‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 165 sur 176 · LOUIS FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

LOUIS FRÉCHETTE

un style riche et varié ses visions de peintre observateur, ses conceptions de narrateur épique et ses émotions de lyrique. C'est le plus grand poète du Canada.

Octobre ^

Les feuilles des bois sont rouges et jaunes ; La forêt commence à se dégarnir ; L'on se dit déjà : Thiver va venir, Le morose hiver de nos froides zones.

Sous le vent du nord tout va se ternir... Il ne reste plus de vert que les aulnes, Et que les sapins dont les sombres cônes Sous les blancs frimas semblent rajeunir.

Plus de chants joyeux ! plus de fleurs nouvelles ! Aux champs moissonnés les lourdes javelles Font sous leur fardeau crier les essieux.

Un brouillard dormant couvre les savanes ; Les oiseaux s'en vont, et leurs caravanes Avec des cris sourds passent dans les cieux!

A la France.

Toi dont Taile plana sur notre aurore, ô France! Toi qui de Tidéal connais tous les chemins! Toi dont le nom, fanfare aux éclats surhumains, De tout peuple opprimé sonne la délivrance!

Terre aux grands deuils suivis d'éclatants lendemains !

Noble Gaule, pays de l'antique vaillance.

Qui sus toujours unir, merveilleuse alliance,

Au pur esprit des Grecs, l'orgueil des vieux Romains !

Toi qui portes au front Paris, l'auguste étoile

Qui de l'humanité dirige au loin la voile,

Nous, tes fils éloignés, nous t'aimons, tu le sais !

Nous acclamons ta gloire et pleurons tes défaites...

Mais c'est en écoutant le chant de tes poètes

Que nous sentons surtout battre nos cœurs français !

Les oiseaux de neige ^

Quand le rude Ëquinoxe, avec son froid cortège. Quitte nos horizons moins inhospitaliers,

• Extrait des Oiseaux de neige (1879). (Beauchemin et fila, éditeurs, Montréal).

* Extrait du recueil Les Fleurs boréales (1880). (Mêmes éditeurs).

Sur nos champs de frimas s'abattent par milliers Ces visiteurs ailés qu'on nomme oiseaux de neige.

Des graines nulle part : nul feuillage aux halliers ! Contre la giboulée et nos vents de Norvège, Seul le regard d'en haut les abrite, et protège Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers \

Chers petits voyageurs, sous le givre et la grêle. Vous voltigez gaîment, et l'on voit sur votre aile Luire un premier rayon du printemps attardé.

Allez, tourbillonnez autour des avalanches;

Sans peur, aux flocons blancs mêlez vos plumes blanches :

Le faible que Dieu garde est toujours bien gardé !

La Forêt*.

Chênes au front pensif, grands pins mystérieux, Vieux troncs penchés au bord des torrents furieux. Dans votre rêverie étemelle et hautaine, Songez-vous quelquefois à l'époque lointaine Où le sauvage écho des déserts canadiens Ne connaissait encor que la voix des Indiens, Qui, groupés sous l'abri de vos branches compactes^ Mêlaient leur chant de guerre au bruit des. cataractes?

Sous le ciel étoile, qijand les vents assidus Balancent dans la nuit vos lon&:s bras éperdus, Songez-vous à ces temps glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de ses repaires? Quand, épris d'un seul but, le cœur plein d'un seul vœu, Ils passaient sous votre ombre en criant i Dieu le veut ! Défrichaient la forêt, créaient des métropoles, Et, le soir, réunis sous vos vastes coupoles. Toujours préoccupés de mille ardents travaux, Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours nouveaux ? Oui, sans doute, témoins vivaces d'un autre âge. Vous avez survécu tout seuls au grand naufrage Où les hommes se sont l'un sur l'autre engloutis; Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre ramure, aux coups des siècles échappée A tous les vents du ciel chante notre épopée.

* Ce mot est mis ici pour la rime ; l'oiselier est celui qui élève et Tend des oiseaux, l'oiseleur, celui qui les prend aux lacets ou d'une autre maniôr«.

= Extrait de La Légende d'un peuple (1887). (G. Darveau, éditeur, Québec).

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