MADAME ACKERMANN
Un autre cœur^
Serait-ce un autre cœur que la nature donne A ceux qu'elle préfère et destine à vieillir ? Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne, Qui ne saurait aimer et ne veut pas souffrir.
Ah! qu'il ressemble peu, dans son repos tranquille^ A ce cœur d'autrefois qui s'agitait si fort, Cœur enivré d'amour, impatient, mobile, Au-devant des douleurs courant avec transport.
Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes : Sans pitié ni remords le temps nous l'a soustrait. L'astre des jours éteints, cachant ses rayons blêmes. Dans l'ombre qui l'attend se plonge et (hsparaît.
A l'horizon changeant montent d'autres étoiles. Cependant, cher Passé, quelquefois un instant La main du Souvenir écarte tes longs voiles, Et nous pleurons encore en te reconnaissant.
Le nuage ^
Levez les yeux! c'est moi qui passe sur vos têtes, Diaphane et léger, libre dans le ciel pur ; L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes, Je plonge et nage en plein azur.
Comme un mirage errant je flotte et je voyage. Coloré par l'aurore et le soir tour à tour, Miroir aérien, je reflète au passage Les sourires changeants du jour.
Le soleil me rencontre au bout de sa carrière Couché sur l'horizon dont j'enflamme le bord; Dans mes flancs transparents le roi de la lumière Lance en fuyant ses flèches d'or.
Quand la lune, écartant son cortège d'étoiles. Jette un regard pensif sur le monde endormi, Devant son front glacé je fais courir mes voiles, Ou je les soulève à demi.
* Extrait des Premières poésies.
* Extrait des Poésies philosophiques ,
On croirait voir au loin une flotte qui sombre, Quand, d'un bond furieux, fendant Tair ébranlé, L'ouragan sur ma proue inaccessible et sombre S'assied comme un pilote ailé.
Dans les champs de l'éther je livre des batailles; La ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu. Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles La foudre et ses hydres * de feu.
Sur le sol altéré je m'épanche en' ondées. La terre rit; je tiens sa vie entre mes mains ; C'est moi qui» gonfle, au sein des plaines fécondées, L'épi qui nourrit les humains.
Où j'ai passé soudain tout verdit, tout pullule; Le sillon que j'enivre enfante avec ardeur. Je suis onde et je cours, je suis sève et circule, Caché dans la source ou la fleur.
Un fleuve me recueille, il m'emporte et je coule Comme une veine au cœur des continents profonds ; Sur les longs pays plats ma nappe se déroule. Ou s'engouffre à travers les monts.
Rien ne m'arrête plus; dans mon élan rapide J'obéis au courant, par le désir poussé, Et je vole à mon but comme un grand trait liquide Qu'un bras invisible a lancé !
Océan, ô mon père! ouvre ton sein, j'arrive! Tes flots tumultueux m'ont déjà répondu. Ils accourent; mon onde a reculé, craintive. Devant leur accueil éperdu.
En ton lit mugissant, ton amour notis rassemble. Autour des noirs écueils ou sur le sable fin Nous allons, confondus, recommencer ensemble Nos fureurs et nos jeux sans fin.
Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide. M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers . Son rayon tout-puissant baise mon front limpide ; J'ai repris le chemin des airs !
* Du grec uïpoç et û$«p (eau). Dans la mythologie, serpent à sept tètes que tua Hercule. Ici, au figuré, éclairs ayant la forme de reptiles.