C. A. OSWALD DURAND
En voyant qu'ici-bas tout est leurre * et chimère, A son bonheur passé l'on demande pardon. Le visage dément cependant les souffrances : L'allégresse apparaît sous les traits amaigris. Papillons de l'automne, a ces heures de transes^, Comme vous êtes gris !...
Les misères, les deuils, ont leur échelle sombre ; Pour arriver au but le chemin n'est pas long. Chaque Jour, plus avant, on s'enfonce dans l'ombre ; Chaque matin, le pied descend un échelon. Et voilà qu'on atteint la limite suprême Où l'on voit s'envoler jusqu'aux derniers espoirs... Papillons de l'hiver, envoyés de Dieu même. Comme vous êtes noirs !
Les Forts ^
Fragment.
Comme ennuyé de son impeccable beauté.
De la perfection de son stype *, un palmiste *,
Droit, dans la solitude immense, jaune et triste.
Secouait ses cheveux vert sombre, en la clarté
Du jour. Sa flèche d'or trouait les hauteurs vides.
Emergeant de la spathe®, uniflore, un bouquet
Doré, sentant le musc, conviait au banquet
Les essaims vrombissants' des abeilJes avides.
Et le pollen nacré fuyait comme un adieu...
Les gouttes de cristal, sur son front déposées,
Descendaient lentement, — pleurs de l'aube ou rosées,—
Les cercles espacés marquant l'âge du dieu.
Et la brise chantait un hymne du Psalmiste
Dans ses longs cheveux verts de Vénus - Astarté ;
Et, comme ennuyé de sa magique beauté.
Droit, dans la solitude, on voyait le palmiste.
» Voir page 318, note 3.
• Grande inquiétude, substantif verbal de l'ancien verbe transir (latin transire), qui avait le sens de passer de vie à trépas et signifie aujourd'hui être engourdi par le froid.
« Extrait de Rires et Pleurs.
•,"0u plutôt stipe (latin stipes) tige des arbres monocotylédones, qui n'a pas de rameaux el se termine par une touffe de feuilles.
■ Palmier portant un bourgeon terminal dit chou-palmiste lequel est un mets estimé sous les tropiques.
• Involucre de la fleur mâle du palmier, (dérivé du grec anâOii par le latin spatha).
' Mot haïtien qui doit vouloir dire frémissants.
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L'aquilon peut souffler, brisant en peu d'instants
Les grands chênes noueux, aux multiples ramiures,
C'est mettre un sforzando * sur les tendres murmures
Du palmiste vaillant qui se rit des autans.
Si la foudre, crevant les nuages pleins d'ombre,
A l'appel de sa flèche, accourt et le combat,
Alors le beau palmier, l'arbre que rien n'abat,
— Sans son aiguille d'or et son panache sombre, —
Comme ennuyé de son impeccable beauté.
Sera toujours debout dans sa sérénité !
La nature est avare en hommes héroïques,
Et le siècle n'est plus des antiques géants...
Où sont les vieux martyrs, les lapidés stoïques.
Les colosses debout au bord des Océans ?
Il fut grand, lui, le noir. Quand, surpris par le traître,
Dans l'humide cachot il fut enseveli.
Sur ses traits amaigris, on ne vit rien paraître ;
Ses yeux restèrent secs, son front n'eut pas un pli.
Comme ce haut palmier qui devint le symbole
De notre liberté; — fier quoique foudroyé, —
Répondant comme Christ par quelque parabole.
N'ayant jamais cédé, n'ayant jamais ployé,
Toussaint,^ qui semblait né d'une femme de Sparte,
Malgré la faim, le froid et la captivité,
— Sphinx^ que n'a jamais pu déchiffrer Bonaparte, —
Resta toujours debout dans sa sérénité 1
Œuvres à lire d'Oswald Durand (Grété, éditeur, Gorbeil) : Rires et Pleurs^ Quatre nouveaux poèmes, (1899).
* Mot italien, gérondif du verbe s/*or^ arc, et qui veut dire en forçant; on l'emploie dans le langage musical français.
* Dit Toussaint-Louvertnre, le héi'os de la guerre de l'Indépendance de Haïti. Fils d'un esclave noir, il naquit sur la propriété Bréda, près Le Gap fHaîti) «n 1743. Pendant la Révolution, il rendit de grands services à la France en comJaattant les Anglais et les Espagnols, et fut nommé général en chef des troupes de Haïti par le Dire({toire. Il devint ensuite le chef du gouvernement autonome de l'île. Quand Bonaparte envoya une armée pour reconquérir la colonie et y rétablir l'esclavage, Toussaint se mit à la tête des noirs ; il resta maître de l'intérieur de l'île, mais attiré dans un odieux guet-apens par le général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, il fut embarqué de force pour la France et emprisonné au fort de Jeux (Jura) où il mourut stoïquement en 1803. Lamartine, dans un livre fort beau, a célébré la vie et la mort de ce héros noir. (Voir aussi l'ouvrage de Victor Sehc&lclier Vie de Tousaaint-Lowoerture, 1880.)
* Voir page 160, note 2
Né en exil, à Puerto-Plata (République dominicaine), en 1866.
Comme un grand nombre de Haïtiens cultivés, après avoir fait de bonnes études classiques dans son pays, il vint à Paris pour les achever et obtint sa licence en droit. Depuis lors, il a joué un rôle marquant à Haïti comme journaliste, fonctionnaire supérieur et magistrat. Il est maintenant ministre de la République d'Haïti à Paris. C'est un lettré distingué et un fort bon poète. Mieux qu'aucun autre, il a su trouver des accents éloquents et purs pour rendre les angoisses, la mélancolie et la sensibilité nostalgique de sa race. La tendresse et la pitié s'unissent chez cet homme de cœur pour lui inspirer des vers d'un lyrisme sincère et touchant. Sa poésie généreuse revêt une forme d'une noble simplicité; elle fait aimer sa patrie et çUe est digne d'un fils intellectuel de la France '.
Frères d'Afrique ^
Pour mon père.
Le soir, quand la pensée ouvre grande son aile Et prend à Thorizon un essor incertain, J'ai souvent tressailli de pitié fraternelle, En songeant aux damnés de Tenfer africain.
Deux à deux, à pas lents, sous leurs charges d'ivoire Courbant leurs dos meurtris, ils vont silencieux. Le sang de tons vermeils marque l'épaule noire. Et le sable brûlant met des pleurs dans les yeux.
Ils vont, exténués ! La lanière du guide Arrache à leur torpeur des gémissements sourds ; Une haleine de feu sort de leur gorge aride : Sans entendre, sans voir, ils vont, ils vont toujours !
Quelquefois, espérant tromper leur agonie, Ils exhalent en chœur un étrange concert, Qui monte, avec l'accent d'une angoisse infinie. Au milieu du silence effrayant du désert.
Combien se sont couchés sous ces rideaux de flammes. Loin des nappes d'eau vive et des arbres ombreux Que leur fièvre évoquait !... — Ce sont pourtant des âmes, Et le Dieu du Calvaire est mort aussi pour eux !
* Georges Sylvain est aussi l'auteur d'une savoureuse traduction en dialecte créole des Fables de La Fontaine, qui a pour titre : Cric ? Crac ! C'est une œuvre très originale.
* Extrait de Confidences et Mélancolies. Pour comprendre cette pièce d'une inspiration si noble, il faut se rappeler que la traite des nègres existe encore dans le centre africain. Les colons européens ont môme été bien souvent complices des horribles forfaits accomplis par les négriers au service des despotes musulmans.
S'ils pouvaient à loisir, par les nuits étoilées, S'enivrer du parfum des bosquets rajeunis; Si l'aube les berçait parfois, dans les vallées, Au frais gazouillement des sources et des nids.
Ils ne seraient pas moins savants que nous ne sommes; L'amour leur parlerait un langage aussi doux ; Et nous serions surpris de voir en eux des hommes Plus sincèrement bons * que la plupart de nous !
Mais jusqu'à l'heure où ceux qui se disent leurs frères — Et qui vivent loin d'eux — voudront se souvenir, Us vont par les chemins où sont passés nos pères, Et pensent que leur tour est bien lent à venir !
0 les fiers chevaliers des croisades antiques. Qui, sur l'appel d'un moine aux frémissants discours, Quittaient le fauve abri de leurs doi^ons gothiques Et la terre où gaîment fleurissaient leurs amours^
Partaient pour l'inconnu, comme on part dans un rêve, Chevauchant devant eux, tout droit vers le soleil; S'endormaient au hasard, dans les bois, sur la grève, Sûrs d'entendre partout sonner, à leur réveil.
L'allègre carillon de leur âme héroïque ;
S'en allaient, s'en allaient, à la garde de Dieu,
Sous la clarté du ciel auguste et pacifique,
Toujours plus grand, toujours plus pur, toujours plus bleu;
Couraient à la bataille avec des cris de fête. Frappaient, étaient frappés ; défiaient le vainqueur. Se redressaient, vivaient; ou, bravant la défaite, Tombaient, la lance au poing et la croix siu* le cœur !
Quel apôtre nouveau, pour les luttes prochaines Réveillera ces preux aux éclats de sa voix ! Ou que n'ont-ils du moins fait jaillir dans nos veines Quelques gouttes du sang généreux^ d'autrefois!
^ La plupart des voya$;eurs blancs vantent, en effet, la douceur et la générosité des peuplades nègres restées libres en Afrique.
* Ce mot, emprunté du latin generosus, est pris ici dans son sens primitif et vieilli de noble. L'expression signifie « sang de noble race ».
Déposant ce fardeau de haines imbéciles, ' Qu'attisent l'ignorance et la cupidité; Faisant trêve étemelle à ces guerres civiles *
Dont nos mères diraient ce qu'elles ont coûté \
Nous nous en irions tous au pays des ancêtres ^; Puis, à ceux de là-bas nous parlerions ainsi : « Vos cris désespérés, en dépit de vos maîtres, « Ont retenti vers nous : ô frères, nous voici ! »
Berceuse ^
Quelqu'im dans la nuit s'afflige tout bas,
Quelqu'un qui me voit, que je ne vois pas.
C'est une âme errante, en peine sans doute,
En peine d'errer si tard sur la route.
J'ai les yeux en pleurs sans savoir pourquoi :
Quelqu'un se tient là, debout, près de moi.
Mon cœur bat plus fort: est-ce toi, ma mère?...
J'aurais tant aimé voir à la lumière
Pétiller gaîment ton regard éteint,
— Eteint sans retour, — comme au temps lointain
Où sur tes genoux se berçaient mes rêves!
Caresses d'antan*, caresses trop brèves!...
— - On sent des sanglots dans la voix du vent —
Mère, penche-toi sur ton pauvre enfant.
Et pour endormir sa frayeur qui veille.
Laisse de nouveau bruire à son oreiUe
L'écho rajeuni des airs d'autrefois.
Que tu nous chantais, le soir, à mi-voix!
Elles nous disaient, tes chansons câlines.
Qu'en ce monde, où tout s'achève en ruines,
Il n'est de douceur que celle d'aimer ;
Que les fruits du ciel ne sauraient germer
Dans l'âme qu'aucun flot d'amour n'arrose ;
Qu'amour et bonté, c'est la même chose.
* Ce sont les discordes politi(^ues qui ont empêché jusqu'ici les Haïtiens de développer les ressources de leur admirable pays ; elles cesseraient probablement si Ton parvenait à y établir la petite propriété.
* Les Haïtiens, dans leur immense majorité, sont en effet les descendants des anciens esclaves noirs, importés d'Afrique par les négriers français.
» Extrait de Confidences et Mélancolies. Les Haïtiens ont en général une âme tendre et religieuse; cette poésie traduit fort bien le sentiment qu'on trouve chez un grand nombre d'entre eux.
* Voir plus haut, page 607, note 2.
« Sois bon : le secret de bien vivre est là ! » Te ressouvient-il de ce refrain-là?
J*ai fait de mon mieux. Aujourd'hui, je doute Et j'hésite, hélas! Le ciel sur la route Est si noir, si noir !... Aux rosiers d'amoiu* J'ai voulu cueillir, — cueillir tour à tour Des roses de pourpre et des roses blanches : Le sang de mon cœur est encore aux branches !... Inquiet du sort des tristes humains, J'ai voulu leur tendre en tremblant les mains; Mais lorsque, fiévreux, je sentais la flamme Des purs dévouements embraser mon âme, Pour mon front penché, pour mes yeux en pleurs. Les hommes n'ont eu que des mots railleurs ! Alors des grands bois j'ai connu l'ivresse : S'ils n'ont pu calmer mes cris de détresse, Du moins ne m'ont-ils jamais repoussé.
J'ai tourné vers Dieu mon regard lassé. Quêtant un secours : nul secours n'arrive... Mère, elle avait tort, ta chanson naïve ?
Quelqu'un dans la nuit a parlé tout bas. Quelqu'un qui me voit, que je ne vois pas. Sa voix, douce au cœur comme un chant qu'on aime, A dit à mon cœur :
— € Sois bon, tout de même ! »
Œuvres à lire de Georges Sylvain : Confidences et Mélancolies; Cric? Crac! (1901), Ateliers haïtiens, éditeurs, Paris. — Critique à consulter : Virgile Rossel, Semaine littéraire (43 avril 1912).
ETZER VILAIRE
Né à Jérémie (Haïti) en 1872.
Par une coïncidence curieuse à signaler, ce poète est né dans la ville qui a donné à la France le père de son plus grand conteur ; c'est en eflfet de Jérémie que venait le général Dumas Davy de la Pailleterie, père d'Alexandre Dumas. A part cela, Etzer Vilaire n'a rien de commun avec le célèbre romancier : il est d'une tout autre famille intellectuelle. Quand on lit ses vers, on pourrait s'attendre à y trouver l'influence du milieu haïtien : elle en est presque totalement absente. Pas de couleur locale dans ses impressions ; ses paysages mêmes sont impersonnels et abstraits. Ce poète antillais ne chante ni les splendeurs de la nature tropicale où il a
ETZER VILAIRE 733
vécu, ni les malheurs et les espérances de sa race. A peine effleure-t-il l'histoire de son pays, dans son curieux poème Le Flibustier. Il se contente d'exprimer son âmé. Par ce trait, il est bien le fils intellectuel de la France romantique : c'est un poète né et élevé à Haïti, mais formé par les idées françaises. Ce qui frappe le plus dans ses poèmes, c'est la mélancolie profonde et le sentiment macabre qu'ils reflètent ; il y a du reste de la grandeur dans ses sombres visions qui rappellent parfois Dante et Beaudelaire. Par sa conception générale de la vie, Etzer Vilaire est un pessimiste, mais un pessimiste que la foi protestante a sauvé de la négation 1 ; il croit à l'au-delà et il en attend la Justice. Malgré ce que ses vers ont parfois d'artificiel, c'est un poète fort distingué, qui a de la profondeur, de l'imagination et de la force.
Le supplice de la frégate^
Sur l'onde froide où meurt une lueur céleste
L'immense oiseau surpris promène au loin les yeux.
Son aile auparavant tumultueuse et leste
S'agite sans espoir sous le flot écumeux,
En un spasme troublant, tel im suprême geste.
Tout à l'heure il chassait près des sillons mouvants
Que creuse sur le flot un souffle de colère.
Comme un prodige ouvrant son aile immense aux vents,
Tragique, il tournoyait dans un vol circulaire.
L'œil, plein du fauve éclat d'un ciel crépusculaire,
Fixe, interrogeant Tonde aux secrets émouvants,
Il sortait des hauteurs troublantes et des drames
Où — pirate de l'air — il vit avec l'éclair.
Tout d'im coup, laissant choir ses deux soyeuses rames,
Comme dans im vertige il avait quitté l'air
Et roulait ébloui dans l'écume des lames...
La lutte avec la vague épuise enfin l'oiseau. Vainement il frémit dans sa vaste envergure ; Imbibée, alourdie, impuissante dans l'eau, Son aile enfonce, inerte ; et la morne figure
' Il a subi fortement rinfluence du célèbre théologien Auguste Sabatier, l'un des plus grands penseurs du protestantisme français, l'auteur de : Uapôtre Paul, esquisse d'tcne histoire de sa pensée (1895). — Esquisse d'une philosophie de là religion d'après la psychologie et l'histoire {1897). — Les religions d'autorité et la religion de l'esprit (1904).
» Extrait des Poèmes de la Mort (1898-1905), Fischbacher, éditeur, Paris. — La frégate est un oiseau palmipède qui saisit les poissons à la surface de la mer; mais, quand ses grandes ailes sont mouillées car l'eau, elle devient la proie des animaux marins. Son nom vient de celui du navire à voiles, le plus grand et le plus rapide. En allemand, Fregatten-Vogel ; en anglais, sea-swallow ; en italien, fregata.
734 GHRESTOMATHIË FRANÇAISE
Du voyageur pensif et de funeste augure Emerge, contemplant son Kquide tombeau.
On dirait dans l'orage une voile qui sombre ! Battu des flots vainqueurs et regrettant l'essor, L'aigle touche à son terme, et dans un rêve sombre, Tel qu'un esprit s'envole affranchi par la mort, Sa pensée erre et fuit scrutant l'espace et l'ombre.
Il regarde et se tait, jouet du gouffre obscur. Tel un miroir tremblant où pleure une buée, Son œil gris réfléchit le terne et vague azur, L'immensité s'y tient toute, diminuée, A travers comme un voile. 11 songe à sa nuée. Plus ému qu'un mortel ne l'est du ciel futur.
Son rêve intérieur, qu'il contemple, voyage Indéfiniment loin. Il revoit son berceau Flottant, immense, où tout un mouvant paysage S'éclaire, ondule, fuit, emporté dans l'assaut Des vents... Il rêve encor qu'il chevauche l'orage.
Il évoque, exalté, le fécond firmament Qui soudain se dévoile, ouvrant des perspectives Sans fin, dans les splendeurs et le frémissement Des soleils merveilleux ; et, ses ailes captives, Tout là-haut, parmi des torrents de lueurs vives. Il les revoit noyer son étemel tourment- Soudain un frisson brusque agite son plmnage ; Et, comme pour chercher enfin lui confident A son grand désespoir muet, vers le nuage Il se retourne, il pousse im cri rauque et strident, Sinistre et vain appel jeté dans un naufrage !
Puis il ferme les yeux, accablé de stupeur, Et se berce, enivré de tristesse profonde. Dans une immensité de silence et d'horreur... Comme après une épave, en un instant, le monde Des basses eaux se presse, avide, au sein de l'onde. Dévorant le captif taciturne et sans peur...
0 poète altéré de rêve et de mystère ! Aigle esseulé, sublime en ton vol ondoyant ! Heurtant les astres d'or, perdant sous toi la terre, Météore animé, tu passais, flamboyant !
Un éclair signalait ta course solitaire...
ETZER VILAIRE 735
Mais ta chute égale ton essor !... Eperdu, Roulant aux plus profond des souffrances amères, Dans Tabîme insondable à tes pieds étendu, Te voilà, moribond ivre encor de chimères !... Il te restait un cri pour clamer tes misères : Ce cri, tu l'as poussé, strident !.., il s'est perdu !
Les étoiles filantes ^
Lorsque l'Eté voit sourdre au ciel ses nuits brûlantes Pleines d'yeux entr'ouverts, l'image de la mort Surgit avec l'essaim des étoiles filantes. Joyaux perdus, pleuvant d'un merveilleux trésor.
En un ruissellement de muettes fusées, Elles glissent des cieux et s'éteignent dans l'air. Fragments d'étoiles d'or aux flammes épuisées. Dont la gloire agonise en un rapide éclair.
Que d'éclatants pensers, splendides météores.
Fugitives lueurs de mes primes aurores.
Ont comme elles, hélas ! filé dans mon ciel noir !
Que de rêves a vu mourir mon désespoir.
Soleils trop tôt brisés écroulés de mon âme
Et sillonnant ma nuit de brusques traits de flammes !
Testament '.
Lorsque je goûterai le charme de la moi*t.
Quand le philtre ' éternel qui fait que Ton s'endort
En mon cœur lavera l'amertume du sort,
— Vous êtes bien assez pour porter seuls ma bière, —
Portez-moi, mes amis, sans pompe'* au cimetière.
Prenez tout simplement le plus frêle cercueil Pour celui qui connut tout le mal de l'orgueil. De grâce, épargnez-moi les vanités du deuil ! Surtout, pas de discours sur ma couche dernière : A quoi bon tant de bruit autour de ma poussière ?
» Extrait des Poèmes de la Afor/;^( 1898-1905).
"Extrait des Poèmes de la Mort (1898-1905).
» Du grec çUt^ov, breuvage magique, spécialement pour inspirer l'amour.
* Le mot pompe i dérivé du grec w^ief^ par le latin pompa, veut dire convoi et par extension, appareil magnifique.
Vous m'avez bien aimé, je vous l'ai bien rendu ! Rien ne m'a consolé dans mon sentier perdu Que le parfum d'amour dans nos cœurs répandu... Où je suis né, mon âme est triste et prisonm'ère ; Je suis comme une fleur qu'on foule en une ornière...
Je ne m'en plaindrai plus et n'en garde aucun fiel, Mais l'immense appétit du bonheur étemel... Souvent le cœur de l'homme est un vase de miel Avare et refusant son baume salutaire : C'est brisé qu'il l'épanché et parfume la terre.
Je crois au Dieu qui fut hier comme aujourd'hui, En qui, par qui, pour qui tous les soleils ont lui. Ce qu'on ne peut nier ni connaître, c'est Lui !... Que je sois ange, esprit ou cendre, ombre ou lumière. Mon âme attend un ciel, ma tombe une prière !
Œuvres à lire d'Btzer Vilaire, Fischbacher, éditeur, Paris : Années tendres (1888-1897) ; Poèmes de la Mort (1898-1905). — Critiques à consulter • Solon Menas, Dantès Bellegarde, Amilcar Duval, Georges Sylvain, AtUeurs haïlienSf (morceaux choisis et notes (1904) ; H. Adolphe Lara, La Démocratie de la Guadeloupe (24 février 1906); Edmond Laforest, L'Œuvre poétique d'Etzer Vilaire (1907). C'est ici le lieu de rendre hommage à M. Georges Barrai qui a fait connaître Etzer Vilaire dans sa très précieuse collection des Poètes français à l'Etranger,
Parmi les autres poètes haïtiens dont j'aurais voulu pouvoir reproduire ici des extraits, je citerai encore : Tertulien Chuilhaud, Paul Lochard, Massillon-Coicou^ A. PommayraCy Amédée Brun^ Louis Borno et Charles Moravia.