‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 26 sur 176 · PIERRE LEBRUN · texte numérisé non relu

PIERRE LEBRUN

Pourquoi, dès mars en fleur, échappant au sommeil, Le Céphise* les voit sur ses eaux murmui'antes, De THymette^ accourir si follement errantes, Et si vives sous le soleil ?

C'est le printemps qui se révèle

Dans cette existence nouvelle

Dont elles ignorent l'auteur; Et c'est la liberté qui, puissante et féconde, Aux Grecs, frappés soudain du feu générateur, Fait sentir sa. saison qui brille sur le monde, Des siècles rajeunis printemps réparateur. Le despotisme enfin combat contre lui-même.

Le peuple, las d'un joug extrême.

Soulève un jour son front tombé.

L'arc, pressé d'une main peu sage,

Se redresse et frappe au visage

Le maître qui l'a trop courbé.

Le désespoir qui croît s'élève à la menace ; La haine a son courage et la peur son audace.

Pensait-on, en voyant l'Archipel calme et doux

En silence porter ce vaisseau d'île en île %

Que l'Archipel toujours fût un lac immobile.

Ou n'eût qu'un vent sans force, ime onde sans courroux ?

Le colosse flottant s'admire en sa conquête ;

Et, dans le bel azur plongeant ses flancs d'airain;

Sur les flots qu'il écrase il marche en souverain,

Fier du pavillon rouge éclatant sur sa tête ;

Mais, si le vent du soir sort du gouffre d'Argos,

n peut, devant Hydra, s'entendre avec les flots ;

Et malheur au vaisseau, le jour de la tempête !

Elle approche! elle vient ! l'éclair en est jeté. Vers Drajakan, un cri, par Scyllen répété *, Frappe les Grecs de joie et les Turcs d'épouvante. C'est toi qui lui réponds, du haut de l'Erymanthe ^

« La plus importante rivière de TAttiqae; elle se jette dans la baie de Phalère. « Chaîne montagneuse, au sud-est d'Athènes, célèbre par le miel de ses abeilles.

■ Allusion au vaisseau ottoman qui recueillait chaque année les impositions des différentes parties de l'Archipel.

• Noms des localités où tombèrent le même jour les deux héros qui avaient tenté de soulever la Moldavie et la Valachie contre les Turcs.

■ Montagne du Péloponèse. Dans la mythologie, elle était célèbre à cause du sanglier monstrueux qu'Hercule y prit vivant.

14 CHBEStOMATHl£ FRANÇAISE

Sainte Religion \ sœur de la Liberté ! J'ai vu, j'ai tu ces deux sœurs immortelles, Qui d'un peuple innocent ont écouté les pleurs, Paraître, et faire au ciel, avec leurs blanches ailes, Briller, l'une sa croix, l'autre ses trois couleurs*. Elles mêlent dans l'air leurs célestes emblèmes. Et voilà qu'un drapeau formé dans les deux mêmes, Est tombé sur la terre, aussitôt toute en fleurs; Je les vois maintenant, ces saintes alliées, Qui se donnent la main, et, d'un front souriant, Ont fait signe à la Grèce et montré TOrient ;

Et, l'une sur l'autre appuyées,

Pour toujours réconciliées,

Reprennent leur vol mutuel :

Comme au temps de leur premier âge,

Quand le Dieu qui hait l'esclavage

Les a fait descendre du ciel.

Les tyrans à ce Dieu doublement infidèles. Qui tenaient sous leurs lois un beau peuple avili,

De l'immense éclat ont pâli.

Et déjà, fugitifs, cherchent leurs cil^adelles ; Déjà de leurs pyrgos' s'échappent les agas Vers Coron et Nauplie et Corinthe et Patras, Qui bientôt à leur tour les chasseront loin d'elles.

Car il est dans le ciel, il est dans le courage, 11 est dans tout un peuple armé de désespoir Des forces que lui-même il ne saurait prévoir. 11 serait beau que seul il sortît d'esclavage, Et du peuple empesté nettoyât son rivage ! Ah! parmi tant de flots, dût-il même échouer, 11 peut être encor beau qu'il périsse ; la gloire Couronne le malheur qu'on lui fait avouer : Le prix n'est pas toujours gagné par la victoire. Souvent des chars vaincus ont partagé les chants Qu'oifraient aux chars heureux les lyres de l'Alphée \

» C*est l'archevêque do Patras, Gcnnanos, qui souleva la Morôe au début de la guerre de l'indépendanco.

'Le drapeau des Grecs insurgés était Lieu, vert et rouge.

" Pyfgos, petits châteaux carrés, dans lesquels vivaient les agas ou chefs militaires turcs, pressureurs du peuple.

• Fleuve qui arrosait la plaine de l'Elide où a"élpvait Olympîe, la ville des jeux célèbres, dits olympiques.

PIERRE LEBRUK ' 15

Platée et Marathon ^ n'est-ce pas dans vos champs Que la gloire a mis son trophée?

Quand Philippe*, à la Grèce autrefois si fatal, L'eût fait enfin tomber, mourante de sa lutte, Chéronée ! en ta plaine un lion colossal Fut élevé par elle en l'honneur de sa chute, A ses héros vaincus monument triomphal.

La pierre encore, autour de son antique place ^^ . Fait palpiter le cœur de l'étranger qui passe. Eh bien ! d'un noble eflfort par un peuple entrepris, Un semblable trophée est-ce un indigne prix ? Serait-ce peu qu'enfin, d'une belle journée, La Grèce pût venger cinq siècles de mépris,

Et, retombant, mais couronnée.

Voir le lion de Chéronée, Colosse dispersé, rassembler ses débris !

Sur la mort de Napoléon^.

L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière Soudain vient de descendre, et pour jamais a lui. Le siècle qui marchait brillant de sa lumière. Dans la nuit achevant une obscure carrière, Semble finir, descendre et s'éteindre avec lui. Un grand homme n'est plus ; et pour jamais a lui L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière. .

Au bruit tout à coup échappé

Du roc lointain de Sainte-Hélène.

Depuis les cimes de Calpé ^

Jusques au dernier Borysthène *,

Les rois se sont levés, surpris ;

Les peuples ont poussé des cris :

1 Noms des bataiUes que les anciens Grecs livrèrent aux Perses au V<»« siècle.

s Roi de Macédoine, il écrasa les Grecs alliés à Chéronée (Béotie) en 339 et se mit ensuite à leur tête pour aller attaquer les Perses. Ce fut son fils Alexandre le Qrand qui réalisa son projet de conquête asiatique.

' Le lion de Chéronée fut exhumé en 1818 par Odyssée, un des héros de l'Indépendance. Il glt encore, brisé en partie, dans la plaine sacrée d'où l'on aperçoit la cime neigeuse du Parnasse.

A Extrait d'un long poème lyrique écrit en 1821. Ces vers sont inférieurs à ceux de Maazoni, de Lamartine, de Victor Hugo et de Barbier sur Napoléon ; ils ont cependant assez de souffle.

* Nom ancien du rocher de Gibraltar.

* Ancien nom du fleuve Dnieper en Russie.

« Il n^esi plus ! il i^est pins ! s Et, dans l'Eorc^ie immoise^ A ses eris, tottt à eoop, sneeède nn giand sOence.

Elcigaé, mais non pas absent^

Prisonnier, mais eneor puissant»

Le héros, snr sa Tie exilée et captÎTe, Comme aux jours où son sort brillaît éblornssant, Attadiait les regards de l'Europe attentÎTe. Ije monde eneor semblait^ sujet de son pouvoir. S'animer de lui seul, vivre de sa présence. Combien de passions, de crainte, d'espérance. Lui seul, de son rocber, faisait eneor mouvoir! Lui disparu, le monde est vide, solitaire. Immobile; on dirait que ses derniers moments

Ne laissent plus d'événements

Dignes d'intéresser la terre.

Quelle torpeur semble saisir

L'Europe si longtemps active,

Et qui, sans but qui la captive,

N'a plus de vœu ni de désir !

Peut-être, vingt ans occupée

A craindre la terrible épée

Du soldat deux fois empereur,

Maintenant oisive et muette,

En secret même elle regrette

L'émotion de sa terreur.

Mais n'en croit-elle point quelque voix mensongère ? Ce trépas, c'est un bruit peut-être insidieux ? Qui le témoigne ? Et qui, sur la rive étrangère, Ji'a touché de ses mains et l'a vu de ses yeux? Est'il vrai? se peut-il qu'au monde soit ravie Une existence encore si pleine d'avenir?

Et qu'une si puissante vie

Ainsi qu'une autre ait pu finir ?

Croirai-je qu'éteignant l'étoile vagabonde, Le sort ait pu soumettre à l'étemel repos ("o guerrier voyageur qui parcourut le monde

Avec un sceptre et des drapeaux?

Oui, lo voilà couché sur un lit funéraire, Sans sceptre, sans drapeaux qui lui parent la mort ; Sans compagnons guerriers, sans pompe militaire,

Tout seul en présence du sorti

PIERRE 'lEBEUN 17

Prêt à quitter les camps dont il aime l'image, L'habit qu'il y portait il le revêt encor ;

Il a mis ses éperons d'or Pour le dernier combat et le dernier voyage. Ces yeux, ces traits éteints, ce front creux et plombé, D'une mort domestique ont donc subi l'injure! Ce général fameux comment est-il tombé Sans batailles et sans blessure ?

0 défaite du conquérant!

0 combien, alors qu'il expire, Sa main laisse échapper de sceptres en s'ouvrant! Que sa pensée entraîne avec elle en mourant D'images de combats, et de gloire, et d'empire !

Le puissant Charles-Quint S du trône descendu, Fit préparer vivant son sépulcre ^, et d'avance. Immobile et muet dans la bière étendu, Essayait de la mort la nuit et le silence. Plus grand, Napoléon au faîte de son sort, Au sommet oublieux de la toute-puissance.

S'était souvenu de la mort.

Dans l'abbaye antique ^ où trois races royales Lui doivent du tombeau les honneurs retrouvés. Où de cent rois épars les débriâ relovés Régnent silencieux sous les nefs sépulcrales. Vaste palais des morts, lui-même avait un jour Marqué l'espace étroit de son dernier séjour ; Et sur le marbre noir étaient déjà tracées Des paroles de deuil, non encore effacées.

Où donc est l'hôte couronné

A cette place destiné?

Pourquoi sous cette voûte humide,

Aux regards si longtemps ouverts.

Ce caveau reste-t-il désert?

Napoléon est mort et son sépulcre est vide !

* Roi d'Espagne et empereur d'Allemagne (1500-1558), rival de François ï«r, roi de France. Il abdiqua définitivement en 1556.

« C'est une pure légende.

' L'abbaye de Saint-Denis oii il avait marqué son tombeau en 1811. On sait qu'il repose aux Invalides depuis 1840.

OHREST. FR. POÈTES î^

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Des superbes humains incorrigible orgueil ! Vanité des grandeurs, vanité du cercueil!

Néant dont un néant se joue !

Celui dont les désirs embrassaient l'univers S'est brisé dans la gloire ; et, pour dernier revers,

Jusque dans la mort il échoue !

Surpris à cet écueil nouveau,

De son âme démesurée

L'ambition, encor frustrée,

N'a pu même atteindre iin tombeau.

Ah ! s'il avait voulu ! si de ce rang suprême • • Dont la gloire l'avait tenté • . . . L'orgueilleux se fût contenté,

Il aurait dans la mort porté son diadème ;

Et peut-être il vivrait! D'un trop superbe espoir

Pourquoi la France a-t-elle encouragé l'audace?

Que de vœux insensés exaltaient son pouvoir !

Quel avenir nos chants promettaient à sa race!

Avouez-le, Français î oui, vous l'aimiez alors.

J'ai souvent dans Paris entendu vos transports Accueillir ses vastes conquêtes ;

Je vous ai vus en foule éblouis de ses fêtes

Et des hauts monuments dont il chargeait vos bords ;

Vous marchiez orgueilleux de commander en maîtres

Aux peuples les plus grands, aux plus fiers potentats, Et de régner sur plus d'états Que n'en connurent vos ancêtres.

Napoléon alors plaisait à tous les yeux :

Il était un héros, car il était heureux.

Vous n'aperceviez pas, frappés de sa lumière,

Le cortège de maux à son char attaché.

Et derrière un vainqueur le despote caché.

J'ai partagé longtemps votre erreur tout entière.

Jeune, à l'erreur commune aurais-je résisté ? Eh! comment refuser d'y croire?

Il avait revêtu la gloire Des couleurs de la liberté ; Et, d'une crédule ignorance Détrompé trop tard aujourd'hui, Mon cœur, en ne suivant que lui, Ne croyait aimer que la France.

CASIMIR DELAVÎONE 19

Comme il m'avait séduit ! Que son éclat vainqueur Avait fait dans mon âme une profonde empreinte! Ah ! sa mémoire en moi n'est pas encore éteinte, Et son nom prononcé fait palpiter mon cœur ^

II est, il est dans le génie Un ascendant, un charme, un attrait enchanté : Une force puissante, aveugle, indéfinie, Nous entraîne vers lui comme vers la beauté.

Comme elle, il répand une ivresse

Qui trouble l'âme et la raisQn,

Et dont l'invincible poison Une fois éprouvé nous subjugue sane cesse. 11 peut nous tromper, nous trahir.

Nous contraindre de le haïr, Mais, comment oublier la foi jadis donnée ? Comment perdre jamais ce premier sentiment, Cette admiration tendre et passionnée, Que les plus détrompés repoussent vainement? On le blâme, on l'accuse, on le hait, on l'abhorre ; Mais notre cœur souvent en secret se dédit.

Et même alors qu'il le maudit,

Se surprend à l'aimer encore K

Principales oeuvres en vers à lire : (Perrin et G»«, éditeurs), Poésies (1807-1837); Théâtre : Marie-Stuart (1820); Le Cid d'Andalousie (1825). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains, T. Il (1841); Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX» siècle ; Paul Albert, La littérature française au XIX* siècle ; G. Merlet, Tableau de la littérature française.

Né au Havre en 1793, mort à Lyon en 1843.

11 débuta au lendemain de Waterloo par de» odes éloquentes, d'un patriotisme noble, écrites pour consoler la France de ses gloires abattues. Ses Messéniennes eurent un succès énorme. Elles renferment de fort beaux vers ; malheureusement elles sont^ en maints endroits, déparées par le style empire, la rhétorique boursouflée du pseudo-classicisme, la manie des allusions antiques, ridicule dans des sujets modernes où. il s'agissait d'exprimer des sentiments français. Plus tard, sous l'influence du roman-

* n faut se rappeler que Pierre Lebrun fut élevé au prytanée de Sainf-Gyr, fondé par Napoléon, et reçut une gratification de l'empereur pour sa première ode.

' C'est à peu près l'opinion moyenne des Français qui ont pardonné à Napoléon sa tyrannie en sanvenir de sa gloire immortelle.

tisme, la poésie de l'auteur se haussa à une forme plus belle. Gomme lyrique, cependant, il est à peine Tégal de Pierre Lebrun; on ne saurait le comparer à aucun des grands romantiques. C'est par son théâtre qu'il s'est élevé le plus haut. Là, il a montré une originalité réelle. Dans ses premières pièces dramatiques il a devancé, lui aussi, sur certains points, Victor Hugo, Dumas, Alfred de Vigny, et,, plus tard, parallèlement à eux, il a contribué à créer le nouveau théâtre. Ses pièces comiques en vers ont la même valeur littéraire. Pendant l'ère romantique, il fut à peu près le seul à soutenir la dignité de la grande comédie ; Jules Lemaître va jusqu'à dire qu'il ouvrit les voies à Emile Augier. Son théâtre, très scénique, très élevé, serait immortel s'il était soutenu par le prestigieux style du chef de l'école à laquelle il se rattacha sans l'imiter servilement.

A Lord Byron ^

L'Europe doit t'absoudre, en lançant Tanathème

Sur tes tristes imitateurs- La gloire n'appartient qu'aux talents créateurs ;

Sois immortel : tu fus toi-même.

Il brille d'un éclat que rien ne peut ternir. Ce tableau de la Grèce au cercueil descendue, Qui n'a plus de vivant que le grand souvenir

De sa gloire à jamais perdue.

Contemplez une femme, avant que le linceul En tombant sur son front brise votre espérance, Le jour de son trépas, ce premier jour du deuil Où le danger finit, où le néant commence : Quelle triste douceur! Quel charme attendrissant! Que de mélancolie, et pourtant que de grâce Dans ses lèvres sans vie où la pâleur descend ! Comme votre œil avide admire en frémissant Le calme de ses traits dont la forme s'efface, La morne volupté de son sein pâlissant ! Du corps inanimé l'aspect glace votre âme ; Pour vous-même attendri, vous lisez vos destins Dans l'immobilité de ses beaux yeux éteints. Ils ont séduit, pleuré, lancé des traits de flamme. Et les voilà sans feux, sans larmes, sans regard! Pour qu'il vous reste un doute, il est déjà trop tard ;

*'Extraitde8 Messéniennes, (1815-1824). Lord Byron, célèbre poète anglais (1788- 1824) de VEcole romantique, qui s'exila après avoir scandalisé les Anglais par ses mœurs dissolues. Il mourut de la fièvre à Missolonghi, pendant qu'il combattait pour Tindépendance de la Grèce. Sa mort a inspiré plusieurs poètes français, Lebrun et Lamartine entre autres. Pour ce dernier, voir le Dernier chant du pèle- Hnage d' ffarold dRus les Nouvelles méditations poétiques .

Mais l'espoir un moment suspendit votre crainte,

Tant sa tête repose avec sérénité,

Tant la main de la mort s'est doucement empreinte

Sur ce paisible front par elle respecté,

Où la vie en fuyant a laissé la beauté !

C'est la Grèce, as-tu dit, c'est la Grèce opprimée ; La Grèce belle encor, mais froide, inanimée ; La Grèce morte !... Arrête, et regarde ses yeux :

Leur paupière longtemps fermée

Se rouvre à la clarté des cieux.

Regarde, elle s'anime ; écoute, sous ses chaînes

Son corps frémit et s'est dressé.

Ce pur sang, que le fer a tant de fois versé, Pour se répandre encor bouillonne dans ses veines ;

Son front qui reprend sa fierté, Pâle d'un long trépas, menace et se relève ;

Son bras s'allonge, et cherche un glaive ;

Elle vit, elle parle, elle a dit : Liberté !

Morte, tu l'admirais ; vivante, qu'elle est belle !

Tu ne peux résister à son cri qui t'appelle !

Tu cours, tu la revois, mais c'est en expirant.

Oh ! qui pourrait des Grecs retracer les alarmes.

Les vœux, les chants de deuil mêlés au bruit des armes ?

Autour de la croix sainte, au pied des monts errant,

Le peuple confondait dans l'ardeur de son zèle

Son antique croyance avec sa foi nouvelle.

Invoquait tous ses dieux, et criait en pleurant :

« Vent qui donnes la vie à des fleurs immortelles,

» Toi, par qui le laurier vieillit sans se flétrir ;

» Vent qui souffles du Pinde, accours, étends tes ailes

» Ton plus beau laurier va mourir !

» Flots purs» où s'abreuvait la poésie antique, » Childe Harold * sur vos bords revient pour succomber ; » Versez votre rosée à ce front héroïque

» Que la mort seule a pu courber.

» Dieux rivaux, de nos pleurs séchez la source amère; » Dieu vainqueur de Satan, Dieu vainqueur de Python, » Renouvelez pour lui les jours nombreux d'Homère

» Et la vieillesse de Milton ! »

* Titre d'un célèbre poème de Byron, en anglais: Childe Harold's PUyrimag^, dans lequel il s'est plus ou moins mis en scène.

22 GHBESTOMATHIE FRANÇAISE

N'invoquez pas les vents, insensés que vous êtes ! Leur souffle aime à flétrir la palme des poètes,

Tandis qu'il mûrit les poisons I N'invoquez pas les flots des fontaines sacrées Ils brûlent tôt ou tard les lèvres inspirées

Pour qui semblaient couler leurs dons ! N'invoquez pas les dieux ; ils dorment, la mort veille. Pour peu qu'un bruit de gloire ait dénoncé vos jours

A son impitoyable oreille,

La mort entend ; les dieux sont sourds ! Il n'est plus ! il n'est plus ! toi qui fus sa patrie, Pleure, ingrate Albion : l'exil paya ses chants. Berceau de ses aïeux ^ pleure, antique Neustrie ;

Corneille et lui sont tes enfants.

Et toi que son trépas livre sans espérance Aux chaînes des tyrans qu'auraient punis ses vers, Pleure, esclave; son luth consolait ta souffrance.

Son glaive aurait brisé tes fers !

Les Grecs le vengeront, ils l'ont juré : la gloire

Prépare les funèbres jeux

Qu'ils vont offrir à sa mémoire.

Qu'ils marchent, que son cœur repose au miHeu d'eux,

Enseveli par la Victoire.

Alors avec le fer du croissant abattu

Ils graveront sur son dernier asile :

« O sort! que ne l'épargnais-tu ?

» Il chantait comme Homère, il fût mort comme Achille ! » Ah ! quels que soient les lieux par sa tombe illustrés. Temple de la vertu, des arts, de la vaiUance, Dont Londre est fière encore et qu'a perdu la France, Son ombre doit s'asseoir sous tes parvis sacrés. Westminster ^, ouvre-toi ! Levez- vous devant elle.

De vos linceuls dépouillez les lambeaux, Koyales majestés ! et vous, race immortelle. Majestés du talent, qui peuplez ces tombeaux ! Le voilà sur le seuil, il s'avance, U se nomme... Pressez- vous, faites place à ce digne héritier ! Milton, place au poète! Howe, place au guerrier !

Pressez-vous, rois, place au grand homme !

* La famille paternelle de Lord Byron est originaire de Normandie ; ses :aïeux suivirent Guillaume-le-Gonquérant en Angleterre. Par sa mère, il descendait des Stuarts.

* Célèbre abbaye de Londres où l'Angleterre ensevelit ses morts illustres.

CASIMIR DELATIGNE 23

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