‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 27 sur 176 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Rome, que me veux-tu? quel charme attendrissant

Tourne vers tes déserts ma triste rêverie?

D*où vient que loin de toi mon cœur ému ressent

Ce doux mal que, loin d'elle, on sent pour sa patrie ?

Et toi, Venise aussi, d*où vient que malgré moi

J'ai des pensers d'exil lorsque je pense à toi?

J*aimais à contempler votre ciel sans nuage :

Est-ce lui qui vers vous reporte mes soupirs ;

Et, pour mieux m'attirer par sa brillante image,

De toutes ses splendeurs luit dans mes souvenirs?

Mais Naple ' a de beaux jours, des jours plus beaux encore,

Un ciel plus transparent, plus pur, plus radieux;

Regarder c'est jouir, quand Naples se colore

De la teinte du soir qui rafraîchit vos yeux,

Ou sort avec ses monts des vapeurs de l'aurore.

Le soleil à lui seul remplit le firmament,

Quand ses ardents rayons la couvrent tout entière,

Brûlent les flancs bronzés du Vésuve fumant,

Et qu'aux feux du midi le golfe s'enflammant

Roule à vos pieds l'azur, Técume et la lumière.

Et ce soleil pourtant, ces jours dont Naple ^est fière.

Ces belles nuits, ces monts, ces flots éblouissants.

Cet océan de feu ne parle qu'à mes sens.

Est-ce vous que j'aimais, brillantes cascatelles?

Est-ce votre fraîcheur que je cherche au réveil.

Votre mumure absent qui berce mon sommeil?...

Mais j'ai u se briser des cascades plus belles ;

A travers leur cristal j'ai vu du haut des airs

L'iris, de ses couleurs plus prodigue pour elle.

Se jouer dans leurs flots qui lançaient plus d'éclairs.

Et pourtant quand je pense aux cimes éternelles,

Aux torrents écumeux des rochers de Terni ',

C'est comme un voyageur et non un banni.

Des pontifs romains fastueuse demeure.

Travaux de Raphaël, monuments des Césars,

Tombeaux, peuple de marbre enfanté par les arts.

Chênes verts d'Albano, c'est donc vous que je pleure.

* Cette pièce, extraite des Derniers chants, fut composée le lendemain de lareprésentatioD, de 9farino Paliero, en 1829. Vinet la cite comme une œuvre remarquable; elle l'est, en effet, mais on y sent fortement l'influence de Lamartine.

* Ainsi orthographié ce mot est une licence poétique.

' LocAlité de l'Ombrie, sur la Nera, célèbre par la magnifique cascade du Yelino.

Jardins de la Brenta qui parfumez les vents,

Ce sont vos orangers, votre magnificence,

Et du palais ducal les souvenirs vivants...

Mais de grands souvenirs revivent à Florence.

O vous, pour qui mon choix pencha de préférence.

N'en convenez-vous pas ? Florence, votre sœur,

A des marbres divins comme de frais ombrages ;

Elle emprunta son nom aux fleurs de ses bocages ;

Et Florence pourtant ne dit rien à mon cœur.

Ah ! quels que soient les feux dont le ciel se décore,

La splendeur des cités, leurs monuments pompeux,

Il n'est point de beaux lieux que n'embellisse encore

Le sentiment profond qu'on éprouva près d'eux.

Les bords où, voyageur, il s'exila lui-même.

N'ont pour l'indifférent qu'un charme passager ;

Alors qu'il les admire, il se sent étranger;

Mais le ciel du pays est aux lieux où l'on aime.

Du jour qu'elle parut à mes yeux attendris,

Un intérêt plus cher, une beauté nouvelle,

Je ne sais quel attrait qui fait qu'on se rappeUe,

Prêta de l'éloquence à la tombe, aux débris.

Et je n'oubliai plus quand j'admirai près d'elle.

L'air natal m'agita d'un doux frémissement ;

Je crus voir refleurir une gloire flétrie ;

Tout me sembla grandeur, chef-d'œuvre, enchantement,

Tout me fut souvenir, tout me devint patrie.

Et lorsque malgré moi je me laissai charmer

A l'amour dont pour vous mon âme s'est éprise,

Kome, ce n'est pas toi ; ce n*est pas toi, Venise,

C'est elle * que j'aimais en croyant vous aimer!

Ne verrai-je donc plus se dérouler ces plaines.

Ces coteaux onduleux comme les flots des mers?

Ne les verrai-je plus, ces campagnes romaines,

Dont mes pas auprès d'elle ont foulé les déserts,

Et ce noir Coh'sée, et, dans sa vaste enceinte.

Ces clartés qui tombaient des arceaux entr'ouverts,

Quand, la tête penchée, un bras sur la croix sainte,

A minuit, belle et pâle, elle écouta mes vers ?

Des jardins Médicis qui me rendra l'ombrage,

Les pins silencieux des jardins Pamphili,

Où dans son souvenir j'errais enseveli?

* L'auteur fait allusion ici à la belle Elise de Gourtin, dame d'honneur de la reine Hortense, que, plus tard, il épousa.

Que mon cœur tressaillait dans ce sentier sauvage, A travers les vapeurs des flots de Tivoli *, Lorsque son voile humide effleurait mon visage ! Qu'ai-je admiré, profane, à ce bruit solennel De l'airain, des clairons, des foudres de la guerre, Quand les bras d'un vieillard, étendus vers le ciel. Recueillaient ses pardons pour les rendre à la terre ? Profane, j'admirais ce front noble et charmant, Rêve éternel de ceux qui l'ont vue im moment. Rendez-moi, lieux chéris, dont le nom seul m'agite. Rendez-les moi, ces jours où j'ai vécu si vite, Ce dévorant espoir d'un plaisir qu'on attend. Ces craintes, ces transports, cette flamme sacrée Que ses yeux répandaient dans mon sein palpitant, Dont mon cœur s'embrasait à sa voix inspirée, Ces siècles de bonheur pressés dans un instant ! Eh quoi ! les ressaisir n'est plus en ma puissance ; Quoi ! jamais oubliés, mais passés pour jamais ! ^ Ils l'étaient à Venise ; et, malgré son absence. Elle anima pour moi ce tombeau que j'aimais. Je l'y voyais encore, et mon âme attristée Regrette jusqu'aux lieux où je l'ai regrettée. De nos beaux jours de Rome un effet pâle et doux Eclairait ces débris, lorsque l'Adriatique Venait, comme une veuve en deuil de son époux, Mêler à mes soupirs son bruit mélancolique... Ah ! qu'aije dit? ces jours que je croyais perdus Que je redemandais au soleil d'Italie, Un seul jour les vaut tous et me les a rendus. - Ils briUent à mes yeux sur la France embellie. Celle de qui l'image accompagnait mes pas Dans ce dernier palais des héros de Venise, Funèbre monument, peuplé par le trépas.

Où l'immortalité sur la tombe est assise, Celle à qui j'ai juré de ranimer ces morts. Tremblante de ma crainte, heui*euse de ma joie, Elle a vu le succès couronner mes efforts. Cette gloire est la sienne, et je la lui renvoie.

* Tivoli, bâtie sur une colline verdoyante, près des belles cascades de l'Anio; non loin de là se trouvent les ruines de rimmense villa d'Adrien, la plus somptueuse qui fût jamais. (Elisée Reclus.)

• Réminiscence du Lac de Lamartine. Voir plus loin cette pièce, qui date de 1817, et la comparer à celle-ci.

26 GHBESTOMATHIE FttAKÇAISE

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Oui, ces frémissements d'un plaisir douloureuxi Ces cris des spectateurs, ces pleurs versés par eux, Ce pouvoir d'exciter l'espoir ou les alarmes, D'emporter avec soi les cœurs dans son essor, Ce triomphe enivrant a d'ineffables charmes; Mais un de ses regards m'enivrait plus encor. Et j'aurais tout donné pour une de ses larmes !

Marino Faliero^

Marîno Faliero^ doge de Venise, pour venger' une insulte faite à sa femme par Steno^ jeune patricien^ un des quarante, conspire contre la République de Venise; il est découvert et condamné à mort. Il va ôtie exécuté, et, pour comble de malheur, il sait que sa jeune femme, pour lasfuelle il s'est perdu, a manqué à ses devoirs d'épouse. Doublement Irappé par l'écroulement de sa fortune et de son foyer, il écoute la sentence dans le palais du Conseil des Dix.

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