‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 37 sur 176 · DON BUY GOMEZ · texte numérisé non relu

DON BUY GOMEZ

Les rois Rodrigue font les comtes Julien '. '

DON CARLOS, au duc d'Alcala.

Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. Le reste ! . . .

Don Ruy Gomez, le duc de Lutzelbourg, le duc de Gotha, don Juan de Haro, don Gttzman de Lara, don Tellez Giron, le baron de Hohenbourg, se séparent du groupe des conjurés, parmi lesquels est resté Hernani. -r- Le duc d'Alcala les entoure étroitement de gardes.

DOUA SOL, à part.

Il est sauvé!

HERNANI, sortant du groupe des conjarés.

Je prétends qu'on me compte !

A don Carlos.

Puisqu'il s'agit de hache ici, que Hernani ^, Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni, Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive, Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève. Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna M'a fait duc de Segorbe et duc de Cardona, Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte. Je suis Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, né Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné Par sentence du tien, roi Carlos de Castille ! Le meurtre est entre nous affaire de famille. Vous avez l'échafaud, nous avons le poignard. Donc, le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard. Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée Sur les monts et dans l'eau des torrents retrempée,

Il met son chapeau.

Aux autres conjurés.

Couvrons-nous, grands ^ d'Espagne !

Tous les Espagnols se couvrent.

* Rodrigue ou Hoderic, dernier roi des Vislgoths d'Espagne, au VIII"» siècle; il fut trahi par le comte Julien, qui livra l'Andalousie aux Arabes, en 709, pour venger rhonneur de sa fille Florinda.

* Hernani est le ûls d'un grand seigneur, mais, né dans l'exil, il a changé de nom et commande une troupe de bannis révoltés contre le roi d'Espagne.

■ Grand d'Espagne, titre de la première distinction en Espagne, donne, eiitro antres privilèges, celui de se couvrir devant le roi.

CHREST. FR. POÈTES G

ftâ OlIItiSSl^OMAtHIE FHANÇAISÊ

A don Carlos.

Oui, nos têtes, ô roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi !

Aux prisonniers.

— Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race. Place à Jean d'Aragon, ducs et comtes, ma place !

Aux courtisans et aux gardes.

Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets ! Et si vos échafauds sont petits, changez-les !

Il vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers.

DOfiA SOL

Ciel !

DON CARLOS

En effet, j'avais oublié cette histoire .

HERNANI

Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire. L'affront que l'offenseur oublie en insensé Vit et toujours remue au cœur de l'offensé.

DON CARLOS

Donc je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres, Fils des pères qui font choir la tête des vôtres !

DOnA SOL, se jetant à genoux devant l'empereur.

Sire, pardon! pitié! Sire soyez clément!

Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,

Mon époux I En lui seul je respire. Oh ! je tremble.

Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble!

Majesté! je me traîne à vos sacrés genoux !

Je l'aime! Il est à moi, comme l'empire à vous!

Oh ! grâce !

Don Carlos la regarde, immobile.

Quel penser sinistre vous absorbe ?

DON CARLOS

Allons! relever- vous, duchesse de Segorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monrdy.é*

A Hemani.

"^ Tes autres noms^ don Juan ?

HERNANI

Qui parle ainsi ? le roi ?

DON CARLOS

Non, l'empereur.

DOUA SOL, se relevant.

Grand Dieu!

DON CARLOS, la montrant à Hernanl.

Duc, voilà ton épouse.

HERNANI) les yeux au ciel, et dofia Sol dans ses bras.

Juste Dieu!

DON CARLOS, à don Ray Gomex.

Mon cousin, ta noblesse est jalouse, Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva.

DON RUY 60MEZ, sombre.

Ce n'est pas ma noblesse \

HERNANI, regardant dofia Sol avec amour et la tenant embrassée.

Oh I ma haine s'en va !

Il jette son poignard.

DON RUT OOMEZ, à part, les regardant tous deux.

Ëclaterai-je? oh, non! Fol amour! douleur folle! Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole ! Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret, Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. L'on rirait.

DOilA SOL, dans les bras d'Hernani.

O mon duc I

HERNANI

Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme.

DOfiA SOL

O bonheur! •

DON CARLOS, à part, la main dans sa poitrine.

Eteîns'toi, cœur jeune et plein de flamme \

* Don Ruy Gomez, malgré son grand âge, aime sa nièce dofia Sol et aurait voulu l'épouser.

84 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Laisse régner l'esprit, que longtemps tu troublas. Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas! C'est rAllemagne. c'est la Flandre, c'est l'Espagne.

L'œil fixé sur sa bannière.

L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne. A la place du cœur il n'a qu'un écusson.

HERNANI

Ah ! vous êtes César !

DON CARLOS, à Hernanî.

-De ta noble maison.

Don Juan, ton cœur est digne.

Montrant Do&a Sol.

Il est digne aussi d'elle.

— A genoux, duc!

Hernani s'agenouille, Don Carlos détache sa toison d'or * et la lui passe au cou.

Reçois ce collier.

Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule.

Sois fidèle !

Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier.

Il le relève et l'embrasse.

Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier, Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime ! Ah! tu vas être heureux; moi, je suis empereur.

Aux conjurés.

Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur, Je veux tout oublier.* Allez, je vous pardonne ! C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne. Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi, L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée, L'altesse catholique en majesté sacrée.

Les conjurés tombent à genoux.

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