BERANGER
Nous n'avons rien : arbres, fleurs, ni moissons, Est-ce pour nous que le soleil se lève? Et, vers le ciel se frayant un chemin. Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! calomnier la vie !
C'est par dépit que les vieillards le font. Est-il de coupe où votre âme ravie, En la vidant n*ait vu l'amour au fond? Us répondaient : c'est le rêve d'un ange. L'amour! en vain notre voix l'a chanté. De tout son culte un autel est resté; Y touchions-nous, l'idole était de fange. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants! mais, les plumes venues. Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid, Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith. Ils répondaient : le laurier devient cendre. Gendre qu'au vent l'envie aime à jeter; Et notre vol dût-il si haut monter.
Toujours près d'elle il faudra redescendre. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partiâ en se donnant la main.
Pauvres enfants ! quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis ? Dans la patrie on retrouve une mère, Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : ce drapeau qu'on escorte Au toit du chef, le protège endormi ; Maïs le soldat, teint du sang ennemi.
Veille et de faim meurt en gardant la porte. Et, vers le ciel se frayant un chemin. Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres, Sa voix de père a dû calmer vos cris. Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas. Dieu, que ton nom puissant,
Qu'on jette en Tair comme un nom de passant, Soit, lettre à lettre, effacé de notre âme. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.
Dieu créateur, pardonne à leur démence.
Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,
Ne sachant pas qu'en une chaîne immense.
Non pour nous seuls, mais pour tous^ nous naissons.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi.
Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
* (Œuvres complètes de Béranger (Garnier, frères éditeurs, Paris). A lire : Béranger, Ma Biographie (1S58); Le Béranger des Ecoles avec notice de Lègouvé (1890). Critiques à consulter : Sainte-Beuve^ Portraits contemporains, T. I. (1833-1838 ; Causeries du Lundi, T. II, 1850; et NouveatMc Lundis, T. I, (1861); Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX* siècle (1845); Arthur Arnould, Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (1864) ; Ernest Renan, La philosophie de Béranger dans les Questions contemporaines (1868); Ferdinand Brunetière, Manuel de l'histoire de la Littérature française (1898).
^Période romantique.
Il est presque impossible de donner une définition précise et complète du mot romantisme. Mm^de Staël, qui l'introduisit en français dans son ouvrage De L* Allemagne *, entendait, sous ce vocable venu d'Outre- Rhin, la poésie née delà chevalerie et du christianisme, par opposition à la poésie classique issue de l'antiquité païenne. On a, depuis lors, singulièrement élargi cette définition d'ailleurs en partie exacte ; dans le romantisme de Lamartine, de Hugo, de Vigny et de Musset, il y a bien d'autres caractères qu'il faut savoir démêler pour comprendre la révolution littéraire opérée par eux. Le romantisme français fut d'abord une réaction violente contre l'imitation, tournée en manie, de l'antiquité gréco-latine, contre les règles étroites établies par les classiques, et surtout contre le dessèchement littéraire provoqué par les pseudo-classiques de la période napoléonienne. Les classiques, trompés par leur idéal d'unité, de correction, de logique et de bon goût, avaient chassé l'imagination de la poésie et subordonné tout à la raison abstraite, prise pourrègledu beau. Les romantiques rétablirent le règne de l'imagination et de la sensibilité personnelle, supprimèrent la distincti'^n des genres, proclamèrent la liberté dans l'art. Le romantisme ainsi compris, expression de tous les sentiments d'amour, d'orgueil, de haine, d'espérance, de foi et de toutes les sensations nées de la contemplation de la nature, renferme des choses fort disdisparates : le christianisme moderne ou moyen-âgeux, la mélancolie profonde de Chateaubriand et des littératures septentrionales, le sentiment de l'au delà, le goût du pittoresque et de la couleur locale, le romanesque sentimental et le romanesque mélodramatique, le sentiment national et l^exotisme le plus bariolé, allant de Gœthe à Calderon, de Shakespeare à Schiller, d'Ossian à Manzoni, de Byron
* M-* de Staël devait cette définition à A. W. Schlegel (1747-1845), qui fut un des plus ardents partisans de la nouvelle école. Quant au mot allemand romantik, il vient du vieux français romant qui désigna d'abord la langue dérivée du latin populaire, plus tard tout ce qui était écrit en cette langue et en particulier les poèmes du moyen-âge postérieurs aux Chansons de gestes, comme les romans de la Table-Ronde.
46 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE
au Romancero, de Bûrger à la Bible : toute une série d'impressions poétiques extrêmement variées, parfois contradictoires, qui font de ce mouvement littéraire une des plus curieuses manifestations d'art.
Un fait général, que tous les critiques ont reconnu, suffit cependant à caractériser la poésie romantique : c'est le lyrisme, introdùil^par Jean-Jacques Rousseau, c'est-à-dire l'expression du sentiment personnel, substitué à l'impersonnalité de l'œuvre classique. Tout romantique écrit, non pour exprimer objectivement des idées ou des sentiments généraux, d'après un certain idéal de beauté intellectuelle et morale, mais pour traduire les impressions, les émotions subjectives de son propre moi, librement épanoui dans la poésie libre. Le romantisme fut un mouvement général en Europe, cependant comme l'a fait remarquer Edmond Sçhérer, nulle part il n'eut une aussi grande importance qu'en France, où dominait plus qu'ailleurs le classicisme exagéré, parce que là il fut comme la suite logique, dans le domaine de la pensée, du grand mouvement politique et social de la Révolution et de l'Empire. Malgré les outrances et les orgies d'imagination dans lesquelles tombèrent un grand nombre d'écrivains de la nouvelle école, le romantisme fit faire de très grands progrès à la littérature française, à laquelle il infusa une sève merveilleuse. Le changement d'idéal littéraire amena du reste un changement tout aussi profond dans l'instrument lui-même des idées, ce que Victor Hugo a appelé « le 1793 de la langue j>. A un art si complètement nouveau, il fallait une langue nouvelle. Pour remplacer le vocabulaire classique, desséché par la raison et par l'analyse, les romantiques la créèrent, souple, concrète, imagée, chantante, musicale, susceptible de s'adapter à toutes les modalités de leur lyrisme. A cette langue, ils ajoutèrent une versification plus large, plus variée et plus complète : le vers classique en fut entièrement renouvelé.
Pour étudier le romantisme, consulter surtout : A. W. Schlegel, Cours de littérature dramatique (1808; Sainte-Beuve, Causeries du lundis t. III; Théophile Gautier, Histoire du romantisme; Ernest Dupuy, La jeunesse des romantiques; Georges Brandès, Die Hauptstrômungen der Literatur des neunzehnten Jahrhunderts, t. V : et L'Ecole romantique en France, traduction Topin (1902); E. Scherer, Etudes sur la littérature contemporaine ^ t. III ; G. Pellissier, Le Mouvement littéraire au XIX» siècle (1893); Eug. Lentilhac, Littérature française (1894); Brunetière, Evolu, tion de la poésie lyrique au XIX* siècle, et Manuel de l'histoire de la littérature française (1898); Gustave Lanson, Histoire de la liltérature française; P, de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature françaises (1900); L. Maigron, Le romantisme et les mœurs (1910) ; Max Desgranges, La presse littéraire sous la Restauration (1907); G. Pellissier, Le réalisme du romantisme (1912); Léon Séché, Le Cénacle de Joseph Delorme.
Les grands poètes romantiques (maîtres et disciples).
LAMARTINE (Alphonse de)
Né à Mâeon en 1790, mort à Paris en 1869
Ce fat une àme généreuse et noble. La politique elle-même, cette grande corruptrice des consciences, le laissa pur et insoupçonné. Sorti des rangs de l'aristocratie, à laquelle le rattachaient son éducation et ses croyances, il évolua, sous Tinfluence des événements, vers les idées libérales et devint, après la Révolution de 1848, chef du pouvoir exécutif de la République française. Lorsqu^il quitta le gouvernement, ayant essayé de réaliser les plus beaux rêves humanitaires, il laissait derrière lui comme un sillon lumineux et pur. La fin de sa vie fut abreuvée d'amertumes : il connut la pauvreté marâtre et l'injuste oubli du peuple qui l'avait un moment adoré ; mais il av^it eu une existence admirable. Gomme écrivain, il a joué un rôle considérable. C'est le premier en date des poètes romantiques : il réalisa dans les vers ce que Chateaubriand et M"* de Staël avaient commencé dans la prose : quand parurent, en 1820, ses premières Méditations, on comprit qu'une poésie nouvelle était née. Poète idéaliste et sentimental, Lamartine est un lyrique sublime, malgré la faiblesse accidentelle de sa versification. Nul n'a exprimé avec une sensibilité plus pénétrante et plus noble les grands thèmes romantiques : la mélancolie profonde, la vision de la mort, les rêveries élégiaques de l'amour, la nature et les états d'âme qu'elle fait naître, la 'piété ardente et le sentiment de l'infini. Son christianisme, bien plus sincère que celui de Chateaubriand, lui inspira ses plus belles œuvres. Elles ont fait dire qu'il avait « la nostalgie du ciel * », et certes il ne serait pas exagéré, en songeant à son admirable idéalisme, de lui appliquer un de ses propres vers, si connu :
L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.
Le Lac^
Ainsi, toiyours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit étemelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?
0 lac ! Tannée à peine a fini sa carrière. Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !
' Extrait des Premières méditations poétiqties (1820). G'esjt la pièce la plus célèbre de Lamartine. U l'écrivit en septembre 1817. Pour bien la comprendre, il faut lire Avant l'adieu^ dans le vol. I de cet ouvrage, page 47, et se rappeler que son amie était perdue pour lui et allait mourir quand il composa ces vers d'une si profonde et si noble mélancolie. Le lac dont il parle est le lac du Bourget, en Savoie.
* Le mot est d'Ernest Zyromski, dont nous parlons plus loin.
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux. Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :
« O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
« Assez de malheureux ici -bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore.
Le temps m'échappe et fuit; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente; » et l'aurore
Va dissiper la nuit.
« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur. S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi! passés pour jamais? quoi! tout' entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface. Ne nous les rendra plus ?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes.
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez- vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
O lac! rochers * muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages. Beau lac, et dans Taspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux?
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés. Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »
Llsoleinent%
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur; Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscide encor jette un dernier rayon ; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.
* Le Lac fut composé par Lamartine en face de l'abbaye de Hautecombe, au cap St-Innocent, terminé en rochers de granit d'un aspect mélancolique.
' Extrait des Premières méditations poétiques ; c'est la première pièce du recueil, mais elle est postérieure au Lac. Lamartine la composa à Milly, près de Mâcon, sur la montagne qai domine sa maison natale, en 1819, dix-huit mois après la mort de celle qu'il avait aimée. On remarquera combien la douleur du poète est calme, malgré
son désir de la mort.
CHREST. FR. POÈTES 4
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs ;
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon \ de l'aurore au couchant. Je parcours tous les points de l'immense étendue. Et je dis : a Nulle part le bonheur ne m'attend.»
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Quand le toui* du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre. Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour. Et ce bien idéal que toute âme désire. Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? n n'est rien de commun entre la terre et moi.
* Le vent du nord et, par extension, le nord lui-même.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! *
Le coquillage au bord de la mer ^
Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille. Sur ce sable mouillé, frange d'or de la mer. Baisse-toi, mon amonr, vers }& blonde coquille Que Vénus ^ fait, dit-on, polir au flot amer.
L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille ; Les roses de ta joue ont peine à l'égaler; Et quand de sa volute ^ on approche l'oreille. On entend mille voix qu'on ne peut démêler.
Tantôt c'est la tempête avec ses lourdes vagues. Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas; Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues; Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.
Oh ! ne dirais-tu pas, à ce confus murmure Que rend le coquillage aux lèvres de carmin. Un écho merveilleux où l'immense nature Résume tous ses bruits dans le creux de ta main?
Emporte-la, mon ange I Et quand ton esprit joue Avec lui-même, oisif, pour charmer tes eiinuis. Sur ce b^ou des mers penche en riant ta joue. Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.
Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille, n en est un plus doux qui vienne te frapper,
' Le génie poétique de Lamartine doit quelque chose à la Bible, à Chateaubriand, à Ossian, à Pétrarque ; il a dit lui-môme qu'il puisa à Oes quatre sources ses premières impressions de poésie. Dans cette pièce, l'influence de Chateaubriand est très visible; on pourra s*en rendre compte en la comparant avec le morceau intitulé la Mélancolie de René, dans le vol. I de cette Chrestomathie . Pour la question des influences subies par le poète, lire le remarquable ouvrage d'Ernest Zyromski, Lamartine, poète lyrique 1897.
" Extrait des Premières méditations poétiques. Vers adressés à une jeune étrangère.
* Vénus, divinité païenne, mère de l'amour et déesse de la beauté, a donné son nom à un genre de coquilles bivalves, dont les principales sont la Vénus tigrine et la Vénus croisée.
* Ici volute a le sens de eoquille univalve tournée en cône pyramidal. Les Vénus étant bivalves, le mot n'est pas très exact ; Lamartine a fait ici une confusion.
52 CHRÊSTOMATltlÊ FRANÇAISE
Et qui s'élève à peine aux bords de la coquille, Comme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper;
' S'il a pour ta candeur des terreurs et des charmes ) S'il renaît en mourant presque éternellement; S'il semble au. fond d'un cœur rouler avec des larmes ; S'il tient de l'espérance et du gémissement...
Ne te consume pas à chercher ce mystère; Ce mélodieux souffle, ô mon ange, c'est moi I Quel bruit plus étemel et plus doux sur la terre, Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ?
Adieu ^
Adieu ! mot qu'une larme humecte sur la lèvre ; Mot qui finit la joie et qui tranche l'amour ; Mot par qui le départ de délices nous sèvre ; Mot que l'éternité doit effacer un jour!
Adieu!... Je t'ai souvent prononcé dans ma vie,
Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais,
Ce que tu contenais de tristesse et de lie ^
Quand l'homme dît: « Retour! » et que Dieu dit : « Jamais! »
Mais aujourd'hui je sens que ma bouche prononce Le mot qui contient tout, puisqu'il est plein de toi, Qui tombe dans l'abîme, et qui n'a pour réponse Que l'éternel silence entre une image et moi!...
Et cependant mon cœur redit à chaque haleine Ce mot qu'un sourd sanglot entrecoupe au milieu. Comme si tous les sons dont la nature est pleine N'avaient pour sens unique, hélas! qu'un grand adieu!
yHymne de la nuit^
Le jour s'éteint sur tes collines, 0 terre où languissent mes pas !
Quand pourrez- vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas! Saluer les splendeurs divines
* Extrait des Nouvelles méditations poétiques (1823).
* Sédiment que le vin dépose au fond des tonneaux et, au figuré, amertume ; en allemand, Bitterkeit ,' en anglais, grief; en italien, affanno,
' Ejttrait des Harmonies poétiques et religieuses (1830), l'œuvre où le lyrisme de Lamartine s'est élevé le plus haut; dans les Méditations, c'est un élégiaque, rôveur et mélancolique, qui chante ; là, c'est un croyant inspiré et sublime. L'influence de la Bible est d'ailleurs très sensible dans ce morceau.
Du jour qui ne s'éteindra pas ?
Sont-ils ouverts pour les ténèbres Ces regards altérés du jour?
De son éclat, ô nuit, à tes ombres funèbres, Pourquoi passent-ils toîir à tour ?
Mon âme n'est point lasse encore
D'admirer l'œuvre du Seigneur ;
Les élans enflammés de ce sein qui l'adore
N'avaient pas épuisé mon cœur!
Dieu du jour ! Dieu des nuits ! Dieu de toutes les heures! Laisse-moi m'en voler sur les feux du soleil ! Où va vers l'Occident ce nuage vermeil? Il va voiler le seuil de tes saintes demeures, Où l'œil ne connaît plus la nuit ni le sommeil ! Cependant ils sont beaux à l'œil de l'espérance Ces champs du firmament ombragés par la nuit ; Mon Dieu ! dans ces déserts mon œil retrouve et suit Les miracles de ta présence !
Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,
Ces océans d'azur où leur foule s'élance.
Ces fanaux allumés de distance en distance^
Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit.
Je les comprends. Seigneur ! tout chante, tout m'instniit
Que l'abîme est comblé par ta magnificence.
Que les cieux sont vivants, et que ta providence
Remplit de sa vertu tout ce qu'elle a produit !
Ces flots d'or, d'azur, de lumière, Ces mondes nébuleux que l'œil ne compte pas,
O mon Dieu, c'est la poussière
Qui s'élève sous tes pas !
0 Nuits, déroulez en silence Les pages du livre des cieux ; Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux; Durant ces heures solennelles, Aquilons, repliez vos ailes ; Terre, assoupissez vos échos ; Etends tes vagues sur les plages, 0 mer! et berce les images Du Dieu qui t'a donné tes^^flots.
Hi
54 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Savez-Yous son nom? La nature Réunit en vain ses cent voix ; L'étoile à l'étoile murpure :
Quel Dieu nous imposa nos lois?
La vague & la vague demande :
Quel est celui qui nous gourmande?
La foudre dit à l'aquilon :
Sais-tu comment ton Dieu se nomme ?
Mais les astres, la terre et l'homme Ne peuvent achever son nom.
Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme! Tombez, murs impuissants, tombez!
Laissez-moi Toir ce del que vous me dérobez ! Architecte divin, tes dômes sont de flamme ! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme ! Tombez, murs impuissants, tombez !
Voilà le temple où tu résides !
Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur étemel mouvement!
Tous ces enfants de ta parole.
Balancés sur leur double pôle.
Nagent au sein de tes clartés.
Et des cieux où leurs feux pâlissent Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés !
L'Océan se joue Aux pieds de son Roi ; L'Aquilon secoue Ses ailes d'effroi; La foudre te loue Et combat pour toi ; L'éclair, la tempête.
Couronnent ta tête D'un triple rayon ; L'aurore t'admire.
Le jour te respire, La nuit te soupire.
Et la terre expire D'amour à ton nom !
Et moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je ? Atome dans Timmensité, Minute dans l'éternité, Ombre qui passe et qui n'a plus été, Peux-tu m'entendre sans prodige ?
Ah! le prodige est ta bonté!
Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore ; L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore : Il s'élève par son amour ; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore; Tu ne peux repousser cette voix qui t'implore, Et qui vers ton divin séjour ' Quand l'ombre s'évapore.
S'élève avec l'aurore. Le soir, gémit encore, Benidt avec le jour.
Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde,
Où ton tonnerre gronde.
Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs animés par la foi, Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me réponde, Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde.
Boulant de monde en monde.
Retentir jusqu'à toi.
La vie à deux ^
Je ne sens plus le poids du temps ; le vol de l'heure
D'une aile égale et douce en s'écoulant m'effleure ;
Je voudrais chaque soir que le jour avancé
Fût encore au matin à peine commencé ;
Ou plutôt que le jour naisse ou meure dans l'ombre.
Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,
Que l'alouette chante ou non à mon réveil.
Mon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil.
De la saison qui fuit, du nuage qui passe ;
Son bonheur est en lui ; toute heure, toute place,
* Extrait de Jocelyn (1836), poème remarquable, d'une poésie tantôt familière, tantôt phUotophique, plein de descriptions très belles de la nature et d'analysep profondes du cœur humain, œuvre poignante ayant, malgré le lyrisme idéaliste qui la earaotérise, l'intensité des choses vécues.
Toute saison, tout del, sont bons quand on est deux !
Qu'importe aux cœurs imis ce qui change autour d'eux !
L'im à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde
L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde ;
Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert.
Leur est un firmament qui n'est jamais couvert,
Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile;
Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile ;
Du mot de chaque ami le retentissement
Eveille au sein de l'autre un même sentiment ;
La parole dont l'un révèle sa pensée
Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée :
Le geste aide le mot, l'œil explique le cœur ;
L'âme coule toujours et n'a plus de langueur;
D'un univers nouveau l'impression commune
Vibre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une ;
Dan$ cet autre soi-même, où tout va retentir,
On se regarde vivre, on s'écoute sentir ;
En laissant échapper sa pensée ingénue,
On s'explique, on se crée une langue inconnue;
En entendant le mot que l'on cherchait en soi,
On se comprend soi-même, on rêve, on dit : c'est moi !
Dans sa vivante image on trouve son emblème ;
On admire le monde à travers ce qu'on aime ;
Et la vie appuyée, appuyant tour à tour.
Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour !
Brises d'aurore \
D'où venez-vous, ô vous, brises nouvelles. Pleines de vie et de parfums si doux ? Qui de ces monts palpitants comme nous Faites jaillir au seul vent de vos ailes Feuilles et fleurs comme des étincelles ! Ces ailes d'or, où les embaumez-vous?
Est-il des monts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfums flottants ? Où tous les mois sont de nouveaux printemps ? Où tous les vents ont ces tièdes haleines ; Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extases palpitants ?
* Extrait de Jocelyn.
Ah ! s'iren est, doux souffles de Tàurore. Emportez-nous avec l'encens des fleurs, Emportez-nous où les âmes sont sœurs !
Nous prîrons mieux le Dieu que l'astre adore ; Car l'âme aussi veut le ciel pour éclore, Et la prière est le parfum des cœurs !
Une visite au foyer perdu ^
Dans notre toit d'enfant, presque rien de changé;
Le temps si lent pour nous n'avait rien dérangé ;
C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse.
Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse,
La chambre maternelle où nous vînmes au jour,
Celle de notre père, à côté, sur la cour.
Ces meubles familiers, qui d'une jeune vie.
Sous notre premier toit, semblent faire partie.
Que l'on a toujours vus, connus, penses, touchés.
Cette première couche où Dieu nous a couchés.
Cette table où servait la mère de' famille.
Cette chaise où la sœur, travaillant à l'aiguille
Auprès de la fenêtre en cet enfoncement,
Sous ses cheveux épars, penchait son front charmant ;
Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures
bout les regards étaient toujours sur nos figures ;
Et, près du vieux divan que la fleur nuançait.
L'estrade * où de ses pieds ma mère nous berçait :
Tout était encor là, tout à la même place.
Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ;
Chacun de nous touchait son meuble favori,
Et, comme s'il avait compris, jetait un cri.
Mais ma mère entr'ouvrant la chambre paternelle
Et nous poussant du geste : « A genoux ! nous dit-elle.
« Enfants, voilà le lit où votre père est mort ! »
Puis tombant elle-même à genoux sur le bord
Et des mains embrassant lé pilier de la couche.
Comme nous, en pleurant, elle y colla sa bouche.
* Extrait de Jocelyn. Dans ce morceau ei dans le suivant, Lamartine a exprimé la poésie intime de la famille d'une façon touchante et profonde. Le poète raconte là une scène dont il avait été témoin.
■ Plancher élevé au-dessus du parquet, où l'on plaçait un lit ou un berceau ; en allemand erhôhter Tritt \ en anglais, stage', en italien, palchetlo.
38 GBESTOMATUIE FRANÇAISE
Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots
Et la chambre un moment fut pleine de sanglots...
Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrent;
Le marteau retentit et les cloches sonnèrent ;
A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits,
Et comme des voleurs craignant d'être surpris,
Emportant dans mes bras ma mère évanouie
Dont cette émotion venait d'user la vie,
Dérobés au regard par le mur de jasmin,
Je^ regagnai tremblant la porte du chemin,
Soutenant sur mon coeur ma mère à demi morte ;
Et dans le moment même où la secrète porte
Se fermait doucement sous la main de ma sœur,
«Pentendis les enfants du nouveau possesseur.
Sortant de la maison en joyeuse volée.
Courir de haie en haie et d'allée en allée.
Et leurs cris de bonheur monter et retentir
Sur les pas de la mort qui venait d'en sortir.
O vraie et lamentable image de la vie !
La joie entre par où la douleur est sortie !
Le bonheur prend le lit d'où fuit le désespoir.
A ce qui naît le jour Dieu fait place le soir ;
La coupe de la vie a toujours même dose,
Mais une main la prend quand l'autre la dépose.
Hélas ! et si notre œil pouvait parfois sonder
Ces coupes de bonheur qui semblent déborder.
Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine
Des cendres et des pleurs d'un autre est toi:gours pleine ?
Ma mère^
Mère ! sous ton regard de tendresse interdit, Non, tu ne savais pas, je ne t'ai jamais dit, Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même (C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime). Non je ne savais pas, je ne dirai jamais De quelle âme de fils, ô mère, je t'aimais ! L'aimer! mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle? N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,
^ Grammaticalement ce mélange da pluriel et du singulier^ à partir de A ce bruitf est très incorrect; en prose il faudrait absolument modifier la phrase.
• Extrait de Jocelyn,
Edos de son amour, réchauffé dans son flanc,
La moelle de ses os, le plus pur de son sang?
L*air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine.
Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine?
De son cœur près du mien le moindre battement
Ne m*inspirait-il pas le même sentiment?
Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mon âme
Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme?
De cette âme du ciel chaque vibration.
En me communiquant la même impulsion,
N'imprimait-elle pas à ma jeune pensée
La même impression en moi recommencée.
Comme un son dans les sons imprime un même accord,
Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord!
Cette pensée ainsi, de la sienne venue.
Est-ce une âme qui n^t? une qui continue ?
— Et plus tard, quand bercé, grandi sur tes genoux.
Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux,
Que du monde et du ciel l'obscure intelligence
A travers ton sourire éclairait mon enfance.
Que tes saintes leçons façonnaient ma raison,
Que le bord de ta robe était mon horizon,
Et que toute mon âme attentive à la tienne.
N'était que la lueur d'une autre dans la mienne,
0 mère, qui pouvi^it démêler d'un regard
Cette existence à deux, faire à chacun sa part.
Distinguer toi de moi dans cette âme commune.
Restituer en deux ce qui sentait en une.
Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui,
Et, sans mentir au ciel, dire : c'est elle ou lui ?
Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image?
Ton œil semblait avoir façonné mon visage ?
Jeune, dans la maison on ne distinguait pas
Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ;
Par le frémissement de chaque même idée
Dans le même moment notre âme était ridée ;
Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ;
Si tu devais pleurer mes yeux rjpulaient des pleurs.
S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée.
D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée.
Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau ;
Toi la voix, moi le son, toi la source et moi l'eau !
Union si profonde et si forte des âmes, Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames; Que lui seul peut savoir en sondant nos deux cœurs, Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs.
La vigne et la maison ^
{Fragments.)
Viens, reconnais la place où ta vie était neuve! N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, A remuer ici la cendre des jours morts ? A revoir ton arbuste et ta demeure vide, Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide, • Balayure qui fut son corps ?
Moi, le triste instinct m'y ramène :
Rien n'a changé là que le temps; Des lieux où notre œil se promène.
Rien n'a fui que les habitants.
Suis-moi du cœur pour voir encore, Sur la pente douce au midi, La vigne qui nous fit éclore ^, Ramper sur le sol attiédi.
Contemple la maison de pierre.
Dont nos pas usèrent le seuil :
Vois-la se vêtir de son lierre Comme d'im vêtement de deuil.
Ecoute le cri des vendanges Qui monte du pressoir voisin, Vois les sentiers rocheux des granges Rougis par le sang du raisin.
Regarde au pied du toit qui croule :
Voilà, près du figuier séché.
Le cep vivace qui s'enroule A l'angle du mur ébréché !
* Extrait du Cours familier de littérature (XVn»e entretien). Lamartine écrivit cette belle poésie en 1857 (il avait alors 67 ans), par un beau jour d'automne où il était venu assister aux vendanges dans le village de Milly, près de Mâcon. « Je me couchai sur l'herbe, dit-il, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois. Ce fut ainsi que ce chant me monta du cœur aux lèvres et que j'en écrivis les strophes sur les marges d'un Vi eux Pétrarque in-folio. »
' Cela veut dire : dont le produit nous faisait vivre.
L'hiver noircit sa rude écorce ; Autour du banc rongé du ver, Il contourne sa branche torse Comme un serpent frappé du fer.
Autrefpis ses pampres sans nombre S'entrelaçaient autour du puits; Père et mère goûtaient son ombre, Enfants, oiseaux rongeaient ses fruits.
Il grimpait jusqu'à la fenêtre,
Il s'arrondissait en arceau;
Il semble encore nous reconnaître
Comme un chien gardien d'un berceau.
Sur cette mousse des allées.
Où rougit son pampre vermeil, Un bouquet de feuilles gelées Nous abrite encor du soleil.
Vives glaneuses de novembre, Les grives, sur la grappe en deuil, Ont oublié ces beaux grains d'ambre.
Qu'enfant nous convoitions de l'œil.
Le rayon du soir la transperce Comme un albâtre oriental.
Et le sucre d'or qu'elle verse Y pend en larmes de cristal.
Sous ce cep de vigne qui t'aime, 0 mon âme ! ne crois-tu pas Te retrouver enfin toi-même.
Malgré l'absence et le trépas ?
N'a-t-il pas pour toi le délice Du brasier tiède et réchauffant Qu'allume une vieille nourrice Au foyer qui nous vit enfant ?
Ou l'impression qui console, L'agneau tondu hors de saison.
Quand il sent sur sa laine folle Repousser sa chaude toison ?
Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière, Ou rends-le moi semblable à celui d'autrefois, Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !
A l'heure où la rosée au soleil s'évapore, Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison; «
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne, Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux. Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes. Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée, Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour. Comme la poule heureuse assemble sa couvée, Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore, Quand, au rayon d'été qui vient la réveiller, L'hirondelle, au plafond qui. les abrite encore, A ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître. Les pas des serviteurs sur les degrés de bois. Les aboiements du chien qui voit sortir son maître. Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles. Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon. Les claviers résonnaient ainsi que des cigales Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson !
Puis ces bruits d'année en année Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix; Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles fiancées ^
Suivirent de chers ravisseurs, £t, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.
Puis sortit un matin pour le champ où Ton pleure
Le cercueil tardif de Taleul, Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne * resta seul !
Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours; , Puis la porte à jamais'se ferma sur le vide.
Et Tortie envahit les cours !...
Vers écrits sur ralhum d'une jeune dame ^
Sur cette page blanche où mes vers vont édore. Qu'un souvenir parfois ramène votre cœur ! De votre vie aussi la page est blanche encore ; Je voudrais la remplir d'un seul mot : le Bonheur. Le livre de la vie est un livre suprême, Que l'on ne peut fermer ni rouvrir à son choix, Où le feuillet fatal se tourne de lui-même ; Le passage attachant ne s'y lit qu'une fois : On voudrait s'arrêter à la page où l'on aime. Et la page où l'on meurt est déjà sous les doigts.
Œuvres à lire de Lamartine (Hachefrte et Cie, éditeurs) : Méditations poétiques (1820) ; Nouvelles méditations poétiques (1823) ; Harmonies poétiques et religieuses (1830) ; Jocelyn (1836) ; Recueillements poétiques (1889). Œuvres choisies (édition Waltz). Pour ses œuvres en prose, voir le i*' volume de cette Chrestomathie. — Principaux ouvrages de critique écrits sur Lamartine : Sainte-Beuve, Portraits contemporains et Caitseries du lundi (1832-1851) ; Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses œuvres (1860) ; F . Brunetière, La poésie de Lamartine, dans la Revue des Deux Mondes, août iS8Q et L'évolution de la poésie lyrique (1894) ; Em. Deschanel, I^martine (1893); Jules Lemaître, Les contemporains (1895) ;E. Zyromski Lamartine, poète lyrique (1898) ; E. Sugier, Lamartine, étude morale (1910); P. De Lacretelle. Les origines et la jeunesse de Lamartine (1911) ; Léon Séché, Le roman de Lamartine.
^ Lamartine fait allusion à ses cinq sœurs qui se marièrent toutes.
• Le père du poète qui resta seul à Milly, où il vécut jusqu'en 1840; la mère de Lamartine était morte en 1829; deux de ses sœurs en 1824.
• Cette petite pièce, que le poète écrivit séance tenante à une soirée mondaine, est un chef-d'œuvre d'improvisation poétique; comme exemple de comparaison symbolique elle est remarquable. Ces vers ont été composé pour M"« Angelica Palli Bartolomei de Livourne.
Né à Besançon en 180%^ mort à Paris en 1885.
La vie de Victor Hugo embrasse diverses périodes qa*il faut connaître si Ton veut comprendre l'évolution de son génie. Fils d'un général de l'Empire, après une jeunesse errante, passée en France, en Corse, en Italie, en Espagne, il débute à Paris, en 1818, par des pièces absolument classiques, assez voisines de celles de Pierre Lebrun. Chateaubriand Ta appelé déjà « l'enfant sublime » ; toutefois c'est seulement en 1827, après Crotnwellf qu'on voit s'épanouir son 'génie lyrique et qu'il devient le chef de la nouvelle école, Jusqu'en 1843, il domine celle-ci et épanche les richesses de son imagination créatrice dans un nombre considérable de drames, de poésies et de romans. Pendant les années qui .suivent, il s'arrête; on pourrait croire qu'il est fini, comme le romantisme dont la dernière heure va sonner; mais, après 1850, au moment même où le réalisme positiviste s'empare de l'àme de la France, il reprend victorieusement la plume, en se jetant dans la mêlée politique, dont le choc renouvelle magnifiquement son génie ; c'est après cela qu'il écrit ses œuvres les plus belles, en dehors et au-dessus du courant littéraire dominant. Jusqu'alors, Victor Hugo n'avait été que poète ; après 1850, il devient homme politique. Dégagé de son passé de famille royaliste et napoléonien, il lutte, en 1851, contre le césarisme, défend la république, que veut supprimer Louis-Napoléon, et, vaincu, prend le chemin de l'exil : il ne revient de Guernesey qu'en 1870, après la bataille de Sedan et la chute de Napoléon III. Ses dernières années s'achèvent dans le travail fécond et la gloire radieuse. Il est devenu l'idole du peuple aussi bien que des lettrés. Quand il meurt, après avoir exercé une immense influence sur l'esprit public par ses œuvres à tendances sociales, c'est par une apothéose magnifique que les Français célèbrent sa fin. Ils mettent au Panthéon sa dépouille, qu'on a exposée pendant huit jours sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile, devenu le radieux symbole de la victoire du génie.
Prise dans son ensemble, la vie du célèbre poète est noble et belle. Les quelques défauts qui rapetissent son caractère, les quelques défaillances morales qui font une. ombre à sa vie privée, disparaissent dans le rayonnement de ses grandes qualités. Victor Hugo fut loyal, courageux et bon. Ses ennemis l'ont vilainement calomnié en l'accusant d'être intéressé et égoïste, car tous ceux qui vécurent dans son intimité ont loué sa générorosité envers les malheureux. Et ce qui prouve la noblesse de son caractère, c'est qu'il garda jusqu'à sa mort presque tous ses amis de jeunesse. Parvenu au faîte de la gloire, à l'âge où les écrivains heureux désertent le combat et ses périls, il préféra l'exil à l'abandon du droit; dès lors il lutta courageusement pour le peuple, que nul Français n'a aimé autant que lui. A ce peuple, du reste, il ne montra jamais comme but qu'un haut idéal de vie morale ; bien peu de grands écrivains sont dans ce cas.
L'œuvre de Victor Hugo, comme poète, est colossale : c'est un monde dans lequel on peut faire des découvertes pendant des mois. Le génie d'un Musset ou d'un Vigny tient en quelques pièces, celui de Hugo déborde-
VICTOR HUGO , Gr>
rait de la chrestomathie la plus large; on ne peut, en le citant, qu'en donner une faible idée. Ce qui frappe par-dessus ix)ut, dans son œuvre, c'est l'infinie variété de ses impressions poétiques. Déjà enl840, Vinet le citait comme le poète universel, embrassant tout, monde, histoire, spéculation, méditation intime, politique, idées sociales, etc.; et il n'était alors qu'à la moitié de sa carrière, il n'avait pas encore écrit ses plus belles œàvres. Lyrique enthousiaste et prestigieux, élégiaque touchant et délicat, épique grandiose, satirique puissant, philosophe profond, il a mis dans ses vers tous les sentiments et toutes les idées que peut embrasser une imagination de poète, et tout le symbolisme qu'il peut enfanter. Dans ses dernières œuvres, que la critique littéraire a peu comprises, mais que les professionnels de la philosophie, comiue Renouvier et Guyau, placent très haut, il s'est élevé jusqu'aux régions merveilleuses où la vision du songeur pénètre le voile de l'inconnaissable et entrevoit le monde invisible. Renan, si peu suspect d'enthousiasme pour les poètes^ qu'il comparait aux joueurs de flûte, a pu dire de lui avec raison : « Son œuvre immense est le mirage d'un univers qu'aucun œil ne sait plus voir. » Ajoutez à cela que la puissance de son invention verbale a égalé sa prodigieuse imagination : il a créé la langue romantique et le vers moderne. C'est incontestablement le plus grand poète de la France et l'un des plus grands du monde entier.
Ce qu'on entend sur la montagne ^.
Avez- vous quelquefois, calme et silencieux,
Monté sur la montagne, en présence des cieux ?
Etait-ce au bord du Sund ? aux côtes de Bretagne^ ?
Avîez-vons l'océan au pied de la montagne ?
Et là, penché sur l'onde et sur l'immensité,
Calme et silencieux, avez-vous écouté ?
Voici ce qu'on entend. — Du moins un jour qu'en rêve
Ma pensée abattit son vol sur une grève,
Et, du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer.
Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer,
.J'écoutai, j'entendis, et jamais voix pareille
Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille.
Ce fut d'abord un bruit large, immense, confus,
Plus vague que le vent dans les arbres touffus,
Plein d'accords éclatants, de suaves murmures.
Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'annuros
Quand la sourde mêlée étreint les escadrons
Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons.
* Extrait de : Les Feuilles d'automne (1831).
* Province de l'ancienne France qui s'appelait autrefois Armorique. Son nom actuel lui vient de ce qu'elle fut colonisée au VI» siècle par les émigrés de la Grande-Bretagne fuyant l'invasion des Anglo-Saxons.
CHRKST. FR. POÈTES 5
00 CflRESTOMATHIE FRANÇAISE
C'était une musique ineffable et profonde,
Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde,
Et dans les vastes cieux, par ses flots rajeunis,
Roulait élargissant ses orbes inflnis
Jusqu'au fond où son flux s'allait perdre dans l'ombre
Avec le temps, l'espace et la forme et le nombre.
Comme une autre atmosphère, épars et débordé id^'hymne éternel couvrait tout le globe inondé. ÇIjB monde, enveloppé dans cette symphonie.
Comme il vogue dans l'air, voguait dans l'harmonie.
Et pensif, j'écoutais ces harpes de l'éther.
Perdu dans cette voix comme dans une mer.
Bientôt je distinguai, confuses et voilées,
Deux voix dans cette voix l'une à l'autre mêlées.
De la terre et des mers s'épanchant jusqu'au ciel.
Qui chantaient à la fois le chant universel ;
Et je les distinguai dans la rumeur profonde.
Comme on voit deux courants qui se croisent sous l'onde. •
L'une venait des mers : chant de gloire ! hymne heureux !
C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux.
L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes.
Etait triste ; c'était le murmure des hommes.
Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit.
Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.
Or, comme je l'ai dit, l'océan magnifique,
Epandait une voix joyeuse et pacifique.
Chantait comme la harpe aux temples de Sion^
Et louait la beauté de la création.
Sa clameur, qu'emportaient la brise et la rafale,
Incessamment vers Dieu montait plus triomphale,
l^^t chacun de ses flots, que Dieu seul peut dompter.
Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter.
Comme ce grand lion dont Daniel - fut l'hôte,
L'océan par moments abaissait sa voix haute,
Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu,
Sous sa crinière d'or passer la main de Dieu.
Cependant, à côté de l'auguste fanfare,
L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare,
* Montagne dans la partie méridionale de .lôrusaïem, oi'i Sal»)mon h.àtit le teml>le, et, par extension, la ville elle-même.
' Un des quatre grands prophètes juifs pendant la captivité de Rahylono ; jetr ]tar le roi Evilinerodach dans la fosse aux lions, il fut préservé par Dieu.
Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer, Comme Tarchet d'airain sur la lyre de fer, Grinçait ; et pleurs, et cris, l'injure, l'anathème, Refus du viatique ^ et refus du baptême. Et malédiction, et blasphème, et clameur. Passaient, comme le soir on voit dans les vallées De noirs oiseaux de nuit qui s'en vont par volées. Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient ? Hélas ! c'était la terre et l'homme qui pleuraient.
Frères ! de ces deux voix étranges, inouïes,
Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies,
Qu'écoute l'Etemel durant l'éternité,
L'une disait : Nature / et l'autre : Humanité !
Alors je méditai ; car mon esprit fidèle.
Hélas ! n'avait jamais déployé plus grande aile ;
Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour ;
Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour.
Après l'abîme obscur que me cachait la lame.
L'autre abîme sans fond qui s'ouvrait dans mon âme.
Et je me demandai pourquoi l'on est ici,
Quel peut être après tout le but de tout ceci,
Que fait l'âme, lequel vaut mieux d'être ou de vivre,
Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre,
Mêle éternellement dans un fatal hymen
Le chant de la nature au cri du genre humain.
A raimée-.
Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la nue Verse la pluie à flots sur son écorce nue ; Mais attends que l'hiver s'en aille, et tu vas voir Une feuille percer ces nœuds si durs pour elle, Et tu demanderas comment un bourgeon frêle Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir.
Demande alors pourquoi, ma jeune bien-aimée. Quand sur mon âme, hélas ! endurcie et fennée. Ton souffle passe après tant de maux expiés, Pourquoi remonte et court ma sève évanouie,
' (!!he2 les catholiques, la communion au moment de la mort.
' Extrait de : Les Feuilles d'automne. Ce recueil commence la série des po»''sies intimes de Tauleur ; ce n'est plus seulement son imagination qui se déploie, c'est SUN âme qui chante dans ces pièces, oii il est tour à tour pci'&ve et touchant.
Pourquoi mon âme en fleur et toute épanouie Jette soudain des vers que j'effeuille à tes pieds !
C'est que tout a sa loi, le monde et la fortune ; C'est qu'une claire nuit succède aux nuits sans lune ; C'est que tout ici-bas a ses reflux constants ; C'est qu'il faut l'arbre au vent et la feuille au zépliirc ; C'est qu'après le malheur m'est venu ton sourire ; C'est que c'était l'hiver et que c'est le printemps !
LTnfant '.
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts,, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître.
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher.
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaii'e. On rit, on se récrie, on rappelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme
Qui s'élève en priant :
L'enfant parait, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints ! la grave causerie
S'arrête en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'iienre Où Ton entend gémir, comme une voix qui pleure.
L'onde entre les roseaux, Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
* Extrait de : Les Feuilles d'automne .ViciOT Hugo, qui a été un père et un grandpère admirables, a merveilleusement chanté l'enfant.
Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés.
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N'ont point mal fait encor ; Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange, Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
A Tauréole d'or ! '
Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité ! corps où rien n'est immonde.
Ame où rien n'est impur !
Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !
Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants.
De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleuts vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !
A répousée ^
Aiuie celui qui t'aime, et sois heureuse en lui. — Adieu ! — Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre ! Va, mon enfant béni, d'une famille à l'autre. Emporte le bonheur çt laisse-nous l'ennui.
Ici l'on te retient, là-bas on te désire. Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir, Donne-nous un regret, donne-leur un espoir. Sors avec une larme ! entre avec'un sourire 1
* Oetto petite pièce se trouve dans Les Contemplations, sous le titre!; lô février 1843. Victor Hugo écrivit ces vers exquis dans l'église oii sa fille se mariait ; quelque temps après, elle se noyait par aocident dans la Seine avec son mari, au cours d'une partie de plaisir .
Au fils d'un poète ^
Enfant, laisse aux mères inquiètes Le naufragé, tribun ou roi ; Laisse s'en aller les poètes !
La poésie est près de toi.
Elle t'échauffe, elle t'inspire,
0 cher enfant, doux alcyon,
Car ta mère en est le sourire, '
Et ton père en est le rayon.
Les yeux en pleurs tu me demandes Où je vais et pourquoi je pars.
Je n'en sais rien ; les mers sont grande L'exil s'ouvre de toutes parts.
Ce que Dieu nous donne, il nous Tôte, Adieu, patrie ! adieu, Sion !
Le proscrit n'est pas même un hôte, Enfant, c'est une vision.
Il entre, il s'assied, puis se lève, Reprend son bâton et s'en va.
Sa vie erre de grève en grève Sous le souffle de Jehovah.
Il fuit sur les vagues profondes.
Sans repos, toujours en avant.
Qu'importe ce qu'en font les ondes !
Qu'importe ce qu'en fait le. vent!
Garde, enfant, dans ta jeune tête Ce souvenir mystérieux ; Tu l'as vu dans une tempête Passer comme l'éclair des cieux.
Son âme aux chocs habituée Traversait l'orage et le bruit, D'où sortait-il ? De la nuée.
Où s'enfonçait-il ? Dans la nuit.
* Extrait dos ContrtnphUiuKS. Victor IIu},m) l'écrivit a Bruxelles, pii juillet iii,52, au motuont où le gouvcrncincut belge expulsa le poète de la Belgi«|uc pour faire plaisir à Napoléon 111.
Ghanson d'ezil ^
Proscrit, regarde les roses ; Mai joyeux, de Taube en pleurs Les reçoit toutes écloses ; Proscrit, regarde les fleurs.
Je pense Aux roses que je semai.
Le mois de mai sans la France, Ce n*est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les tombes ; Mai, qui rit aux cieux si beaux.
Sous les baisers des colombes, Fait palpiter les tombeaux.
Je pense Aux yeux chers que je fermai.
Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les branches, Les branches où sont les nids ; Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.
Je pense Aux nids charmants où j'aimai.
Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai*
Le manteau impériaU.
Oh ! vous dont le travail est joie, Vous qui n'avez pas d'autre proie
» Extrait des Quatre venta de l'esprit. (Cette pièce a été écrite en 1854, pendant l'exil du poète).
» Extrait des Châtiments (1853); le plus beau recueil de satires tragiques qui existe en français. Pour comprendre la haine que le poète exprime ici en vers mapniliques, il faut se rappeler que, Itj 2 décembre 1861, Louis-Napoléon, après avoir prêté serment à la République, renversa le gouvernement par la force, lit luer, emprisonner ou exiler plus de vingt mille personnes, et réussit ensuite à devenir empereur par des moyens raalbounêtcs. Son muuteau impérial, semé d'abeilles dor, avait traîné dans le sang.
Que les parfums, souffles du ciel,
Vous qui fuyez quand vient décembre.
Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre ^
Pour donner aux hommes le mieL
Chastes buveuses de rosée.
Qui, pareilles à l'épousée,
Visitez le lys du coteau,
O sœurs des corolles vermeilles.
Filles de la lumière, abeilles,
Ënvolez-vous de ce manteau !
Ruez- vous sur Thomme, guerrières !
O généreuses ouvrières.
Vous le devoir, vous la vertu,
Ailes d'or et flèches de flammes,
Tourbillonnez sur cet infâme !
Dites-lui : « — Pour qui nous prends-tu ?
Maudit ! nous sommes les abeilles !
Des chalets ombragés de treilles
Notre ruche orne le fronton ;
Nous volons, dans l'azur écloses,
Sur la bouche ouverte des roses
Et sur les lèvres de Platon ^
Ce qui sort de la fange y rentre.
Va trouver Tibère en son antre,
Et Charles Neuf' sur son balcon.
Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette
Non les abeilles de l'Hymette,
Mais l'essaim noir de Montfaucon/! »
Et percez-le toutes ensemble.
Faites honte au peuple qui tremble,
Aveuglez l'immonde trompeur,
Acharnez- vous sur lui, farouches,
Et qu'il soit chassé par les mouches
Puisque les hommes en ont peur !
' Subbtaucu cûracoc ayant l'odeur du musc; ici ce mot est pris au figuré, il veut dire le suo i)arfumé des lleurs.
• Allusion à la fable grecque, d'après laquelle les abeilles de l'Hymette vinrent déposer leur miel sur les lèvres du philosophe Platon à son berceau.
• On raconte que pendant la nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572) Charles IX tira sur les jirotestants du balcon du Louvre, mais c'est une légende. Charles IX laissa faire lo massacre à Tiustigatiou de son abominable mère, Catherine de Médicis, il n'y participa pas. Il mourut d'ailleurs lo cœur plein de remords.
• (î'<'St-à-diro les mouches qui venaient sur les cadavres des criminels exécutés à Montfaucou.
L'ezpiatioA \
n neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois Taigle baissait la tête. Sombres jours! l'empereur revenait lentement. Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche. Après la plaine blanchCi une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau. Hier la grande armée, et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre. Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés On voyait des clairons à leur poste gelés, Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs, Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise. 11 neigeait, il neigeait toigours ! La froide bise Sifflait ; sur le verglas, dans dés lieux inconnus. On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus. Ce n'était plus des cœurs vivants, des gens de guerre ; C'était un rêve errant dans la brume, un mystère, Une procession d'ombres sur le ciel noir. La solitude, vaste, épouvantable à voir. Partout apparaissait, muette vengeresse. Le ciel faisait sans bruit, avec la neige épaisse. Pour cette immense armée un immense linceul ; Et, chacun se sentant mourir, on était seul. — Sortira- t-on jamais de ce funeste empire? Deux ennemis ! le Czar, le Nord. Le Nord est pire. On jetait les canons pour brûler les affûts. Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus, Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège . On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige. Voir que des régiments s'étaient endormis là. 0 chutes (J'Annibal ! Lendemains d'Attila !
* Extrait des Châtimenls. C'est l'épopée tragique, la plus grandiose et la plus saisissante de l'auteur : ou n'a rieu écrit do plus vrai et de plus poétique à la fois sur la un épique de Napoléon.
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney * que suivait naguère une armée, à présent
S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusils, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L'empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée.
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté.
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu'environnant sa tente avec amour.
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté.
Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire.
L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire
Trembla; Napoléon comprit qu'il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
— Est-ce le châtiment, dit-il. Dieu des armées ? —
Alors il s'entendit appeler par son nom
Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : Non.
Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons. D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France. Choc sanglant! des héros, Dieu trompait l'espérance;
* Xoy, i»iliicc do la Moskovii, un des plus célèbres mui'échaux de Napoléuu (170'J-1815), suriioinmé le Brave dvs hruves.
Tu désertais, victoire, et le sort était las. 0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas ! Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre, Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin. Et leur âme chantait dans les clairons d'airain ! Le soir tombait, la lutte était ardente et noire. 11 avait Toifensive et presque la victoire ; 11 tenait Wellington acculé sur un bois. Sa lunette à la main, il observait parfois Le centre du combat, point obscur où tressaille La mêlée, effroyable et vivante broussaille. Et parfois l'horizon, sombre comme la mer. Soudain, joyeux, il dit : Grouchy l — c'était Blûcher! L'espoir changea de' camp, le combat changea d'âme, La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge. Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge, Gouffre où les régiments, comme des pans de murs. Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs Les hauts tambours-majors aux panaches énormes, Où Ton entrevoyait des blessures diffonnes. Carnage affreux !> moment fatal ! l'homme'inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la p:arde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée ! — Allons ! faites donner la garde, cria-t-il — Et lanciers, grenadiers' aux 'guêtres'de coutil. Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires. Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres. Portant le noir^colback ou le casque poli. Tous, ceux de'Friedland et ceux" de Rivoli, Comprenant qu'ils 'allaient mourir dans cette fête, Saluèrent 1 eu r^dieu,* debout dans la tempête. Leur' bouche, d'un seul cri,'dit : Vive' l'empereur! Puis, à'pasllents, musique en tête, sans fureur. Tranquille, souriant' à la mitraille anglaise, La 'garde impériale entra'dans la fournaise, lïclas ! Napoléon, sur sa garde penché, Regaixiait, et, sitôt qu'ils avaient débouché
7G CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, Tun après l'autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier,
Comme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient^ l'arme au bras, front haut, graves, stpïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps
Et regardait mourir la garde. — C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée.
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons.
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut! affront! horreur! toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Eoulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles.
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil!
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient! En un clin
Comme s'envole au vent une paille enflammée, [d'œil.
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujouitl'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !
Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve :
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; — et, dans l'épreuve.
Sentant confusément revenir son remoi-ds.
Levant les mains au ciel, il dit : — Mes soldats morts.
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment, cette fois. Dieu sévère ? —
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon.
Il entendit la voix qui luiVépondait : Non.
Dans ia suite do la pièce, Victor Hugo nous montre Napoléon exilé à Saiulellélène cl mouraul torturé par sou remords, puis l'apothéose de l'empereur par
les Français, qui ont oublié sa tyrannie pour iie plus penser qu'à son éclatante gloire militaire. Ses cendres ont été rapportées à Paris et inhumées à l'Hôtel des Invalides, le 16 décembre 1840. Il dort glorieux dans son tombeau. Une nuit, il est réveillé par une voix stridente qui lui crie :
Réveille-toi, Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène,
L'exil, les rois geôliers, TÂngleterre hautaine
Sur ton lit accoudée à ton dernier moment,
Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment 1 Et, dans une satire virulente, le poète nou« fait voir Napoléon III s'emparant, :i l'aide d'une bande de politiciens avides, du glorieux trône impérial, en exploitant lo grand nom de son oncle qu'il va salir et la légende napoléonnicnne. Bonaparte demande au démon qui le poursuit depuis Moscou : « Qui donc es-tu? — Je suis ton crime, » dit la voix. La tombe s'emplit alors d'une étrange lueur et il y voit flamboyer deux mots : a Dix-huit Brumaire » *.
La Conscience ^
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bctes,
Echevelé» livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne, en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : — Couchons-nous sur la terre, et dormons.
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
— Je suis trop près, dit«il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve. Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur ^.
— Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr .
» Le dix-huit Brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte s'empara du pouvoir aprt'^s avoir dissous par la force l'une des assemblées législatives ; les républicains lui ont toujours reproché ce coup d'Etat, qui se fit d'ailleurs sans effusion de sang, tandÎH que le coup d'Etat de Louis-Napoléon amena la mort, l'emprisonnement ou l'exil de vingt mille Français environ.
• Extrait de La Légende des siècles, 3 vol. (1859, 1873, 1883), le plus remarquable r'»cuKil de poésies épiques de Victor Hugo. — Pour juger le symbolisme merveil- ItMix de cette pièce, il faut la comparer avec le récit biblique d'où elle est tirée.
• L'A-ssyrie, oii Assur, flls de Sem, bâtit Ninive,
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de Thorizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson;
— Cachez-moi! cria-til; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
— Etends de ce côté la toile de la tente. Et Ton développa la muraille flottante ;
Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
— Vous ne voyez plus rien ? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore;
Et Caïn répondit : — Je vois cet œil encore ! Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours. Cria : — Je saurai bien constniire une barrière. Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière . Et Caïn dit: — Cet œil me regarde toujours! Hénoch dit : — Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle.
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Contruisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait , Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnt^s ; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: «Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer. On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard. — 0 mon père ! L'œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit : — Non, il est toujours là . Alors il dit : Je veux habiter sons la terre Comme dans son sépulcre un honuue solitaire :
Eien ne me verra pliis, je ne verrai plus rien. On fit donc une fosse, et Caïn dit: C*est bien! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Le Semeur ^
C'est le moment crépusculaire.
J'admire, assis sous un portail.
Ce reste de jour dont s'éclaire IjSl dernière heure du travail .
Dans les terres, de nuit baignées.
Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons :
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours, On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense.
Va, vient, lance la graine au loin.
Rouvre sa main, et reconmience.
Et je médite, obscur témoin,
Pendant que, déployant ses voiles.
L'ombre, où se mêle une rumeur.
Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.
Hernani^
Don Carlos, roi dEspagne, a fait enlever dofia Sol, fiancée d'Hernani. le banni , ot veut la contraindre à l'épouser. Il se conduit comme un mauvais roi, mais un changement dans sa destinée va le transformer et lui refaire une autre âmo. 11 osl nommé empereur d'Allemagne; dès lors, il comprend le mot devoir et se conduit en empereur. La scène oii cette crise morale est présentée, se passe à Aix-la-Chapelle dans les souterrains qui renferment le tombeau de Charlemagne où Don Carlos est venu chercher une inspiration mystique. Hernani et 1rs conjurés, voulant assassiner le roi, sont venus là pour conspirer ; don Carlos les a surpris et fait arrêter par ses soldats.
> Extrait des Chansons des rues ot des bois. Petite pièce descriptive remaninablo. On dirait un tableau de Millet.
* Hernani, drame en V actes (4830). Ce fut la première pièce de Victor lïugo, jouée sur le théâtre; elle ddnna lieu à une véritable bataille entre les classiques et
80 CÎÎRESTOMATIITE FRANÇAISE
DON CARLOS
Silence tous !
Aux conjurés.
Votre âme est-elle raffermie?
11 convient que je donne au monde une leçon. Vous tous ! que venait-on faire ici ? parlez.
HERNANI, faisant un pas.
Sire, La chose est toute simple, et Ton peut vous la dire : Nous gravions la sentence au mur de Balthazar *.
Il tire un poignard et l'agite.
Nous rendions à César ce qu'on doit à César ^ .
DON CARLOS
Paix I
A don Ray Gomez.,
Vous traître, Silva !