CH1IE8T. FR. POÈTES
130 GHR£STOMATHIE FRANÇAISE
Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins ; Avec ses minarets moresques, la chapelle Dont la cloche qui tinte à. la prière appelle. J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés, Au sommet des donjons leurs girouettes frêles Que la blanche cigogne effleure de ses ailes ; Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, De monstres, de griffons, bizarrement ornés, Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Où comme une voix faible erre et gémit le vent, Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, Paré de souvenirs d'amour et de féerie, Le brillant moyen âge et la chevalerie.
La demoiselle ^
Sur la bruyère arrosée
De rosée, Sur le buisson d'églantier; Sur les ombreuses futaies;
Sur les haies Croissant au bord des sentiers ;
Sur la modeste et petite
Marguerite, Qui penche son front rêvant; Sur le seigle, verte houle
Que déroule Le caprice ailé du vent;
Sur les prés, sur la colline.
Qui s'incline Vers le champ bariolé De pittoresques guirlandes.
Sur les landes, Sur le grand orme isolé ;
* Dans ce morceau, écrit en 4830, on peut voir que déjà Gautier est un pur virtuose du rythme poétique, qui cherche, non à exprimer des sentiments, mais à saisir de» aspects, à broyer des couleurs, à faire de la poésie plastique. Pour l'étude du rythme de cette pièce, lire les Orientales de Hugo et les poètes de la Pléiade. — La demoiselle, un insecte, s'appelle aussi libellule.
Tja demoiselle se berce ;
Et s'il perce Dans la brume, au bord du ciel, Un rayon d'or qui scintille,
EUe briUe Comme un regard d'Ariel \
Traversant près des charmilles.
Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde
Vagabonde, Et comme eux décrit des ronds.
Bientôt elle vole et joue
Sous la roue Du jet d'eau qui, s'élançant Dans les airs, retombe, roule
Et s'écoule En un ruisseau bruissant.
Plu3 rapide que la brise,
Elle frise.
Dans son vol capricieux, L'eau transparente où se mire
Et s'admire Le saule au front soucieux;
Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
Près des aunes.
Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du flot qui gazouille
Et les mouille.
Etalent leurs deux couleurs ;
Où se baigne le nuage,
Où voyage Le ciel d'été souriant ; Où le soleil plonge, tremble.
Et ressemble Au beau soleil d'Orient.
1 Esprit de Tair. Ce personnage, tiré de la mythologie celtique et des romans du xaoyen âge, figure dans La Tempête de Shakespeare.
Et quand la grise hirondelle
Auprès d'elle Passe, et ride à plis d'azur, Dans sa chasse circulaire.
L'onde claire.
Elle s'enfuit d'un vol sûr.
Bois qui chantent, fraîches plaines
D'odeurs pleines, Lacs de moire, coteaux bleus, Ciel où le nuage passe.
Large espace.
Monts aux rochers anguleux :
Voilà l'immense domaine
Où promène Ses caprices, fleur des airs, La demoiselle nacrée.
Diaprée * De reflets roses et verts.
Dans son étroite famille,
Quelle fille N'a pas vingt fois souhaité.
Rêveuse, d'être comme elle
Demoiselle, Demoiselle en liberté ?
Les colombes ^
Sur le coteau, là- bas où sont les tombes. Un beau palmier, comme un panache vert Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches : Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches. Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles. De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.
* Ea allemand, vielfarhig ; en anglais, diapered; en italien, variopinto. " Extrait des Poésies diverses (1833-1838).
Ce que disent les hirondelles ^
Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis ; Soir et matin, la brise est fraîche.
Hélas ! les beaux jours sont finis !
On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor :
Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or.
La pluie au bassin fait des bulles ; Les hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules :
Voici l'hiver, voici le froid !
Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ.
L'une dit « Oh ! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart !
» Tous les ans j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon '. Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon.»
L'autre : « J'ai ma petite chambre
A Smyme, au plafond d'un café.
Les Hadjis ^ comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
» J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs ,* Et parmi des flots de fumée Je rase turbans et tarbouchs *.
» Extrait à^Emaux et Camées (1852), le chef-d'œuvre en vers de Gautier et lou- Trage où l'on peut le mieux juger son talent de peintre rythmique.
» Temple de Minerve (Atbéna), élevé par Périclès : il a été Lombarde par les Vénitiens en guerre avec les Turcs en 1687 ; malgré cela, ses ruines sont encore merveilleuses.
■ Tout musulman ayant fait le pèlerinage de la Mecque prend ce titre qui veut dire le pèlerin. Les grains d'ambre sont les grains du chapelet mahométan.
• Ou chibouquey pipe turque à long tuyau.
• Bonnet turc de couleur rouge, à gland bleu
Celle-ci : « J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck *.
Je m'y suspends avec ma griffe Sur mes petits au large bec. »
Celle-là : « Voici mon adresse :
Rhodes, * palais des chevaliers ; Chaque hiver, ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers. »
La cinquième : « Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit un peu. Aux blanches terrasses de Malte % Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
La sixième : « Qu'on est à l'aise ' Au Caire*, en haut des minarets!
J'empâte un ornement de glaise.
Et mes quartiers d'hiver sont prêts. »
« A la seconde cataracte, Fait la dernière, j'ai mon nid ; J'en ai noté la place exacte.
Dans le pschent* d'un roi de granit.»
Toutes : « Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin ! »
Avec cris et battements d'aile, Sur la moulure aux bords étroits.
Ainsi jasent les hirondelles.
Voyant venir la rouille aux bois.
* Ville de la Syrie, l'ancienne Héliopolis, célèbre par les superbes ruines du temple du soleil.
' Après la reprise de la Palestine par les musulmans, l'île de Rhodes fut occupée, de 1309 à 1522, par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui y fondèrent un empire important. Ils en furent dépossédés par les Turcs.
' Ile fortifléu de la Méditerranée, jadis possession des célèbres cheyaliers de Malte, elle appartient maintenant aux Anglais.
* Capitale de l'Egypte : elle a de magnifiques mosquées. Les minarets sont les tours des mosquées, du haut desquelles le muezzin appelle les fidèles à la prière.
' Ornement d'architecture ou de statuaire figurant la couronne symbolique des pharaons.
Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau !
Des ailes î des ailes ! des ailes !
Comme dans le chant de Ruckert \ Pour voler là-bas, avec elles, Au soleil d'or, au printemps vert!
Œuvres poétiques de Gautier (Charpentier, éditeur, Paris) : Poésies ^ deux volumes (1830-1872) ; Emaux et Camées (1852). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Nouveaux lundis (1863); Emile Montégut, Nos morts contemporains (1865); E. Faguet, XIX» siècle (1887) ; Maurice Spronck, les Artistes littéraires (1889) ; Maxime du Camp, Théophile Gautier (1890) ; F. Brunetière, l'Evolution- de la poésie lyrique (1893) ; Catulle Mendès, Le mouvement poétique français de i867 à 1900 ; Emile Bergerat, Théophile Gautier (1910) ; Léo Làrguier, Théophile Gautier (1912).
Né à Paris en 1805, mort à Nice en 1882,
Le célèbre auteur des ïambes est un poète secondaire si l'on envisage Tensemble de ses poésies ; mais il a eu quelques inspirations de génie qui le classent au rang des plus grands. C'est un lyrique puissant, un satirique fougueux, d'une ardente éloquence, dont la mâle énergie produit un effet considérable. Ses vers, très inégaux de valeur, étincellent de beautés merveilleuses.
L'idole ^
Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille,
Du fer, du cuivre et de l'étain ; Allons, à large pelle, à grands bras, plonge et fouille.
Nourris le brasier, vieux Vulcain ':
* Poète allemand (1789-1866), chef de l'école des Orientalistes qui, à la suite de Goethe, tirèrent des poésies du sanscrit.
* Extrait des ïambes (1831).— C'est le chef-d'œuvre de Barbier. On remarquera que, presque seul^ parmi les romantiques, ce dernier a eu la haine de Napole3n. Pressentant le mal que la légende napoléonienne ferait à la France en la grisant de chauvinisme impérialiste, il a eu le courage de saper l'Idole. Le rythme de ces vers, si orisçinal et si entraînant, a été emprunté par lui à André Ghénier, qui le devait du reste à Ronsard ; mais il a su en tirer un meilleur parti. Remarquer la troisième partie de cette pièce.
* En grec, Héphaistos, Dieu du feu, dans la mythologie ; il avait installé dans les cavernes de l'Etna, des forges oii il travaillait avec les géants, appelés cy dopes. L'auteur suppose ici qu'un fondeur va faire une statue de Napoléon ; il l'appelle Vulcain, par réminiscence classique.
136 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Donne force pâture à l'avide fournaise ;
Car pour mettre ses dents en jeu, Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,
Il lui faut le palais en feu.
C'est bien, voici la flamme ardente, folle, immense,
Implacable et couleur de sang, Qui tombe de la voûte, et l'assaut qui commence,
Chaque lingot se prend au flanc ; Et ce ne sont que bonds, rugissements, délire,
Cuivre sur plomb et plomb sur fer; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire
Comme des damnés en enfer.
Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,
La fournaise fume et s'éteint.
L'airain bouillonne à flots; chauffeur, ouvre la porte
Et laisse passer le hautain !
0 fleuve impétueux, mugis et prends ta course.
Sors de ta loge, et d'un élan, D'un seul bond lance-toi comme un flot de la source.
Comme une flamme du volcan !
La terre ouvre son sein à tes vagues de lave ;
Précipite en bloc ta fureur.
Dans le moule profond, bronze, descends esclave.
Tu vas remonter empereur.
Encor Napoléon ! encor sa grande image !
Ah ! que ce rude et dur guerrier Nous a coûté de sang, de larmes et d'outrages
Pour quelques rameaux de laurier !
Ce fut un triste jour pour la France abattue.
Quand du haut de son piédestal.
Comme un voleur honteux, son antique statue
Pendit sous un chanvre brutal.
Alors on vit au pied de la haute colonne.
Courbé sous un câble grinçant, L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone.
Ebranler le bronze puissant ; Et quand, sous mille efforts, la tête la première,
Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre
Roula son cadavre d'airain \
* AUusiou au déboulonnement par les alliés, en 1814, de la statue de Napoléon qui couronnait la colonne Vendôme.
Le Hun, le Hun ' stupîde, à la peau sale et rance,
L'œil plein d'une basse fureur, Aux rebords des ruisseaux, devant toute la France,
Traîna le front de l'empereur.
Ah ! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle.
Ce jour pèse comme un remords ; Au front de tout Français, c'est la tache étemelle
Qui ne s'en va qu'avec la mort.
J'ai vu l'invasion à Tombre de nos marbres
Entasser ses lourds chariots ; Je l'ai vue arracher l'écoroe de nos arbres,
Pour la jeter à ses chevaux ; J'ai vu l'homme du Nord, à la lèvre farouche,
Jusqu'au sang nous meurtrir la chair, Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche
S'en venir respirer notre air.
Eh bien ! dans tous ces jours d'abaissement, de peine,
Pour tous ces outrages sans nom ^ Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine... Sois maudit, ô Napoléon î
0 Corse ' à cheveux plats ! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor * !
C'était une cavale indomptable et rebelle.
Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique.
Fumante encor du sang des rois.
Mais fîère, et d'un pied fort heurtant le sol antique.
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle
Et le harnais de l'étranger ; Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde.
L'œil haut, la croupe en mouvement.
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
■ Le Hun, désigne ici le Russe, par allusion aux soldats de race asiatique qu'il y avait dans l'armée du tzar Alexandre I«r, chef de la coalition.
* La description de Barbier n'est pas exagérée : en 1814 et en 1815, les soldats russes, pruRsiens et autrichiens commirent d'norribles d'excès. En maints endroits. les paysans furent obligés d'abandonner leurs villages et de se réfugier dans les bois. Ces malUeurs se voient dans la plupart des guerres.
* On sait que Napoléon naquit à AjacQio, dans l'ile de Corse, le 15 août 1769.
* Le mois des moissons (18 juin-19 juillet), le dixième du calendrier républicain.
parus, et siWt que tu via son allure,
Ses reins si souples et dispos, npteur audacieux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
rs, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La pondre, les tambours battants, u- champ de course, alors tu lui donnas la terre.
Et des combats pour passe-temps ; rs, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes ;
Toujours l'air, toujours le travail, gours comme dn sable écraser des corps d'hommes.
Toujours du sang jusqu'au poitrail, nze ans son dur sabot, dans sa course rapide.
Broya les générations ; nze ans elle passa, fumante, à toute bride.
Sur le ventre des nations ; ÎD, lasse d'aller sans unir sa carrière,
D'nUer sans user son chemin, pétrir l'univers, et comme une poussière,
De soulever le genre humain, jarrets épuisés, haletante, sans force
Et fléchissant à chaque pas, ) demanda gr&ce à son cavalier corse;
Mais, bonrreau, tu n'écontas pas !
la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ;
Pour étouffer ses cris ardents, retournas le mors dans sa bouche baveuse.
De furenr tu brisas ses dents ; i se releva : mais un jour de bataille.
Ne pouvant plus mordre ses freins, irante, elle tomba ara un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
ntenant tu renais de ta chute profonde :
Pareil à l'aigle radieux, reprends ton essor pour dominer le monde,
Ton image remonte aux deux.
xiléon n'est plus ce voleur de couronne.
Cet usurpateur effronté, . serra sans pitié, sous les coussins du trâne,
La goi^e de la Liberté ;
Ce triste et vieux forçat de la Sainte- Alliance \
Qui mourut sur un noir rocher, Traînant comme un boulet Timage de la France
Sous le bâton de l'étranger ; Non, non, Napoléon n'est plus souillé de fanges :
Grâce aux flatteurs mélodieux, Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,
César est mis aux rang des dieux.
Son image reluit à toutes les murailles ;
Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles
n résonnait sur les tambours.
Puis, de ôes hauts quartiers où le peuple foisonne,
Paris, comme un vieux pèlerin, Redescend tous les jours au pied de la colonne
Abaisser son front souverain.
Et là, les bras chargés de palmes éphémères,
Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères,
Ce bronze grandi sous leurs pleurs.
En veste d'ouvrier, dans son ivresse folle.
Au bruit du fifre et du clairon, Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole ^
Autour du grand Napoléon.
Ainsi, passez, passez, monarques débonnaires.
Doux pasteurs de l'humanité ; Hommes sages, passez comme des fronts vulgaires
Sans reflet d'immortalité!
Du peuple, vainement, vous allégez la chaîne !
Vainement, tranquille troupeau.
Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine.
S'achemine vers le tombeau :
Sitôt qu'à son déclin votre astre tutélaire
Epanche son dernier rayon,
1 Pacte d'inspiration religieuse conclu par les souveralas alliés, à Paris, après Waterloo, sur l'initiative d^Alexandre I«f de Russie. Elle avait pour but de constituer une union chrétienne entre les rois, pour faire régner la justice et prévenir la guerre ; malheureusement Metternich, le ministre de 1 Autriche, la ût dévier de ce noble but et en fit un instrument de réaction aveugle contre les principes libéraux de la Révolution.
* La danse à la mode chez les révolutionnaires français. Ce nom, probablement d'origine italienne, vient de celui d'une veste qu'on portait alors.
Votre nom qui s'éteint sur le flot populaire
Trace à peine un léger sillon.
Passez, passez, pour vous point de haute statue :
Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de Tl^omme qui tue
Avec le sabre ou le canon ; n n'aime que le bras qui dans les champs humides
Par milliers fait pourrir ses os ; Il aime qui. lui fait bâtir des Pyramides \
Porter des pierres sur le dos.
Œuvres à lire de Barbier : ïambes et poèmes (1831) ; Il Pianto, Lazare (1883) ; Satires et poèmes (1887); Rimes héroïques (1843); Silves {VZ&Î); S(Uires {iW6).— Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II (1831); Mgr. Perraùd, Discours de réception à l'Académie française (19 avril 1883) ; Lanson, Histoire de la littérature française (1893) ; Gh. Gidel, Histoire de la littérature française depuis 1815» tome II (1898).
DESBORDES-VALMORE (Marceline)
Née à Douai en 1786, morte à Paris en 1859.
Gomme Musset, elle entra dans la vie du cœur par une cruelle souffrance. A 20 ans, après une enfance malheureuse, eue aima éperdument ; elle fut trahie et délaissée; elle ne s'en consola jamais : toute sa vie saigna la blessure incurable du premier amour. Actrice distinguée, lorsqu'elle avait 31 ans, à Tàge où la femme dit adieu aux illusions romanesques, elle épousa un peu par raison le comédien Yalmore, un homme de cœur, du reste, qui eut pour elle un grand amour. La maternité lui donna quelques doux sourires, car elle aima profondément ses enfants ; malheureusement son foyer fut sans cesse visité par la gêne la plus cruelle et elle connut toutes les humiliations de la pauvreté ; ses deux filles moururent encore jeunes; elle semblait prédestinée au malheur. Sa triste vie se reflète dans ses œuvres poétiques : elle la chanta sous le coup de la souffrance, comme un oiseau blessé qui exhalerait sa plainte. Ses vers touchants sont d'une absolue sincérité ; c'est bien son âme, toute nue, qu'elle y a mise ; aucune trace de préoccupation livresque n'en dépare le lyrisme poignant. Les grands génies de la période romantique, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, Sainte-Beuve admiraient profondément cette femme exquise, en laquelle ils sentaient comme une sœur poétique, d'une admirable sensibilité. Un des meilleurs poètes de la génération suivante, Auguste Dorchain, l'a appelée «la grande inspirée française». Le public, au contraire, ne l'a jamais appréciée à sa valeur, probablement parce qu'elle est trop délicate pour la masse. Elle fut un poète lyrique vraiment rare. Il lui a manqué pour être de premier ordre, le grand art, qui donne aux jaillissements de l'âme la forme décisive. Gomme Lamar-
* Les Pharaons d'Egypte dont les Pyramides étaient les tombeaux.