‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 54 sur 176 · MADAME ACKERMANN · texte numérisé non relu

MADAME ACKERMANN

Ainsi jamais d'arrêt. L'immortelle matière, Un seul instant encor, n'a pu se reposer. La Nature ne fait, patiente ouvrière, Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ; Partout le mouvement incessant et divers, Dans le cercle étemel des formes fugitives. Agitant l'immense univers.

Le cri ^

Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, Entend ai^tour de lui les vagues retentir. Qu'à perte de regard la mer immense et sombre Se soulève pour l'engloutir.

Sans espoir de salut et quand le pont s'entr'ouvre. Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri. Il redresse son front hors du flot qui le couvre. Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain! cri déchirant! l'oiseau qui plane ou passe. Au delà du nuage, a frissonné d'horreur. Et les vents déchaînés hésitent dans l'espace A l'étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues J'erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S'amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime Luttent d'acharnement, de bruit, d'obscurité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abîme Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ; La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux.

' Extrait des Poésies philosophiques, écrit en mars 1871. On pourra voir dans ces vers que les deuils de la guerre franco-allemande avaient encore assombri le pessimisme de M«»« Ackermann. Cette pièce est d'une rare puissance, mais l'idée en est radicalement fausse et nous ne la donnons ici qu'à titre de spécimen.

Jouet de l'ouragan qui l'emporte et le mène, Encombré de trésors et d'agrès submergés, Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés.

L'équipage affolé manœuvre en vain dans l'ombre; L'Epouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ; Assise au gouvernail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil.

Moi que, sans mon aveu, l'aveugle Destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment. Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes. Mes pâles compagnons restent silencieux, A ma voix d'élever ces monceaux d'anathèmes Qui s'amassent contre les cieux.

Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique. J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs. De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique. Rassemblé tous les désespoirs.

Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides. Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris. Les airs n'ont pas besoin, ni les vagues stupides, Pour frissonner, d'avoir compris.

Ah! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ; Il proteste, il accuse au moment d'expirer. Eh bien! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie Je l'ai jeté ; je puis sombrer !

(Euvres de M"»* Adiermanu (Lemerre, éditeur, Paris) : Premières poésies. Contes, Poésies philosophiques, Pensées d'une solitaire (1835-1882). — Critiques à consulter : M. Guyau, L'Art au point de vue sociologique ; Anatole France, La vie littéraire (1890) ; d'Haussonville, Revue des Deux-Mondea, du 45 novembre 1891 ; Charles Gidel, Histoire de la littérature française (1898) ; Marc Citoleux, La poésie philosophique au XIX* siècle: M^^ Ackermann (1906).

yé à Paris en 1839, mort à Châtenay près de Paris, en 1907.

Nature complexe et singulièrement attachante, Sully Prudhomme possède à la fois la sensibilité affinée d'un élégiaque, la puissance intellec-

tuelle d'un penseur, Tesprit mathémathique d*un savant positiviste. Par dessus tout cela, il est un merveilleux créateur de symboles poétiques. De là vient que ses œuvres, d'une distinction si haute, comptent parmi les chefs-d'œuvre incontestés de l'école parnassienne. Il possède une âme infiniment élevée que hante le souci des plus nobles problèmes de la vie morale.

On a dans l'âme une tendresse Où tremblent toutes les douleurs.

Ces deux vers de lui définissent parfaitement cette nature exquise de poète dont l'invincible idéalisme ne s'est dégagé de l'étreinte des réalités désolantes qu'au prix des plus nobles tristesses de l'intelligence et du cœur. Sully Prudhomme est le psychologue le plus subtil et le plus profond des poètes français du dix-neuvième siècle. Personne n'a mieux analysé que lui les nuances délicates des sentiments et des idées. Penseur original et hardi, il a abordé victorieusement la haute poésie philosophique dans deux grands poèmes qui sont, dans leur genre, uniques en français. Il a chanté les souffrances et les inquiétudes de son âme, mais ces souffrances sont nobles et grandes ; il a décrit les profonds découragements de l'intelligence et du cœur, la cruelle antinomie de la science et de la foi, miais pour montrer qu'il y a dans la conscience une invincible raison de croire à la solidarité humaine, à la dignité et à la bonté morales. Sa grande probité intellectuelle, sa haute moralité en font un des guides les plus estimés de la pensée française. Gomme homme^ il fut toujours généreux et noble ; aucune tache ne dépare sa belle vie. C'est un de ces écrivains devant lesquels on' s'arrête, à la fois respectueux et attendri i.

Printemps oublié ^

Ce beau printemps qui vient de naître A peine goûté va finir, Nul de nous n'en fera connaître La grâce aux peuples à venir;

Nous n'osons plus parler des roses ; Quand nous les chantons, on en rit, Car des plus adorables choses Le culte est si vieux qu'il périt;

Les premiers amants de la terre Ont célébré Mai sans retour, Et les derniers doivent se taire, Plus nouveaux que leur propre amour.

» La gloire de Sully Prudhomme avait rayonné hors de la France. En 1902, quand l'Académie de Stockholm décerna pour la première fois le prix Nobel à un poète, c'est lui qu'elle choisit. Sully Prudhomme consacra du reste la forte somme qu'on lui remit à fonder un autre prix pour les jeunes poètes.

« Extrait des Stances et Poèmes (1865.)

234 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Rien de cette saison fragile Ne sera sauvé dans nos vers, Et les cytises de Virgile ^ Ont embaumé tout Tunivers.

Ah ! frustrés par le3 anciens hommes, Nous sentons le regret jaloux Qu'ils aient été ce que nous sommes, Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous.

Les chaînes'.

J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes ; D'innombrables liens frêles et douloureux . Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.

Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil : Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles ; Un trait d'or frémissant joint mon cœur au soleil Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.

La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux, La douceur du velours aux roses que je touche; D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux, Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.

Ma vie est suspendue à ces fragiles nœuds, Et je suis le captif des mille êtres que j'aime ; Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Le vase brisé '.

Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé ; Le coup dut effleurer à peine, Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure.

Mordant le cristal chaque jour,

* Poète latin, auteur des Bucoliques^ des Géorgiques et de L'Enéide (70-19 av. J.-C).

■Extrait des Stances et poèmes. — Voici une des nobles inquiétudes du poète, à la fois intense, subtile et distinguée. Cette exquise analyse est d'une poésie rare en français.

•Extrait des Stances et poèmes. — Ce petit chef-d'œuvre symbolique, que Sainte-Beuve signala le premier, a beaucoup fait pour la gloire du poète.

D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé ; Personne encore ne s'en doute, N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime.

Effleurant le cœur, le meurtrit ; Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde :

Il est brisé, n'y touchez pas.

Les berceaux ^

Après le départ des oiseaux , Les nids abandonnés pourrissent.

Que sont devenus nos berceaux ?

De leur bois les vers se nourrissent.

Le mien traîne au fond des greniers.

L'oubli morne et lent le dévore; Je l'embrasserais volontiers, Car mon enfance y rit encore.

C'est là que j'avais nuit et jour.

Pour ciel de lit, des yeux de mère Où mon âme épelait l'amour.

Et ma prunelle la lumière.

Sur le cœur d'amis sûrs et bons, Femmes sans tache, sur le vôtre, C'est un berceau que nous rêvons Sous une forme ou sous une autre.

Cet instinct de vivre blottis Dure encore à l'âge où nous sommes ; Pourquoi donc, si tôt trop petits, Berceaux, trahissez-vous les hommes ?

* Extrait des Stances et poèmes.

Les yeuz^

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu Taurore ; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours, Ont enchanté des yeux sans nombre ; Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh! qu'ils aient perdu le regard, Non, non, cela n'est pas possible!

Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

, Et comme les astres penchants Nous quittent, mais au ciel demeurent.

Les prunelles ont leurs couchants, Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.

Le doutée

La blanche Vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cet abîme ou n'y prend jamais garde; Moi, par un sombre amour, tout seul je m'y hasarde, J'y descends à travers la plus noire des nuits;

Et j'entraîne le câble aussi loin que je puis ; Or, je l'ai déroulé jusqu'au bout : je regarde, Et, les bras étendus, la prunelle hagarde. J'oscille sans rien voir ni rencontrer d'appuis.

Elle est là cependant, je l'entends qui respire ; Mais, pendule éternel que sa puissance attire , Je passe et je repasse et tâte l'ombre en vain ;

* Extrait des Stances et poèmes. — Cettte pièce, où éclate l'invincible idéalisme de l'auteur, renferme un des plus beaux symboles de la poésie française.

"Extrait des Epreuves (1866).

Ne pourrai-je allonger cette corde flottante, Ni remonter au Jour dont la gaîté me tente? Et dois-je dans Phorreur me balancer sans fin ?

Les Danaïdes ^

Toutes, portant Pamphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agave, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,

Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanchcs

Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche,

Et le bras faible est las du fardeau soulevé :

« Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,

» O gouffre, que' nous veut ta soif que rien n'étanche? »

Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs ; Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs, Chante, et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions :

Elles tombent toujours, et la jeune Espérance

Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions! »

Homo sum ^

Durant que je vivais, ainsi qu'en plein désert. Dans le rêve, insultant la race qui travaille. Comme un lâche ouvrier ne faisant rien qui vaille S'enivre, et ne sait plus à quoi l'outil lui sert,

Un soupir, né du mal autour de moi souffert, M'est venu des cités et des champs de bataille, Poussé par l'orphelin, le pauvre sur la paille, Et le soldat tombé qui sent son cœur ouvert.

Ah ! parmi les douleurs, qui dresse en paix sa tente. D'un bonheur sans rayons jouit et se contente, Stoïque impitoyable en sa sérénité ?

* Extrait du recueil : Les Epreuves. Dans la mythologie grecque, les filles de Danatls, prince égyptien devenu roi d'Argos, dans le Péloponèse, furent forcées par leur oncle Egyptus d'épouser les fils de celui-ci, mais sur Pordre de leur père elles massacrèrent leurs maris, la première nuit de leurs noces. Pour les punir Jupiter les condamna à remplir éternellement un tonneau sans fond dans le Tartare. Eschyle en a fait le sujet d'une de ses tragédies, Les Suppliantes, mais en se basant sur une autre légende.

* Extrait des Epreuves.

Je ne puis : ce soupir m'obsède comme un blâme, Quelque chose de Thomme a traversé mon âme, Et j'ai tous les soucis de la fraternité.

Première solitude ^

On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours; Les autres font leurs cabrioles ^ Eux, ils restent au fond des cours.

Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées ; Ils ont l'air sage et délicat.

Les forts les appellent des filles, Et les malins des innocents :

Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.

Les plus poltrons leur font des niches. Et les gourmands sont leurs copains ^ ; Leurs camarades les croient riches.

Parce qu'ils se lavent les mains.

Ils frissonnent sous l'œil du maître.

Son ombre les rend malheureux.

Ces enfants n'auraient pas dû naître, L'enfance est trop dure pour eux !

Oh! la leçon qui n'est pas sue.

Le devoir qui n'est pas fini!

Une réprimande reçue, Le déshonneur d'être puni !

Tout leur est terreur et martyre !

Le jour, c'est la cloche, et, le soir, Quand le maître enfin se retire, .

C'est le désert du grand dortoir :

» Extrait des Solitudes (1869).

'En allemand, Luftsprung; en anglais, caper ; en italien, capriola.

' Camarade, abréviation familière de compain, qui était en vieux fran<;ais le cas sujet (nominatif) du mot compagnon (accusatif.)

La lueur des lampes y tremble Sur les linceuls ^ des lits de fer ; Le sifflet des dormeurs ressemble Au vent sur les tombes, l'hiver.

Pendant que les autres sommeillent, Faits au coucher de la prison ^, Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison ;

Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits.

O mères, coupables absentes, Qu'alors vous leur paraissez loin !

A ces créatures naissantes Il manque un indicible soin;

On leur a donné les chemises, Les couvertures qu'il leur faut :

D'autres que vous les leur ont mises.

Elles ne leur tiennent pas chaud.

Mais, tout ingrates que vous êtes.

Ils ne peuvent vous oublier,

Et cachent leur petites têtes,

En sanglotant, sous l'oreiller. '

La voie lactée ^

Aux étoiles j'ai dit un soir :

« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir.

Ont des tendresses douloureuses.

» Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.

' Linceul (du latin linteolum), qui veut dire aujourd'hui : a drap de toile dont on enveloppe un mort », avait autrefois le sens de drap de lit ; c'est dans ce dens qu'il est pris ici, peut-être avec une nuance de sens figuré.

* Le dortoir d'un lycée, que les pensionnaires, toujours enfermés jadis, considéraient comme une prison.

• Extrait des Solitudes.

» Etes-vous toujours en prière ?

Etes- vous des astres blessés?

Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons, que vous versez.

» Vous, les étoiles, les aïeules

Des créatures et des dieux.

Vous avez des pleurs dans les yeux... »

Elles m*ont dit : « Nous sommes seules...

» Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine ; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin ;

» Et rintime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. »

Je leur ai dit : « Je vous comprends! Car vous ressemblez à des âmes :

» Ainsi que vous, chacune luit

Loin des sœurs qui semblent près d'elle.

Et la solitaire immortelle

Brûle en silence dans la nuit. »

L'Agonie ^

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

Lu musique apaise, enchante et délie [

Des choses d'en bas :

Bercez ma douleur ; je vous en supplie.

Ne lui parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre

Ce qui peut mentir :

J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre

Je n'ai qu'à sentir :

Une mélodie où l'âme se plonge

Et qui, sans effort, Me fera passer du délire au songe,

Du songe à la mort.

Extrait des Solitudus.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien.

Pour allégement un peu d'harmonie

Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice ,

Qui mène un troupeau, ' Et vous lui direz que c'est un caprice. Au bord du tombeau,

D'entendre chanter, tout bas, de sa bouche,

Un air d'autrefois.

Simple et monotone, un doux air qui touche

Avec peu de voix.

Vous la trouverez : les gens des chaumières

Vivent très longtemps; Et je suis d'un monde où l'on ne vit guères

Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble :

Nos cœurs s'uniront; Elle chantera d'un accent qui tremble,

La main sur mon front.

Lors elle sera peut-être la seule

Qui m'aime toujours; Et je m'en irai dans son chant d'aïeule

Vers mes premiers jours.

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure.

Que mon cœur se fend.

Pour ne plus penser, pour que l'homme meure

Comme est né l'enfant.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie.

Ne me dites rien ; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

Le Cygne ^

Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes. Le cygne chasse l'onde avec ses larges palmes,

1 Extrait du recueil : Les Solitudes» — Sully Prudhomme n'est pas seulement un merveilleux analyste des sentiments subtils et doux ; c'est aussi un descripteur d'une étonnante souplesse artistique, comme on peut le voir dans cette pièce.

CHRBST. FR. POÈTES 10

24â CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil

A des neiges d'avril qui croulent au soleil ;

Mais, ferme et d'un blanc mat, vibrant sous le zéphire,

Sa grande aile l'entraîne ainsi qu'un lent navire.

Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,

Le plonge, le promène allongé sur les eaux,

Le courbe gracieux comme un profil d'acanthe \

Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.

Tantôt le long des pins, séjour d'ombre et de paix,

Il serpente, et, laissant les herbages épais

Traîner derrière lui comme une chevelure.

Il va d'une tardive et languissante allure.

La grotte où le poète écoute ce qu'il sent.

Et la source qui pleure un étemel absent.

Lui plaisent : il y rôdç ; une feuille de saule

En silence tombée effleure son épaule.

Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,

Superbe, gouvernant du côté de l'azur,

Il choisit, pour fêter sa blancheur qu'il admire,

La place éblouissante où le soleil se mire.

Puis, quand les bords de l'eau ne se distinguent plus,

A l'heure où toute forme est un spectre confus.

Où l'horizon brunit rayé d'un long trait rouge.

Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge.

Que les rainettes ^ font dans l'air serein leur bruit

Et que la luciole ^ au clair de lune luit.

L'oiseau, dans le lac sombre où sous lui se reflète

La splendeur d'une nuit lactée et violette,

Comme un vase d'argent parmi des diamants.

Dort, la tête sous l'aile, entre deux firmaments .

L'Etranger *.

Je me dis bien souvent : De quelle race es-tu ? Ton cœur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse. Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse : Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.

» Du latin acanthus (grec dKavdoç), plante dont la feuille découpée a servi de modèle pour l'ornement d'architecture de même nom.

* Dérivé de raine, (latin rana). Sorte de gij^nouille qui vit dans les buissons.

» De l'italien luciola, ver luisant ailé et phosphorescent ; en allemand Johan^ niswurvnchen,

• Extrait des Vaines tendresses. (1875).

SULLY PRXJDHOMME 243

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu? A quelle auguste cause as-tu rendu service? Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu ?

A mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine, A mes dégoûts divins, il faut une origine : Vainement je la cherche en mon cœur de limon

Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime, J'écoute en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et sou nom.

Aux poètes futurs ^

Poètes à venir, qui saurez tant de choses, Et les direz sans doute en un verbe plus haut, Portant plus loin que nous un plus large flambeau Sur les suprêmes fins et les premières cause3 ;

Quand vos vers sacreront des pensers grandioses Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau ; Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau De notre œuvre enfouie avec nos Lèvrçs closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes, Pour des cœurs anxieux que ce bruit rendait sourds ;

Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes, Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours, Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes..

Le Zénith '.

Saturne ', Jupiter, Vénus, n'ont plus de prêtres. L'homme a donné les noms de tous ses anciens maîtres A des astres qu'il pèse et qu'il a découverts, Et des dieux le dernier dont le culte demeure, A son tour menacé, tremble que tout à l'heure Son nom ne serve plus qu'à nommer l'univers.

* Extrait du recueil : Les Vaines tendresses,

* Extrait d'un beau poème portant le même titre, dédié aux victimes de l'ascension du ballon Le Zénith. On peut saisir ici, merveilleusement réalisé, l'alliage si rarement obtenu de l'esprit scientifique et de la poésie.

■ Saturne ou Gbronos, roi du monde et symbole du Temps, père de Zeus ou Jupiter qui le chassa du ciel et régna à sa place.

244 CHBESTOMÀTHIE FRANÇAISE

Les paradis s'en vont ; dans l'iminuable espace Le vrai monde élargi, les pousse ou les dépasse. Nous ayons arraché sa barre à l'horizon, Résolu d'un regard Tempyrée ^ en poussières, Et chassé le troupeau des idoles grossières Sous le grand fouet d'éclairs que brandit la Raison.

Nous savons que le mur de la prison recule. Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule', Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt ; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles ; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles ; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.

Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, Que l'infini l'égale au plus chétif atome; Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés, Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés;

Que l'homme, fier néant, n'est qu'un des parasites

D'une sphère oubliée entre les plus petites.

Parasite à son tour des crins d'or du soleil,

Qu'à peine pesons-nous aux balances du gouffre,

Et que le plus haut cri de notre chair qui souffre

.S'y perd comme un vain songe au fond d'un noir sommeil.

Eh bien I quoique l'azur ait déçu nos sondages, Nous lui rendons encore un vieux reste d'hommages ; Nous n'espérons jamais sans y lever les yeux. D'où nous vient ce penchant à redresser la tête. Ce geste, cher à l'homme, inutile à la bête, Involontaire appel de la pensée aux cieux ?

Est-ce de la foi morte un importun vestige? Est-ce un pli séculaire et que rien ne corrige, Par la race hérité des pâtres d'Orient? Est-ce un natif instinct propre à l'humain génie ?

* D*après une des cosmologies antiques, c'était la plus haute des sphères concentriques célestes, celle qui contenait les feux éternels ou les astres. Aujourd'hui ce mot est synonyme de ciel. Le mot grec primitif éfiirvçioç veut dire «dans le feu».

* Les colonnes d'Hercule (aujourd'hui le détroit de Gibraltar) étaient les limites du monde connu des anciens. Elles devaient leur nom au fait que, d'après la fable, Hercule aurait séparé d'un coup d'épaule les deux montagnes qui fermaient alors la Méditerranée du côté de l'Occident.

SULLY FRUDHOMME 245

Ou n'est-ce qu'un hasard,, la fortuite harmonie D'un souriant désir et d'un bleu souriant ?

Cet accord est profond, quelle qu'en soit la cause : Dès que l'humanité fut au soleil éclose, Elle a comme un calice * ouvert au ciel son cœur, Et, comme on voit planer un encens qui s'exhale, Depuis lors, où bleuit la voûte colossale. Plane son grand espoir, de sa raison vainqueur.

Et tant qu'on redira l'audace et l'infortune Des premiers qu'a punis la divine rancune Pour être allés ravir à ses sources le feu. Les mortels frémiront d'épouvante et d'envie A voir quelqu'un des leurs aventurer la vie Jusqu'aux bornes de l'air, au pays de leur vœu ;

Comme s'ils sentaient là leur chaîne qui s'allège. Et que ce fût encore un bonheur sacrilège ; Comme si Prométhée *, après des milliers d'ans, Pour nous encore aux dieux volant des étincelles. Achevait aujourd'hui par l'osier des nacelles L'attentat commencé par le roc des Titans!

Elevez-vous, montez, sublimes Argonautes ', Au-dessus de la neige, à des blancheurs plus hautes, Aussi loin que se creuse à l'atmosphère un lieu ! Où monte le souci du front des astronomes, Où monte le soupir du cœur des plus grands hommes, Plus haut que nos saints, plus loin que notre adieu!

Les câbles sont rompus : tout à coup seul et libre. Le ballon qui poursuit son fuyant équilibre S'engouffre, par l'espace aussitôt dévoré. Dans un emportement qui ressemble à la joie. Plus prompt que le faucon sur l'invisible proie, Il s'élance, en glissant, vers son but ignoré.

Où vont ceux que ravit l'impétueuse allure De cette étrange nef pendue à sa voilure,

* Il s'agit ici de l'enveloppe ou calice des fleurs (latin calyx; grec KaTiv^, ■ Voir page 106.

* Princes grecs qui, sous la conduite de Jason^ allèrent sur le navire Argo conquérir la toison d'or en Golchide. Au sens figuré : navigateurs.

246 CHRESTOMATfflE FRANÇAISE

Sans gouvemail, ni proue, en une mer sans bord? Au gré de tous les vents, traînés à la dérive, Ne songent-ils qu'à tendre où nul vivant n'arrive, Navigateurs lancés pour n'atteindre aucun port?

La f oul^ ardente et fruste où survit Ëncelade *

Dans leur ascension n'aime que l'escalade,

Les admire en tremblant et ne les comprend pas :

« S'ils ne sont point paiiis pour mordre à l'ambroisie.

Et voir en son entier la nature éclaircie,

Quel but, dit-elle, atteint ce formidable pas?

» S'ils ne sont point partis pour la cime des choses, Pour y voir frissonner la première des causes. Et ce frisson courir au dernier des effets. Pour aller jusqu'à Dieu lire dans ses yeux mêmes Le mot de la justice et du bonheur suprêmes, Quels profits leur courage étrange aura-t-il faits ? »

Ils répondent : « La cause et la fin sont dans l'ombre ;

Rien n'est sûr que le poids, la figure et le nombre .

Nous allons conquérir un chiffre seulement ;

Ils sont loin les songeurs de Milet et d'Elée ^

Qui, pour vaincre en un jour tout l'inconnu d'emblée.

Tentaient sur l'univers un fol embrassement !

» Nous ne nous flattons plus, comme ces vieux athlètes, De forcer, sans flambeau, les ténèbres complètes. Pour saisir à tâtons ce monstre corps à corps ; 11 nous suffit, à nous, devant le sphinx ^ énorme, D'éclairer prudemment de point en point sa forme. Et d'en lier les traits par de justes raccords.

» Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie*, Et ceux qui reniaient la terre pour patrie !

* L'un des géants qui essayèrent d'escalader le ciel pour détrôner Jupiter. Il fut enseveli sous le mont Etna, et la fable virgilienne attribuait les tremblements de terre de la Sicile aux mouvements faits par Ëncelade pour se dégager.

* Milet, ville d'Ionie en Asie Mineure, fut le siège d'une école philosophique célèbre. — Elée, en Italie, fut la patrie du grand philosophe Parménide.

' Monstre ayant la tête et la poitrine d'une jeune fille, les griffes d'un lion, le corps d'un chien, la queue d'un dragon et des ailes d'oiseau. Il proposait une énigme aux passants et les dévorait s'ils ne la devinaient pas. Il se tua en se jetant dans un précipice quand Œdipe eut deviné l'énigme et délivra ainsi la ville de Thèbes. Ici le mot désigne l'univers dont la fin est une énigme.

* Alexandrie fut, sous les Ptolémées, le grand foyer de la culture grecque, après la période classique.

Nous ne nous flattons plus de la fuir, aujourd'hui; A quelque évasion que l'air pur nous invite, L'air même est notre geôle, avec nous il gravite. Il est terreste encore et tout l'azur c'est lui !

» Mais la terre suffit à soutenir la base D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase ; L'astronomie atteint où ne ment plus l'azur : Sous des plafonds fuyants, chasseresse d'étoiles, EUe tisse, Arachné ^ de l'infini, ses toiles. Et suit de monde en monde un fil sublime et sûr.

» Montés pour redescendre avec la même charge.

Nos corps lourds n'auront pu que faire un pas plus large.

Un orbe un peu plus haut sur le sol en rampant,

Mais nous aurons du moins goûté la certitude.

Ce qu'en vain demandaient les pères de l'étude

A leurs fronts isolés qu'ils s'en allaient frappant.

» Et peut-être plus tard, si la pensée humaine Touche au fond du mystère en tirant sur sa chaîne, Le chiffre sans éclat qu'au ciel nous aurons lu. Longtemps epseveli comme une valeur nulle. Doit surgir glorieux dans l'unique formule D'où le problème entier sortira résolu ! »

La lutte pour la vie^

Tout vivant n'a qu'un but : persévérer à vivre ; Même à travers ses maux il y trouve plaisir ; Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir. Il voue entièrement sa force à le poursuivre.

Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre ; Ce qui la lui conserve, il tâche à s'en saisir : De là le grand combat, pourvoyeur du désir. Que l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.

* Célèbre brodeuse de Colophon qui osa défier Minerve et se pendit de désespoir, parce que la déesse l'avait frappée. Celle-ci alors la métamorphosa en araignée.

* Extrait de la Justice (1878), poème philosophique admirable, où le poète a traite les plus hauts problèmes de la vie, Après y avoir exposé toutes les raisons scientifiques qui font douter de la justice, posé alternativement la thèse et l'antithèse du mal et du bien, il résout cette antinomie en une synthèse d'une dialectique serrée qui sert de conclusion spiritualiste au poème. Ce sonnet est extrait de la partie où le poète expose la théorie du Struggle for life de Darwin.

Ou tuer, ou mourir de famine et de froid,

Qui que tu sois, choisis ! sur notre horrible sphère

Nul n'évite en naissant ce carrefour étroit.

Un titre pour tuer, que le besoin confère, Où là nature absout du mal qu'elle fait faire, Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.

Entre Etats ^

Quand deux Etats rivaux, aux bornes mitoyennes, Pour se les disputer lèvent leurs étendards. Et qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards ^, Ont amplement fourni la pâture aux hyènes.

Il se peut qu'en changeant les frontières anciennes La victoire à l'aveugle ait mieux taillé les parts, Ou que le favori de ses sanglants hasards Oc-cupe uniquement les terres qu'il fait siennes :

N'importe ! quels qu'ils soient, les arrêts du canon

Demeurent viciés, équitables ou non :

La sentence du meurtre est toujours immorale.

Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité ; Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale, Où l'encens le provoque à la complicité.

L'Idéal \

Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs;

Elle se cache à nous et pourtant nous attire,

Par le même idéal hantés, sans nous le dire.

Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.

Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs, Sur la place publique, aux jours de saint délire Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre. L'âme unique s'exhale en formidables chœurs !

Nous pressentons alors quelque cité dernière,

Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,

Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;

* Extrait de la Justice.

« Doublet archaïque de soldat, déxùvé de l'ancien français soude ou solde. Ici ce mot signifie « vieux, soldats ».

9 Extrait de la Justice,

C'est dans notre tourmente une vive éclaircie, Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie, Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.

La paix future ^

Le sang pur versé tant de fois Pour la fraternité rêvée Attiédit le bronze où des lois La lettre, qui tue, est gravée.

Un jour les cœurs, tous envahis Par le grand flux d'amour qui monte.

De s'être si longtemps haïs N'auront plus que surprise et honte.

Il nous semble que le présent N'offre que rapine et carnage, Toujours pourtant il en surnage Un nouveau dogme bienfaisant.

Toujours les causes magnanimes Ont leur triomphe, lent ou prompt :

Fumés par le sang des victimes, Les oliviers ^ triompheront !

Le rêve suprême ^

Te souvient-il du parc où nous errions si tristes ?

Dans un sentier tout jonché de lilas

La solitude alanguissait nos pas, Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes.

Où sombrait le soleil, dans un lointain pays.

Nos cœurs rêvaient une patrie absente...

Quand une note au ciel retentissante Comme un trait d'or soudain s'éleva du taillis ;

Une autre, puis une autre, en sonores fusées Par temps égaux jaillirent de ce bois ;

^ Extrait de la Jvtstice.

* L'olivier était autrefois l'emblème de la paix.

» Extrait du Bonheur (1888), poème d'une métaphysique hardie où l'auteur a essayé de résoudre poétiquement la question de l'au-delà. — Cet extrait, d'un charme si délicat et si touchant, montre que, dans les questions philosophiques les plus abstraites, le poète sait garder sa fraîcheur d'imagination et tout le charme de son âme exquise. Dans ce morceau, le héros du poème, Faustus rappelle à sa compagne Stella, avec laquelle^ il vit dans l'Eden céleste, un épisode de leur vie terrestre.

Puis, d'un essor qui s'essayait, la voix Prélu(|a vaguement par roulades brisées.

Tu t'arrêtas, le doigt sur la bouche, et me dis :

« Le rossignol chante 1 prêtons l'oreille. »

Avidement tu l'écoutais, pareille A quelque ange en exil au seuil du paradis.

La nuit mélancolique achevait de descendre Et semblait sur le parc avec lenteur tomber, Comme d'un fin tamis une légère cendre, En noyant les contours qu'elle allait dérober ;

L'écharpe du zéphyr * frissonnait sans murmure. Et molle s'affaissait sur les prés assoupis ; Le ciel, obscur enfin, couvrit la terre obscure Comme un dais somptueux parsemé de rubis.

Et le chant déchira, plus large et plus sonore.

De l'azur assombri les voiles plus épais,

De monde en monde allant plus haut, plus haut encore.

Troubler de l'infini l'inaccessible paix.

L'étoile au cœur de feu qui tressaille et palpite . Paraissait écouter avec étonnement La lyre si puissante et pourtant si petite Qui vibrait au gosier dé son terrestre amant.

Ah ! que ces notes sanglotantes.

Des beaux cris épars, où souffrait L'oiseau blessé d'un mal secret, Caressaient nos âmes flottantes Du vœu stérile au vain regret!

Nous pleurions, nous croyions entendre Tour à tour triompher, gémir, Douter, croire, espérer, frémir.

Dans cette voix vaillante et tendre, Le genre humain prince et martyr.

Car un mal aussi le tourmente Quand, sous les riches nuits d'été, Par l'appel de l'immensité A fuir sa planète inclémente.

Il sent qu'il est sollicité,

« Dans la Mythologie, le vent d'Occident qui apporte la fraîcheur à la nature altérée. Les Orecs le représentaient sous la forme d'un jeune homme «charmant avec des ailes de papillon et la tâte couronnée de fleurs variées.

Mais que, trop fragile et trop brève, L*aile d'Icare * audacieux Jusqu'au seuil effleuré des cieux A cette fange ne l'enlève Que pour l'y précipiter mieux !

Nous revînmes, gagnés par un trouble indicible, Nous parlant du bonheur qui ne sera possible

Qu'ailleurs, plus tard, très loin, très haut... Dans un astre où l'amour sans mensonge et sans tache. D'incorruptibles cœurs indissoluble attache.

Respirera l'air qu'il lui faut !

Puis dans le vieux salon désert, calme retraite Qu'éclairait mollement une lune discrète,

Tu t'assis à ton clavecin^ ; Une gamme rapide en émut chaque touche. Et tu laissas éclore et vibrer sur ta bouche

L'angoisse qui gonflait ton sein.

Tu repris d'une voix pénétrante et fiévreuse. Pour en approfondir la douceur douloureuse.

Tous les trilles du rossignol ; Ton art en fit monter jusqu'à Dieu l'harmonie Sur les ailes que prête aux sons l'humain génie

En les accouplant à son vol !

J'écoutais, tour à tour lente ou vive, ta plainte Descendre, s'élever, puis retomber éteinte.

Puis ardente se ranimer; Echo vivant, mon cœur en sentait chaque phrase A. ton gré, tour à tour, le ravir dans l'extase.

Dans la détresse l'abîmer...

Ton chant s'évanouit comme un baiser qui tremble. Et sous tes doigts tendus, arrêtés tous ensemble.

Expira le dernier accord; Et pâle, les yeux clos, la tête renversée, Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :

« Après la mort, après la mort! »

' Fils de Dédale, l'architecte du Jabyrinthe de Cnossos, en Crète. Ce dernier encourut la colère de Minos, qui l'enferma avec son fils dans le labyrinthe ; Dédale avec de la cire et des plumes, fit des ailes qui lui permirent de fuir à travers l'espace; mais Icare s'étant trop approché du soleil, la cire de ses ailes fondit, celles-ci se défirent, et il tomba dans la mer appelée aujourd'hui Mer Icarienne,

" Emprunté du latin du moyen-âge clavicymbalum : instrument à clavier et à cordes métalliques, pincées par des becs de -plumes ; il a été remplacé par le piano. Les poètes emploient souvent le mot clavecin à la place du mot piano.

Le monde futur ^

Lamentable océan des douleurs, dont la houle Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule

Et marche en avant sans repos !

N'est-il donc pas encore apparu sur ta route Un monde fraternel où quelque ami t'écoute?

N'auras-tu nulle part d'échos ?

Personne en ces déserts renaissants qui t'engouffrent N'est-il apte à comprendre un cri d'âmes qui souffrent,

Un appel d'humain désespoir?

Le temps amasse en vain décombres sur décombres : n n'a pas épuisé des formes et des nombres

L'intarissable réservoir.

L'humanité là-bas est peut-être une ébauche Qu'il s'essaie à pétrir, qu'il éprouve et qu'il fauche

Pour l'achever durable ailleurs...

Ah ! si tu rencontrais quelque terre accomplie Où jeune elle apparut émondée, embellie,

Heureuse par des dons meilleurs,

Et si là d'autres cœurs aux résonnantes fibres Battaient à l'unisson des plaintes dont tu vibres,.

Emus d'un amour bienfaisant; Si possesseurs du vrai, de règles enfin sûres. D'autres esprits pour baume aux terrestres blessures

T'offraient leur sagesse en présent !

Marche ! Là-bas grandit dans les ombres épaisses Un globe qui ressemble à celui que tu laisses

Derrière toi décroître et fuir...

Autour de son soleil qui se rapproche il vole, Il blanchit, décoré d'une douce auréole.

Et commence à s'épanouir.

Œuvres à lire de Sully Prudiiomme (Lemerre, éditeur, Paris) : Stances et poè' mes (1865); les Epreuves (1867); les Solitudes (1869) ; les Destins (1872); les Vaines tendresses (1875) ; la Justice (1878) ; le Prisme (1886); le Bonheur (1888); Testament poétique (1901). — Critiques à consulter: Sainte-Beuve, Portraits contemporains; Théophile Gautier, Rapport sur la poésie française de 1857 à 1867 ; Guyau, L'art au point de vue sociologique,' Brunetière, l'Evolution de la poésie lyrique ; Jules Lemaître, les contemporains; Gaston Paris, Penseurs et poètes {iS96) ; Jules Glaretie, le Temps du 13 septembre 1907; E. Zyromaki, Sully Prudhomme (1907); Paul Stapfer, Vers la vérité (1909) ; Henri Poincaré, Discours de réception à l'Académie française (1909).

* Extrait du Bonheur.

FRANÇOIS COPPEE 253

FRANÇOIS COPPEE

né et mort à Paris (IS48-i908).

Si la caractéristique du Parnasse était, comme on Ta dit à tort, le culte delà forme et l'habileté technique, François Goppée serait un des écrivains les mieux caractérisés de cette école, Chez lui la perfection du style est, en effet, Télément principal ; il possède tous les secrets de la langue poétique et sait s'en servir avec une. grande virtuosité ; c'est un des meilleurs versificateurs français. Dans la plupart de ces œuvres, le fond ne vaut pas la forme ; il a des qualités très appréciables, mais il manque d'inspiration et d'ampleur. Par ses tendances générales, Goppée est un réaliste et un moderniste. Formé en dehors de la culture classique, car la pauvreté de sa famille Tempêcha de finir ses humanités, il n'a jamais, traité les grands thèmes antiques que les autres parnassiens ont tant recherchés ; de môme, il ne s'est jamais élevé jusqu'aux régions philosophiques. Sa poésie, d'ailleurs très originale et très remarquable dans son genre, plonge par toutes ses racines dans la vie moderne, dans la réalité ambiante. Le poète a fait avec les incidents de sa vie sentimentale du lyrisme élégiaque, il a peint des intérieurs de vie bourgeoise, des scènes d'intimité familière ; mais sa plus graQde originalité est d'avoir fait entrer tout à fait dans la poésie française les petits, les humbles, les pauvres, que l'art aristocratique des poètes avait jusque-là dédaignés. Sans grande élévation, tombant même fréquemment dans la banalité, Goppée a beaucoup de charme pittoresque, de grâce attirante, d'éloquence attendrie. Dans son théâtre en vers, élégiaque ou dramatique, il s'est élevé beaucoup plus haut que dans ses poèmes. Ses plus belles pièces n'ont pas la superbe envolée lyrique du drame d'Hugo, mais elles sont plus pondérées et contiennent des situations dramatiques d'une très grande beauté. Par l'ensemble de son œuvre, Goppée est certainement un grand poète, et l'on s'explique qu'il plaise également à la foule et aux lettrés.

Promenade ^

Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai Le regret des rêveurs qui n'ont pas voyagé. Au pays bleu mon âme en vain se réfugie, Elle n'a jamais pu perdre la nostalgie ^ Des verts chemins qui vont là-bas, à Thorizon. Comme un pauvre captif vieilli dans sa prison Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre. Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître, Ou comme un exilé, promeneur assidu, Regarde du coteau le pays défendu

^ Extrait des Intimités (1868). La pièce n'a pas de titre, dans le recueil.

• Du grec v^enec, retour et ^y^, souflfrance. En allemand, Heimweh ; en an^lai», home-siekeness f en italien, nostalgia.

254 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Se dérouler au loin sous l'immensité bleue, Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes. Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil. Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil^ M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue. Gagner les champs pierreux, sans songer au départ, Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart. Au loin, dans la lueur blême du crépuscule, L'amphithéâtre noir des collines recule Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir étemel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense, Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi. Le vent du soir froissant les herbes près de moi Et, parmi le chaos des ombres débordantes. Le sifflet douloureux des machines stridentes. Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'im enfant. Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'étouffant. Ou le tintement clair d'une tardive enclume,

Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.

La petite marchande de fleurs ^

Le soleil froid donnait un ton rose au grésiP,

Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.

Nous voulions profiter de la belle gelée.

Moi chaudement vêtu, toi bien emmitouflée

Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants.

Nous franchissions, parmi les couples élégants,

La porte de la blanche et joyeuse avenue,

Quand soudain jusqu'à nous une enfant presque nue

Et livide, tenant des fleurettes en main,

Accourut, se frayant à la hâte im chemin

* Extrait des Intimitiés, La pièce est sans titre.

« Synonyme de givre. En allemand, Graupeln ou Rauhreif ', en anglais, hoarfrost] en italien, brina.

FRANÇOIS COPPEE 255

Entre les beaux habits et les riches toilettes,

Nous offrir un petit bouquet de violettes.

Elle avait deviné que nous étions heureux

Sans doute et s'était dit : — Ils seront généreux.

Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,

En souriant avec ce sourire qui tousse,

Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans

Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps.

Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures *.

Moi, je sentais le fin parfum de tes fournires.

Je voyais ton cou rose et blanc sous la fanchon ^,

Et je touchais ta main chaude dans ton manchon.

Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ;

Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes

Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer.

Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.

L'Attente '.

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire ; et bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des fiUes de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,'' Dès l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son cœur de fiancée, immuable et fidèle. Attend toujours, certain de l'espoir partagé,

' En anglais, chilbain; en allemand, Frostheule ; en italien, gelone.

* Coiffure de femme, faite d'un fichu placé sur la tête et dont les bouts sont noués sous le menton.

■ Extrait des Poèmes modernes (1869),

Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle. Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude. Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude, Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre

En mille objets fanés et déjà presque anciens :

Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre

Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille. Une carte navale est perdue en un coin ;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles, Les vents et les courants se croisent à l'envi ^ ; Et la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle condiiit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux. Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le marin, hélas ! n'écrivit plus.

Et ce point justement où sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir ; C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable

Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts,

• Locution ayant le sens de : um die Wette, en allemand ; with émulation^ en anglais ; o gara, en italien.

FRANÇOIS COPPÊE 257

Les planches d*uri herbier éparses sur la table, Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes, autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir. Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir ;

Et quand sur TOcéan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d'apercevoir la terre Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

Petits bourgeoise

Je n'ai jamais compris l'ambition. Je pense

Que l'honmie simple trouve en lui sa récompense,

Et le modeste sort dont je suis envieux,

Si je travaille bien et si je deviens vieux,

Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s'affame,

C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille femme,

Aujourd'hui bons rentiers, hier petits marchands,

Retirés tout au bout du faubourg, près des champs.

Oui, cette vie intime est digne du poète.

Voyez : le toit pointu porte une girouette ^,

Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis

Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits.

Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse.

Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,

Au soleil de midi, dort couché sur le flanc.

Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal et s'approche

Quelquefois d'un certain rosier de sa façon

Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote;

Auprès d'elle, le chat joue avec la pelotte.

La treille est faite avec des cercles de tonneaux,

Et sur le sable fin sautillent les moineaux.

Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,

Un vieux salon meublé selon Tancienne mode,

* Extrait des Humbles (1872), le recueil le plus caractéristique pour étudier la poésie familière et réaliste de l'auteur.

« Voir page 96, note 4. En italien, plutôt ventarola.

OHREST. FB. POÈTES 17

258 GHRESTOMÀTHIE FRANÇAISE

Même quelques détails vaguement aperçus ;

Une pendule avec Napoléon dessus

Et des têtes de sphynx à tous les bras de chaise.

Mais ne souriez pas, car on doit être à l'aise,

Heureux du jour présent et sûr du lendemain,

Dans ce logis de sage observé du chemin.

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël,

Us songent à Tavance aux lessives futures

Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.

Ils boivent du cassis, innocente liqueur !

Et chez eux tout est vieux, tout excepté le cœur.

Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires

Le premier jour de Tan et les anniversaires,

D'observer le Carême * et de tirer les Rois%

De faire, quand il tonne, un grand signe de croix.

D'être heureux que la fleur embaume et l'herbe croisse.

Et de rendre le pain bénit '^ à leur paroisse?

Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci^

Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l'habitude engendre.

Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre :

Le jardinet s'emplit du rire des enfants,

Et, bien que les après-midi soient étouffants.

L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte.

Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte.

On s'attable au jardin, déjà moins échauffé,

Et la lune se lève au moment du café.

Quand le petit garçon s'endort, on le secoue,

Et tous s'en vont alors, baisés sur chaque joue.

Monter dans l'omnibus voisin, contents et las.

Et chargés de bouquets énormes de lilas.

— Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette, Pour m'avoir, l'autre jour, donné ce rêve honnête»

^ Dans la religion catholique, période de 46 jours allant du mercredi des Gendres, au dimanche de Pâques et pendant laquelle l'Eglise prescrit l'abstinence et le jeûne,

* Le jour de TEpiphanie, fôte anniversaire de la yenue des rois mages, on partage au repas du soir un gâteau contenant une fève. Celui qui a oelle-ci dans son morceau est proclamé roi. Gela s'appeUe faire ou tirer les rois.

* Donner à l'église le pain qui doit être bénit par le prêtre, dans iine messe so* lennelle, et le présenter aux Ûdëles.

Qu'en m'éloîgnant de vous mon esprit prolongeait Avec la jouissance exquise du projet.

La mort des oiseaux ^

Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien dés fois A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois. Pendant les tristes jours de Thiver monotone, Les pauvres nids déserts, les nids qu'on aba,ndonne, Se balancent au vent sur un ciel gris de fer. Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver ! Pourtant lorsque viendra le temps des violettes. Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d'avril, où nous irons ccnirir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

L'hirondelle du Boudha '.

Quand son enseignement eut consolé le monde,

Le Boudha ', retiré dans la djongle * profonde,

Et du seul Nirvana ^ désormais soucieux,

S'assit pour méditer, les bras levés aux cieux ;

Et, gardant pour toujours cette sainte attitude,

Il vécut dans l'extase et dans la solitude,

Concentrant son esprit sur un rêve sans fin.

Avant d'être absorbé par le Néant divin.

Le temps avait rendu tout maigre et tout débile

Le corps ossifié de l'ascète immobile ;

Les lianes grimpaient sur son torse engourdi

Que ne réchauffait plus le soleil de midi;

Et ses yeux sans regard, dans leurs mornes paupières,

Semblaient avoir acquis la dureté des pierres.

^ Extrait des Humbles.

* Extrait du recueil les Récits et les élégies (1878).

' Le fondateur du Bouddhisme s'appelait Siddârtha et fut surnommé le Bouddha, c'est-à-dire le libérateur. Les Bouddhistes du Nord l'appellent généralement Sâkyamouni, et ceux du Sud, Gotama. Il naquit prohahlement en 658 avant Jésus-Christ, près de Kapilavaston, capitale du petit royaume des Sâkyas, au nord de Tlnde, et prAcha la nouvelle loi, soutenu par Brahmâ qui, une fois, descendit du ciel pour remonter son courage abattu. Il consacra sa vie à la prédication et à l'ascétisme.

* Dans l'Inde, plaine couverte de roseaux et de broussailles épaisses. Ce mot, emprunté du sanscrit Jangara, désert, s'écrit maintenant jungle.

* Ce mot, qui veut dire en sanscrit r extinction, exprime pour les théologiens bouddhistes ou Tanôantissement total, le dernier terme de la transmigration de l'âjne, qui a passé de corps en corps, ou bien le mode supérieur d'existence de l'âme humaine après la mort G'eat le but idéal de la doctrine bouddhique. Goppée le prend ici d&ns le premier sent.

260 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Il aurait dû mourir, par la faim consumé;

Mais les petits oiseaux dont il était aimé.

Les oiseaux qui chantaient dans les branches fleuries,

Venaient poser des fruits sur ses lèvres flétries.

Et, depuis très longtemps, c'est ainsi que vivait

Le Boudha vénérable, absolument parfait.

Donc mille et mille fois, et mille fois encore,

La lune qui blanchit et le soleil qui dore

Les forêts, sur son front tour à tour avaient lui,

Sans que se fût distraite un seul instant en lui

Sa pensée, en mi songe immuable perdue.

Lorsque, dans sa main droite, au ciel toujours tendue,

Dans sa main sèche et grise ainsi que du granit.

Une hirondelle vint, un jour, et fit son nid.

L'extase du Boudha ne parut point troublée

Par cette confiante et fidèle exilée

Qui, franchissant du vol la montagne et la mer,

Des froids climats du Nord revenait, chaque hiver.

Et retrouvait toujours son nid chaud et paisible

Dans le creux de la main du rêveur impassible.

A la fin, cependant, elle ne revint plus.

Et, quand les derniers temps furent bien révolus

Du retour des oiseaux que l'exil seul protège.

Lorsque l'Himalaya se fut couvert de neige,

Et lorsque tout espoir fut perdu, le Boudha

Détourna lentement la tête; il regarda

Sa main vide ; et les yeux du divin solitaire,

Qui depuis si longtemps n'avaient rien vu sur terre,

Ses yeux tout éblouis d'immensité, ses yeux

Eteints et fatigués de contempler les cieux.

Ses yeux aux cils brûlés, aux paupières sanglantes,

S'emplirent tout à coup de deux larmes brûlantes;

Et celui dont l'esprit était resté béant

Devant l'amour du vide et l'espoir du néant,

Et qui fuyait la vie et ne voulait rien d'elle.

Pleura, comme un enfant, la mort d'une hirondelle .

La tête de la Sultane ^

Le fils du grand Mourad, le sultan Mahomet ^, Quand il veillait le jour, la nuit quand il dormait,

* Extrait du recueil Les Récits et les Elégies. — Sans être comparable à Victor Hugo, Leconte de Lisle ou Heredia, Goppée est un poète épique très distingué. On pourra voir, dans le tragique récit qui suit, qu'il possède la force et l'énergie dans la mesure.

> Mahomet II (1451-1484), sultan turc qui s'empara de Gonstantinople en 1453, deux ans après son avènement, et en lit la capitale de l'empire ottoman.

N'avait qu'une pensée et qu'un rêve : Byzance ! Parfois, dans un léger calque ^ de plaisance Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore, Ses dômes se mirer dans l'azur du Bosphore. Comme un noble étalon irrité par un taon, Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan Savait que les soldats lui seraient nécessaires. Et souvent il jetait de l'or aux janissaires ; Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus, N'étaient jamais assez abreuvés ni repus. Et réclamaient de lui toujours plus de largesse ; Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse. De leur plainte vénale un jour se fatigua. Furieux, il avait souffleté leur aga ^ Et s'était enfermé dans son harem de Brousse '. Comme la soldatesque aisément se courrouce, Bientôt l'émeute, avec ses cris et ses sifflets, S'agita sourdement autour du vieux palais Qui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que Tardent soleil crible, La foule des soldats mutins qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet, Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes. Car on a répandu ce bruit parmi les troupes Que celui qui les traite avec tant de dédain, Dans un kiosk enfoui sous l'ombre d'un jardin, Où, même en plein midi, le jour à peine filtre, Accablé de langueur et charmé par un philtre, Fatigue de son poids les coussins d'un sopha. On dit qu'une Epirote aux yeux bleus triompha De ses anciens désirs de guerre et de victoire, Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire, Ne veut plus désormais que vivre par les sens Et, la guitare en main, chanter des vers persans. Et la révolte croît comme la mer qui monte.

« Honte au sultan lascif et lâche! cent fois honte! »

^ Mot veau du turc qaik et désignant une embarcation légère, terminée en pointe à l'avant et à l'arrière, et fort gracieuse d'aspect.

* Mot turc ayant le sens de commandant.

» Ville très pittoresque de la Turquie d'Asie, l'ancienne Pruse, bâtie par le roi Prusias II de Bithynie, sur les plans d'Hannibal. Elle fut la première capitale des Turcs Ottomans.

Répète en menaçant le murmure irrité,

Comme un bourdonnement de mouches en été.

« L'argent qu'on réclamait, on n'y songe plus guère.

Nous voulons des combats, du sang et de la guerre.

Le grand sabre d'Othman ^ se rouille. Prétend-on

Nous engraisser pour rien de riz et de mouton?

On se fût contenté de trois aspres ^ de paie ;

Mais malheur au sultan qu'un candjiar' effraie

Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir !

Qu'il vienne ! Nous voulons lui parler et le voir,

Et nous n'attendrons pas plus longtemps sa réponse.

Ouvrez-nous sur le champ la porte ou qu'on l'enfonce!

Nul de nous n'ast un chien qu'on lui dise : « Va-t'en! »

Le sultan! le sultan! nous voulons le sultan! »

Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde;

Mais la porte mauresque aux clous d'or, lourde et ronde,

Reste close, et toujours le sérail est fermé.

Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien-aimé.

Le seul des courtisans qui puisse se permettre

De frapper au harem et d'approcher du maître.

Insiste pour le voir et veut être entendu.

Sur un large divan mollement étendu

Et coiffé du turban d'où jaillit son aigrette,

Mahomet le reçoit dans la chambre secrète

Où fument des parfums sur quatre trépieds d'or.

Voluptueux et veule, il laisse errer encor

Son indolente main sur la guzla* d'Epire;

Et celle qui commande au maître de l'empire

Et cause contre lui tant de rébellion.

Presque nue à ses pieds sur la peau d'un lion,

De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.

Khalil, courbant le front et les mains sous ses manches.

Attend que de parler il obtienne loisir.

« Que veut, dit le sultan, mon fidèle vizir? Pour venir me troubler ici, sans qu'on l'appelle, L'instant est mal choisi... Car ma sultane est belle,

^ Othman I, fondateur de Tempire des Turcs ottomans (1259-1336).

* Mot turc emprunté du bas grec âov^ov petite monnaie valant quelques centimes.

" Ou plutôt kandjary mot emprunté de l'arabe : poignard oriental à lame tranchante des deux côtés.

* Mot croate. Sorte de violon à une seule corde faite de crins tressés.

Et je lui récitais des vers dignes d'Hafiz *.

— Par Allah! lui répond Khalil, ô noble fils

Du grand Mourad^ cette heure est bien plus mal choisie

Pour rivresse amoureuse et pour la poésie.

Tes soldats révoltés vont forcer le palais.

Par ton aspect sublime, ô maître, apaise-les.

Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence,

Rentrer dans le devoir et dans l'obéissance.

Ils se rappelleront quels respects te sont dus;

Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus I »

Pendant que le vieillard parle d'une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave. Qui, prise d'un pudique et charmant embarras. Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras. L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries. Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies Du caftan' de drap d'or où brillent des rubis.

«Je rendrai ces mutins doux comme des brebis. Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères. Le respect et l'amour de mes vieux janissaires. Je boudais, voilà tout... On veut me voir... C'est bien. »

Puis faisant signe à Djem, l'eunuque nubien Qui goûte à tous ses plats et qui lèche la pierre Sur laquelle on étend son tapis de prière, Et déliant avec un doux geste d'amant.

Les bras qui le tenaient dans leur enlacement, Il dit tout bas deux mots au nègre qui se penche ; Et, suivi de son vieux vizir à barbe blanche. Sans que par sa hautaine et sombre majesté Le murmure lointain paraisse être écouté. Allant droit au danger et certain d'y suffire, Il descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds; Et, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement sur la place publique,

* Surnom du célèbre poète persan Ghems Ed-Dln Mohamed, qui vécut au XIY« siècle. Il a laissé plus de 700 pièces de vers d'une inspiration absolument épicurienne, oii il chante les plaisirs matériels de la terre. Ses commentateurs ont voulu y trouver un sens mystique.

* Pelisse de cérémonie ; mot tiré du turc.

Le flot bariolé des fez et des turbans ; Et cette multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre. Elialil, le vieux vizir, le suit à pas discrets, Et Djem, l'eimuque noir, quelques instants après, Survient et, derrière eux, dans une morne pose, 11 se place, cachant dans un sac quelque chose.

Au seuil de son palais, le sultan fait trois pas ; Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas. Avec tant de mépris son regard se promène Qu'il force à reculer cette marée humaine. «Que voulez-vous?» dit-il d'un ton terrible et bref. Mais les séditieux, à la voix de leur chef. Sentent s'évanouir toute leur insolence, Il s'écoule un moment de très profond silence ; Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux. Le padischah ^ demande encor :

« Que voulez- vous ? »

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure, Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture. Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha, Sortit des premiers rangs du peuple ; il s'approcha Du sultan, et levant sa face balafrée ^ : « Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée, Nous t'appartenons tous à jamais, âme et chair. Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher. Et momîr pour ta. gloire est tout ce qu'on espère. Mais permets au plus vieux des soldats de ton père. Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur Scander-beg ^, Hunyade * et Drakul* l'empaleur, De te faire écouter la vérité sévère.

Commandeur des croyants, on t'aime, on te révère; Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité, C'est que, dans la mollesse et dans la volupté,

• Mot persan qui a le sens de roi-protecteur.

• Portant une balafre (en allemand Schmarre ; on anglais, slash ; en italien, taglio).

3 Georges Gastriota, surnommé Scander-beg, héros albanais (1404-1467), qui tint Mahomet II en échec.

• Jean Corvin Hunyade, chef hongrois qui défendit victorieusement Belgrade contre les Turcs (1400-1456).

» Prince de Valachie, qui servit et trahit tour à tour les Hongrois et les Turcs,

On prétend que tu vis, esclave d'une femme. Hautesse, prouve-nous que ce bruit te diffame . Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais, Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais; Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres ! Et je te parle ici pour tous tes janissaires, Aussi vrai que je suis musulman et hadji ^ ! — Ce pavé de ton sang serait déjà rougi Si tu n'avais au front ta belle cicatrice, Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amurat! Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat, A fait fondre l'orgueil de ce cœur intrépide ! Vous avez pu le croire aussi, troupe stupide! Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs, Qu'on domptait le lion avec un frein de fleurs ! Eh bien ! vous allez voir la marque de sa griffe. Vous osez m'accuser, moi, sultan, moi, khalife ^, Moi, la forme terrestre et visible d'Allah î Fils de chiens, ma réponse est prête... La voilà ! » Et quand il eut ainsi parlé d'une voix mâle, Mahomet deux plongea sa main royale et pâle Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit; Puis il en arracha brusquement et brandit, Aux regards stupéfaits de la foule attroupée, Une tête saignante et fraîchement coupée. Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel. Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque. Tranchée atrocement de la gorge à la nuque, Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs, La tête lamentable est presque encor vivante, Les dents à nu, les yeux dilatés d'épouvante, Oscillait dans la main ferme qui la tenait Et sur le marbre pur lugubrement saignait ; Et la foule un moment resta comme étouffée Par l'horreur, en voyant ce monstrueux trophée D'où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

» Voir page 133, note 3.

* Ou calife. Ce mot, emprunté de l'arabe khalifa^ veut dire successeur (de Mahomet). Il sert à nommer le souverain, à la fols chef politique et chef religieux.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante. D'un sinistre reflet de meurtre il éclaira Tout rhorizon, jusqu'à la mer de Marmara. L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage : Et, tout à coup, l'immense et lointain paysage. Le cirque des coteaux ombragés de forêts. Le port rempli de mâts confus, les minarets D'où les grâces d'Allah ^ sont, la nuit, invoquées. Les coupoles de plomb des massives mosquées. Les marchés, les quartiers de bruit et de travail. Et le sultan ^ debout au seuil de son sérail Où l'étendard aux crins de cheval flotte et bouge. Et la foule, et le ciel et la mer, tout fut rouge Et parut exprimer le présage hideux Des flots de sang qu'allait verser Mahomet deux !

Mais, sans voir l'effrayant symbole sur la ville.

Déjà la populace abjecte, lâche et vile.

D'un cri d'enthousiasme et d'amour acclamait

Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,

Qui la conviait toute à cette horrible fête.

Criant : « Allah! » criant le saint nom du Prophète,

Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan.

Couvraient d'ardents baisers le bas de son caftan,

Et vers son front levaient des regards pleins d'ivresse ;

Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse.

Dédaigneux, il voulut enfin se dégager.

Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,

Mahomet deux lança la tête échevelée,

Bien loin, au beau milieu de la foule affolée.

Qui la reçut avec un râle de plaisir ;

Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir

Ce peuple qu'enivraient son crime et sa présence :

« Et maintenant, dit-il, ils me prendront Byzance ! »

Lettre '.

Non, ce n'est pas en vous « un idéal » que j'aime.

C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même.

^ Mot arabe. Dieu chez les Musulmans.

* Ce mot, qui désigne spécialement le souverain des Turcs, est d'origine arabe.

* Extrait du recueil : Les Récita et les Elégies.

Telle Dieu vous a faîte, et telle je vous veux.

Et rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveux.

Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles,

Bien que ma passion ait pris sa source en elles.

Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut;

Pourtant c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut

Je ne poursuis pas là de chimère ^ impossible;

Non, non I Mais seulement, si vous êtes sensible

Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré

Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,

Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,

Le rêve, cher enfant, où mon esprit s'égare.

C'est d'avoir à toujours chérir et protéger

Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.

Je vous sais le cœur bon, vous n'êtes point coquette ;

Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,

Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,

J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.

Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère,

A l'ardeur de l'amant l'indulgence du père.

Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.

Voyez, je ne mets pas en vous « un idéal»,

Et de l'humanité je connais la faiblesse;

Mais je vous crois assez de cœur et de noblesse

Pour espérer que, grâce à mon effort constant.

Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant !

Le Passant '.

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