‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 43 sur 176 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Le bonheur ^

Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé ! Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et 'soleil et poussière ; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse, Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent ou sorti pour rêver, J'entre pourtant ; et vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir; nous causons ; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié, Et vous me répondez par des mots d'amitié ; Puis revenant à vous, vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie, Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie, Nous parlons de vous-même et du bonheur humain. Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux, votre orgueil, votre illustre couronne ; Et quand vous avez bien de vos félicités Epuisé le récit, alors vous ajojtez, Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle : « Hélas ! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ; Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi. Il me prend des accès de soupirs et de larmes ; Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, Et plus l.e monde est beau, plus le feuillage vert. Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert,

» Extrait des Consolations (1830). — Cette poésie si touchante et si noble est dédiée à M«« Victor Hujço et c'est délie que parle ici l'auteur. Sainte-Beuve était alors l'ami l«)plas intime du grand romantique, pour lequel il a exprimé dune façon toucbanta la plus vive admiratiou. Plus tard, par une aberration inexplicable, il commit a sou égard une vilaine action; la désillusion cruelle qu'en éprouva Victor Hugo changea son caractère, jusqu'alors extrêmement confiaut et généreux. Voir sur c» sujet îarticle de Philippe Godet, Victor Hugo intime» d'après sa correspondance (Gazette de Lausanne, des 2 et 3 décembre 18Ô6).

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Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,

Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage.

Plus la brise légère et n'osant soupirer,

Plus aussi je me sens le besoin de pleurer. »

C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie

Il reste à désirer dans la plus belle vie ;

C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué ;

Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué ;

C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,

Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;

C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus,

Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;

Que ces enfants, objets de si chères tendresses,

En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;

Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,

Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regardei

Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable,

On découvre sous l'eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir

Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,

Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles,

Pour décorer l'abîme y sème les étoiles;

Tel dans ce fond obscur de notre humble destin

Se révèle l'espoir de l'étemel matin.

Et quand sous l'œil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure,

Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure,

Quand, morts entre nos bras, les parents révérés

Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés.

Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère,

Continueront le bien après nous sur la terre.

Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,

Alors on peut encore être heureux ici-bas;

Aux instants de tristesse on peut d'un œil plus ferme

Envisager la vie et ses biens et leur terme,

Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,

Soutient l'âme, et console au milieu du bonheur.

Sonnet ^

Nous étions deux enfants à passer notre enfance, Mais elle si charmante et plus jeune que moi; Nous vivions d'une égale et mutuelle foi, Et cette sœur aimable avait nom Innocence.

Traduit de l'auteur anglais Charles Lamb extrait des Notes et Sonnets (1888).

Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence. Mais voilà qu'un matin l'Orgueil me prend : « Et Toi, N'es-tu pas nomme enfin ? » Il dit, et je Iç crois ; Je me mêle à la foule, et l'air impur m'offense.

Ma jeune amie en pleurs s'enfuit à cet affront, Cachant dans ses deux mains la rougeur de son front ! Je la perdis alors dans la forêt profonde.

0 douce Bien- Aimée, oh donc a-t-elle fui ? .

Dites ! quel chaste Eden me la cache aujourd'hui ? .

Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde.!

Œuvres à lire de Sainte-Beuve (A. Lemerre, éditeur) : Poésies de Joseph Delorme (1829); L'is Consolalions (1830); Pensées d'août (1837). Pour ses œuvres en prose, voir \*r volume de la Chrestomathie.— Critiques à consulter : J. Levallois, Sainte- Beuve (1872); G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX» siècle (1893); Eugène Lintilhac, Littérature française (1894) ; Léon Séché, Sainte-Beuve, son esprit, ses idées, ses mœurs ; Michaut, Sainte-Beuve avant les lundis.

Né à Tardes en 18il, mort à Paris en 1872.

Comme prosateur, Théophile Gautier est un maître, qui a exercé sur la littérature descriptive une influence considérable : dans Técole romantique, c'est le peintre par excellence. Gomme poète, il a une valeur bien moindre ; il lui a manqué les qualités essentielles : la sensibilité et Timaginaiion. Ses poésies lyriques sont froides, fatigantes ; aucun sentiment sérieux n'y est exprimé. La grande originalité de Gautier réside dans sa faculté d'artiste visuel : .il a su voir et peindre en vers, comme en prose ; ses meilleurs poèmes, purement plastiques, sont des tableaux peints avec les lignes et les couleurs du style et, comme il l'a dit lui-même, « des transpositions d'art ». Dans ses dernières œuvres, où il a tout à fait abandonné le lyrisme romantique, pour peindre objectivement les choses extérieures, il marque la transition du romantisme à l'école parnassienne; à cel égard il a été un précurseur.

Moyen ftge^

Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques ; J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, . Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës. Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,

* Extrait des premières Poésies (1830-183îi). — Comme tous les romantiques, Gautier a aimé le moyen âge, mais en artiste ; le côté mystique et légendaire de cette époque l'a peu frappé.

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