exilé (\9S7) : Pêle-Mêle ^1877) ; Les Fleurs Boréales et Les Oiseaux de neige (1880) ; La Légende d'un peuple (1887); Les Feuilles volantes (1890). — Critiques à consulter : Camille Doucet, Rapport sur les prix littéraires à l'Académie française (5 août 1880); Jules Glaretie, Préface de La Légende d'un peuple (dernière édition 1887); Charles Fusler, Les Poètes du clocher : Virgile Rossel, Histoire de la littérature françoisi hors de France ; A.b-der- Alden, Etudes de littérature canadienne.

* Mot légèrement archaïque ; on dit plutôt refroidir.

* Mot vieilli qui a généralement le sens de bientôt (futur) ; ici, il est employé comme synonyme de naguère (passé), qui se trouve souvent dans Molière et dans Racine.

Né à Lotbinière sur le Saint-Laurent en 1837.

C'est un poète qui manque un peu d'inspiration et d'envolée mais dont l'âme élevée a su s'exprimer en une langue très pure. Il a de l'élégance et de la souplesse et quelquefois de la force, surtout quand il chante son pays. Sa traduction en vers du beau poème de Longfellow, Evangéline, est une œuvre très estimable. Ses sonnets bibliques et évangéliques ont quelquefois la majesté des beaux vers parnassiens, et ils sont inspirés du plus noble idéalisme.

Dulcia luinquimus arva K

Pourquoi donc fuyez- vous notre belle patrie,

Jeunes gens aux bras vigoureux ?

N*a-tellé plus besoin ni de votre industrie,

Ni de votre sang généreux?

Est-ce ainsi que fuyaient, en d'autres temps, nos pères

Qui virent tant de jours mauvais ?

D'un rivage étranger les gloires mensongères

Ne les séduisirent jamais.

Quoi! vous vous exilez! Mais dans nos vastes plaines

N'est-il pas de place pour tous ?

Craignez- vous de l'hiver les rigides haleines?

L'été n'est-il pas assez doux ?

Sont-elles sans parfums les fleurs de nos charmilles?

Sans ombre nos grandes forêts ?

L'amour et la vertu croissent dans nos familles

Comme les blés dans nos guérets.

Aiguillonnez les flancs de la glèbe ^ féconde ;

Traînez partout le soc vainqueur, Des sueurs du travail que votre front s'inonde;

Le travail retrempe le cœur.

* Extrait du recueil : Les Fleurs de la poésie canadienne, (Beauchemin, éditeur, Montréal 1911). Ce titre est un fragment du troisième vers de l'Ëglogue I de Virgile : « Nos patriae fines et dulcia linquimus arva», Nous quittons la patrie et ses dottces campagnes. Pour comprendre cette pièce, il faut se rappeler que les Canadiens d'aujourd'hui ont gardé le caractère aventureux de ces héroïques trappeurs du XVIII« siècle qui s'enfoncèrent dans le continent vierge de l'Amérique du Nord, et, à travers mille dangers et de terribles fatigues, découvrirent une grande partie du Canada. Ils émigrent en grand nombre comme leurs pères ; il y en a des centaines de mille aux Etats-Unis.

* Motte de terre et, par extension, sol, champ (du latin gleba).

692 GHRESTOMATUIE FRANÇAISE

Transformez nos déserts ; que la ronce sauvage

Fasse place à Tor du froment !

Laissez à vos enfants, pour premier héritage,

L'exemple d'un grand dévoûment.

Un son qui vient de loin vous trouble et vous enivre :

Est-ce donc un concert si beau ?

C'est la voix de l'airain, c'est la clameur du cuivre,

Le cri du fer sous le marteau M Ah! combien plus sacrés sont les accents rustiques

Qui font retentir nos hameaux!

Voix de nos gais enfants, chants des vierges pudiques.

Soupirs du vent dans les rameaux!

Ecoutez! écoutez l'implacable musique !

Ecoutez l'étrange clameur !

C'est le sourd grondement de l'immense fabrique

Où les engins chantent en chœur!

Le râle des pistons plongeant dans les chaudières

Leurs énormes jambes d'acier.

Comme plongent parfois^ aux gués de nos rivières,

Les sabots d'un fougueux coursier.

C'est le bruit des marteaux qui font hurler l'enclume

Comme un taureau dans l'abattoir !

C'est le pétillement de la flamme qu'allume

L'haleine d'un grand soufflet noir !

Ce sont les cris stridents des ardentes bobines,

Des cylindres vertigineux !

C'est le concert bruyant de toutes les machines

Qui rendent l'homme paresseux !

Et, parmi tous ces bruits, une plainte s'élève,

La plainte du pauvre ouvrier Qui travaille dès l'aube et jusqu'au soir sans trêve,

Et n'a pas le temps de prier.

Sa femme, ses enfants, comme d'humbles esclaves.

Sont tous les jours à leurs métiers.

Ils vieillissent ainsi sans briser les entraves

Qui les enchaînent tout entiers!

^ On reconnaît tout de suite dans le style de l'auteur, l'influence d'Aagaste Barbier. Voir page 135 de cette Ghrestomathie.

Ah! si les habitants des villes ouvrières

Avaient l'ombre de nos grands pins!

S'ils avaient les parfums de nos fleurs printanières,

L'air embaumé de nos matins !

S'ils pouvaient, comme nous, en s'arment de la hache,

Défricher un sol plantureux, Gomme ils accompliraient leur glorieuse tâche.

Et qu'ils se trouveraient heureux !

Aimez, Canadiens, le sol qui vous vit n^tre.

Et qu'il ne soit jamais qu'à vous !

Sur des bords étrangers chacun est votre maître :

Demeurez libres parmi nous !

Aimez votre village et vos temples champêtres

Où Dieu vous parla tant de fois.

Aimez le cimetière où dorment les ancêtres

Sous l'humble égide de la croix !

La Mer Morte \

Près des monts de Judée, arides sans fraîcheurs, Et des monts de Moab aux sèves fécondantes, L'Asphaltite * maudit berce ses eaux mordantes. Où jamais ne tomba le filet des pêcheurs.

Les rocs nus sont rayés de sinistres blancheurs. Serait-ce un reste froid de vos cendres ardentes, Impudiques cités ^ ? Les vagues abondantes Ont-elles pu laver le front de vos pécheurs ?

La vie a-t-elle là placé l'ultime borne ?

Nul chant n'y réjouit la solitude morne ;

A ne fleurir jamais ces bords sont condamnés.

Dors en ton gouffre amer, sur ton lit de bitume ; Ta coupe est décevante et pleine d'amertume... N'es-tu pas faite, ô mer ! des pleurs de tes damnés ?

^ Extrait da recueil Les Gouttelettes, (Beauchemin, éditeur, Montréal 1904) .

* La Mer Morte ou lac Asphaltite, à 394 mètres au-dessous de la Méditerranée ; la forte proportion de sel qu'elle contient y empêche toute vie animale et les poissons y meurent rapidement.

* Sodome et Gomorrhe qui, d'après la Bible, furent détruites par le feu da ciel à cause des vices de leurs habitants .

La grosse gerbe ^.

C'est la serrée ^ enfin, le grain est javelé '. Béni le front soumis que la sueur arrose ! La lumière s'étend comme ime nappe rose Sur le moissonneur humble et le champ nivelé .

Chaque automne, chez nous, on a renouvelé Cette fête où jamais aucun front n'est morose. Aux rustiques beautés, alors, plus d'un gars ose ' Faire un aveu que l'œil a déjà révélé.

Il faut avec deux harts * lier la grosse gerbe. Choisissez les épis et faites-la superbe; Couronnez-la de fleurs, parez-la de rubans.

Qu'elle entre dans la grange au son des tambourines^! Chantez, parlez d'amour, ô lèvres purpurines, Et plus tard, à l'église, on publiera les bans.

Les échos ^

Le sifflet d'un navire, un tintement de cloche, L'appel de la trompette ou le bruit des canons. Réveillent des échos dont nous nous étonnons, Quand l'air est immobile ou que l'orage est proche.

Comme sur une eau calme une pierre ricoche, Ils s'en vont, ces échos. Ils redisent des noms Qui firent tressaillir le roc où nous planons, Et qui sont une gloire... et peut-être un reproche.

Car nous parlons encore, pauvres agonisants, Des braves d'autrefois, soldats ou paysans, Qui rêvaient follement de voir la délivrance.

* Extrait du recueil Les Gouttelettes.

' Fête des moissons dont le nom vient de ce qu'on lie ou serre les javelles poar en faire des gerbes.

* Mis en javelle. La javelle est la poignée de blé coupé qu'on couche sur le sillon pour laisser jaunir le grain au soleil.

*• Mot archaïque désignant un tien d'osier ou de bois flexible et, par extension, une corde.

° Mot canadien pour tambourins ('sorte de petits tambours sur lesquels on ne bat qu'avec une seule baguette ou avec le poing, généralement pour danser).

* Extrait du recueil Les Gouttelettes..

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