‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 34 sur 176 · EDOUARD · texte numérisé non relu

EDOUARD

Milord me permettra de penser le contraire :

Ce qui touche à Phonneur ne peut être arbitraire,

Et, dût-il nous coûter, s'il est fait librement.

Un serment politique est toujours un serment.

Le prononce qui veut, et qui veut le refuse ;

Partant qui le trahit me paraît sans excuse.

C'est tuer les devoirs que les interpréter ;

Leur ascendant moral ne saurait exister

Avec ces faux-fuyants ^ avec ces différences

Qui feraient qu'un même homme aurait deux consciences,

Et que l'homme public agirait sans vougir

Comme l'homme privé serait honteut d'agir :

Il n'est point d'acte alors qui restât èondamnable,

Point d'attentat hideux, de crime abominable,

Qu'en le sanctifiant l'intérêt n'ordonnât,

Et tout serait vertu jusqu'à l'assassinat.

Laissons donc aux devoirs leur rigueur despotique :

Ni liberté, ni lois, sans probité publique !

Quand l'élu du pays ne s'est point parjuré,

n doit dormir en paix sur ce que j'ai juré ;

C'est par respect pour moi que j'y reste fidèle :

Et je ne comprends pas qu'une foi solennelle,

Echangée avec lui devant Dieu, devant tous^

Soit un contrat moins fort, un noeud moins saint pour nous,

Que la foi qu'un joueur engage à qui le vole

Dans un tripot de Londre en perdant sur parole.

Dans les Œuvres complètes de 0. Delavigne (Gamier, frères, éd.), lire surtout; Poésies: Messéniennes (1815-1822), Derniers chants, œuvre posthume; Théâtre en vers; Les Vêpres Siciliennes {i'^i^î), Le Paria (1821), L'Ecole des Vieillards (1823), Marino Faliero 1829), Louis XI (1832), Les Enfants d'Edouard (1833), Une famille au temps de Luther (1836), La Popularité (1838), La fille du Cid (1839). — Pour la critique de ses œuvres, 'consulter: Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX* siècle; G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX* siècle (1893); Jules Lemattre, Impressions de Théâtre (1894); C. Lénient, La Comédie en France au XIX* «tèc^e (1898) ; P. Sarcey, Quarante ans de théâtre •j'ULslUvïcq Souriau, Moralistes et poètes,

* En allemand: eine Ausflucht; en anglais: a shift; en italien: una scappatoia.

BERANGER (Pierre-Jean de)

Né et mort, à Paris, Î780-ÎS57,

Les critiques contemporains sont peu tendres pour la mémoire littéraire du célèbre chansonnier, qui fut du reste un homme de cœur; il faut presque du courage aujourd'hui pour oser citer ses œuvres dans une chrestomathie. On doit cependant le faire, ne serait-ce qu'à cause de Ténorme influence exercée par elles sur une partie du public français. « En France, disait-on jadis, tout finit par des chansons. » Celles de Béranger ont non seulement fini mais commencé bien des choses : la légende napoléonienne, par exemple, qu'il contribua plus que tout autre à propager, malgré ses opinions libérales pour lesquelles il subit très courageusement la prison pendant la réaction ultra-royaliste de la Restauration. Les défauts du vieux chansonnier sont criants : épicuréisme grossier, chauvinisme plat et ridicule, anticatholicisme assez bas, sentimentalité niaise ; il a exprimé, comme Scribe, ce qu'il y avait de plus vulgaire dans l'âme des petits bourgeois de son temps. Pourtant, de l'énorme fatras de ses pauvretés lyriques, surgissent une quarantaine de chansons absolument remarquables par la verve pleine de bon sens, la raillerie voltairienne, l'esprit aiguisé, l'indignation sincère, le sentiment profond de l'humanité, la pitié vraie et touchante. Gomme styliste, Béranger est un pur classique, mais il a su tirer du vers de l'ancienne école, des rythmes très souples, très variés, d'une originalité indéniable, que seul Lafontaine a dépassée, parmi les classiques. On comprend que le grand critique Sainte-Beuve ait pu l'admirer.

Le vilain ^

Eh quoi ! j'apprends que Ton critique

Le de qui précède mon nom!

Etes-vous de noblesse antique ?

Moi, noble ? oh ! vraiment, messieurs, non.

Non, d'aucune chevalerie

Je n'ai le brevet sur vélin,

Je ne sais qu'aimer ma patrie...

Je suis vilain et très vilain...

Je suis vilain,

Vilain, vilain *.

Ah ! sans un de j'aurais dû naître ; Car dans mon sang, si j'ai bien lu, Jadis mes aïeux ont d'un maître Maudit le pouvoir absolu.

* La satyre politique chez Béranger est très souvent grossière; quelquefois, comme dans cette pièce, elle est pleine de bon sens pénétrant et atteint le véritable esprit français.

* Sous l'ancien régime, vilain signifiait un homme de la campagne qui n'était pas noble, un roturier.

BERANGEB 37

Ce pouvoir sur sa vieille base, Etant la meule du moulin.

Ils étaient le grain qu'elle écrase, Je suis vilain, et très vilain...

Je suis vilain

Vilain, vilain.

Mes aïeux jamais dans leurs terres N'ont vexé des serfs indigents :

Jamais leurs nobles cimeterres Dans les bois n'ont fait peur aux gens. Aucun d'eux, las de sa campagne.

Ne fut transformé par Merlin ^ En chambellan... de Charlemagne.

Je suis vilain et très vilain

Je suis vilain.

Vilain, vilain.

Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n'ont pris part.

De l'Anglais aucun dans nos viDes N'introduisit le léopard ; Et quand l'Eglise, par sa brigue, Poussait l'Etat vers son déclin.

Aucun d'eux n'a signé la ligue.

Je suis vilain et très vilain...

Je suis vilain.

Vilain, vilain.

Laissez-moi donc sous ma bannière.

Vous, messieurs, qui, le nez au vent.

Nobles par votre boutonnière.

Encensez tout soleil levant.

J'honore ime race commune.

Car sensible, quoique malin, Je n'ai flatté que l'infortune.

Je suis vilain et très vilaiii,

Je suis vilain

Vilain, vilain.

» Personnage légendaire gallois, à la fois poète, sorcier et prophète, qui figure avec le roi Arthus dans les romans de la Table Ronde, quelquefois, par un anachronisme amusant, avec l'empereur Charlemagne.

38 CHBESTOHATHIE FRANÇAISE

Les souvenirs du peuple ^

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps ; L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire; Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille :

« Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veiUe.

Bien, dit-on, qu'il nous ait nui.

Le peuple encore le révère

Oiii, le révère.

Parlez-nqus de lui, grand'mère ;

Parlez-nous de lui. ^

— Mes enfants, dans ce village.

Suivi de rois, il passa.

Voilà bien longtemps de ça :

Je venais d'entrer en ménage.

A pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise.

Il avait petit chapeau Avec redingote grise.

Près de lui je me troublai!

n me dit : Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère.

— n vous a parlé, grand'mère !

n vous a parlé !

— L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour.

Je le vis avec sa cour :

Il se rendait à Notre Dame.

Tous les cœurs étaient contents , On admirait son cortège !

Chacun disait : Quel beau temps !

Le ciel toujours le protège.

^ C'est la meilleure chanson impérialiste de Béranger, pai'ce qu'aucune trace de chauvinisme n'en dépare la touchante simplicité. Elle a beaucoup pins contribué à répandre la légende napoléonienne que bien des odes d'un lyrisme plus pompeux. Comparer cette pièce avec celles de Lebrun et de Victor Hugo, d'un caractère si différent.

* Lui c'est, bien entendu, Napoléon I".

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Son sourire était bien doux :

D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père.

— Quel beau jour pour vous, grand'mère !

Quel beau jour pour vous !

— Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers,

Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne.

Un soir, tout comme aujoiwi'liui, J'entends frapper à la porte :

J'ouvre. Bon Dieu ! c'était lui, Suivi d'une faible escorte !

n s'assoit où me voilà, S'écriant : Oh ! quelle guerre !

Oh ! quelle guerre !

— Il s'est assis là, grand'mère !

Il s'est assis là!

— J'ai faim, dit-il ; et bien vite Je sers piquette et pain bis.

Puis il sèche ses habits ; Même à dormir le feu l'invite.

Au réveil, voyant mes pleurs.

Il me dit : Bonne espérance !

Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris, venger la France.

Il part, et comme un trésor J'ai depuis gardé son verre.

Gardé son verre.

— Vous l'avez encor, grand'mère

Vous l'avez encor !

— Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné.

Lui qu'un pape a couronné Est mort dans une île déserte.

Longtemps aucun ne l'a cru, On disait : Il va par^tre, Par mer il est accouru L'étranger va voir son maître.

Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère, Fut bien amère,

— Dieu vous bénira, grand'mère !

Dieu vous bénira.

Le vieux vagabonda

Dans ce fossé cessons de vivre ; Je finis vieux, infirme et las.

Les passants vont dire : Il est ivre ; Tant mieux ! ils ne me plaindront pas. J'en vois qui détournent la tête ; D'autres me jettent quelques sous.

Courez vite ; allez à la fête.

Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse, Parce qu'on ne meurt pas de faim ; J'espérais voir de ma détresse L'hôpital adoucir la fin.

Mais tout est plein dans chaque hospice. Tant le peuple est infortuné; La rue, hélas ! fut ma nourrice.

Vieux vagabond, mourons où je suis né.

Aux artisans, dans mon jeune âge, J'ai dit : Qu'on m'enseigne un métier !

— Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, Répondaient-ils, va mendier.

Riches, qui me disiez : Travaille, J'eus bien des os de vos repas ; J'ai bien dormi sur votre paille.

Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme; Mais non : mieux vaut tendre la main.

Au plus, j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin.

' C'est daus la dénouciation des misères ou des injustices sociales que Bérauger a trouvé les accents les plus vrais; les deux pièces qui suivent sont, à cet égard, caractéristiques.

BËRANGEB 41

Vingt fois pourtant, on me verrouille Dans les cachots, de par le roi ; De mon seul bien on me dépouille.

Vieux . Yi^abond, le soleil est à moi.

Le pauvre a-t-il une patrie ?

Que me font vos vins et vos blés, Votre gloire et votre industrie, Et vos orateurs assemblés?

Dans vos murs ouverts à ses armes Lorsque- l'étranger s'engraissait.

Comme un sot j'ai versé des larmes.

Vieux vagabond, sa main me nourrissait.

Comme un insecte fait pour nuire. Hommes, que ne m'écrasiez- vous?

Ah ! plutôt vous deviez m'instruire A travailler au bien de tous.

Mis à l'abri du vent contraire.

Le ver fût devenu fourmi; Je vous aurais chéris en frère.

Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.

Les fous.

Vieux soldats de plomb que nous sommes.

Au cordeau nous alignant tous.

Si des rangs sortent quelques hommes

Tous nous crions : A bas les fous !

On les persécute, on les tue;

Sauf, après un long examen,

A leur dresser une statue.

Pour la gloire du genre humain.

Ck)mbien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux !

Les sots la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : Cachez-vous.

Mais la rencontrant loin du monde.

Un fou qui croit au lendemain.

L'épouse ; elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.

Enfantin ^ affranchit la femme, L'appelle à partager nos droits.

Pi ! dites-vous ; sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois ^ Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain !

Qui découvrit un nouveau monde?

Un fou qu'on raillait en tout lieu.

Sur la croix que son sang inonde,

Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.

Si demain, oubliant d'éclore,

Le jour manquait, eh bien! demain

Quelque fou trouverait encore

Un flambeau pour le genre humain.

Le suicide '.

Quoi! morts tous deux! dans cette chambre close

Où du charbon pèse encor la vapeur!

Leur vie, hélas! était à peine éclose.

Suicide affreux, triste çbjet de stupeur !

Ils auront dit : le monde fait naufrage.

Voyez pâlir pilote et matelots,

Vieux bâtiment usé par tous les flots.

Il s'engloutit : sauvons-nous à la nage.

Et, vers le ciel se frayant un chemin,

Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfants ! l'écho murmure encore L'air qui berça votre premier sommeil.

Si quelque brume obscurcit votre aurore. Leur disait-on, attendez le soleil. Ils répondaient : qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons!

* Célèbre socialiste français (1796-1864) qui propagea les doctrines de Saint-Simon, en y ajoutant des utopies de son cru ; il fut un des premiers féministes.

' « Tous trois * se rapporte aux autres grands écrivains humanitaires dont parle Béranger dans deux couplets que nous avons supprimés.

" Ces vers touchants ont été écrits en 1832, après le suicide de deux jeanes gens Escousse et Lebras, qui se tuèrent de désespoir, comme Chatterton.

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