‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 78 sur 176 · S4 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

S4 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Va donc, le vent du nord, l'homme qu'un flot emporte,

La veuve en deuil, les gas orphelins, bah ! qu'importe!

La mer qui fait tout ça ne le fait pas exprès.

Puis, la mer avant tout, et les autres après!

Houp ! quand même, et gaîment, en marins que nous sommes !

Tant que la mer vivra, la mer aura des hommes.

Œuvres poétiques à lire de Richepin (Charpentier et Fasquelle, éditeurs, Paris) : La Mer (1886) ; Par le Glaive, drame (1892) ; Le Flibustier, comédie (1894) ; Le Chemineau (1897); La Martyre (1898). — Critiques à consulter : B. Gausseron, Nouvelle Revue (1891) ; G. Lanson, Histoire de la littérature française ; Jules Lemaître, Les Contemporains, Impressions de théâtre. Revue des Deux-Mondes, du 1«' mai 1898 ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française ; Maurice Barrés, Discours à l'Académie, 19 février 1909 ; J. Ernest-Charles, Le Théâtre des poètes,

Xé à Châteauroux en 1846. Mort à Ivry en 1903.

Il y a chez ce petit-fils des romantiques macabres deux poètes : un naturiste qui connut Georges Sand et s'inspire de ses romans rustiques, un rêveur pessimiste rappelant un peu Baudelaire. r4ette double filiation littéraire n'a pas empêché Rollinat d'être un poète original. Il a vu dans la nature bien des aspects que d'autres n'avaient pas même entrevus ; il a étudié des états d'âmes étranges, mystérieux, dont personne ne s'était rendu compte. Gomme Richepin, Rollinat est un néo-romantique réaliste, mais avec moins de rhétorique, plus de vérité et sans les affectations de cynisme rabelaisien qui gâtent une partie des œuvres du chantre des gueux.

Le silence des morts ^

On scrute leur portrait, espérant qu'il en sorte Un cri qui puisse enfin nous servir de flambeau. Ah ! si même ils venaient pleurer à notre porte Lorsque le soir étend ses ailes de corbeau !

Non ! Mieux que le linceul, la bière et le tombeau, Le silence revêt ceux que le temps emporte : L'âme en fuyant nous laisse un horrible lambeau Et ne nous connaît plus dès que la chair est morte .

Pourtant, que d'appels fous, longs et désespérés, Nous poussons jour et nuit vers tous nos enterrés! Quels flots de questions coulent avec nos larmes!

Mais toujours, à travers ses plaintes, ses remords, Ses prières, ses deuils, ses spleens et ses alarmes, L'homme attend vainement la réponse des morts.

* Extrait- des Névroses (1883), œuvre étrange, baudelairienne, tout imprégnée de romantisme macabre.

MAURICE ROLLÏNAT 385

Le pressentiments

Dans ses heures de rêve et de réalité, Que la douleur l'épargne ou s*acharne à sa piste, Tout homme conscient reçoit à Timproviste Un avertissement de la Fatalité ^.

La flèche de l'amour et le dard de la crainte Sont encore moins prompts à se planter en nous Que ce chuchotement qui perce nos dessous Et parcourt d'un seul trait tout notre labyrinthe.

Ouvert à tous les plans que le Destin ourdit, 11 présage l'effet dont il connaît ia cause. En laissant à l'esprit une attente morose Et le doute inquiet sur l'accident prédit.

Comme un tourbillon noir dans les campagnes blêmes

Galvanise l'eau morte et fouille la forêt,

Ainsi l'inattendu de cet avis secret

Nous ébranle et nous scrute au plus creux de nous-mêmes.

Cette voix sans parole et ce toucher sans main Qui résonne dans l'âme et cogne à la pensée, Cette annonce du sort si brusquement lancée, Ce frisson d'aujourd'hui qui signale demain,

C'est le Pressentiment ! Chez le plus insensible 11 jette son Prends garde ou son Réjouis-toi ! Echo vague et précis, reflet ardent et froid Du bonheur arrivable ou du malheur possible.

Il use quelquefois sa pénétration

A ce métal humain qu'on appelle un avare,

Et s'émousse aux cœurs plats sans boussole ni phare

Qui flottent sur l'égoût de la Sensation.

Mais chez l'homme où l'ennui fait grouiller ses cloportes Et dont la volonté s'exerce en frissonnant. Il rentre à la façon d'un mauvais revenant Qui traverse les murs, les vitres et les portes. ,

* Extrait de L'Abîme (188a), recueil de vers pessimistes, mais souvent très profonds, d'une originalité réelle, contenant de remarquables peintures de ce qu'on a appelé « des paysages intérieurs ».

« La Fatalité, en grec âvà/xT], est,, dan^. la mythologie, la force même du Destin nu Z>js/*n^e,divinité implacable issue de la Nuit et du Chaos, suivant laquelle tout arrive dans le monde ; les Parques sont ses ministres.

Piîtit crustacé, assez répugnant, qui vit dans les endroits sombres et humides.

CHRFST. FR. POÈTES 25

Le criminel pensant, l'amant pronostiqueur, Les suppôts aiigoisseux du mauvais et du pire, Ceux que le soliloque * astreint à son empire, Ceux ne pouvant dompter les battements du cœur,

Tous ceux-là renfeimés et seuls à se connaître, Ont parfois la pâleur des morts en écoutant Le sifflet vipérin, sournois, intermittent D'un pressentiment noir qui rampe dans leur être.

Tous nos maux à venir, tous nos futurs tourments, Abeilles du malheur dont nous serons la niche, La maladie en marche, imminente, et Tem bûche De l'homme, de la bête et des quatre éléments ;

L'amour vil devenant la luxure collante, Espèce de remous berceur et scélérat.

Qui nous prendra tout Tétre et dont on sentira Le pivotement flasque et la succion lente;

Avec son rire fixe et sa plainte à ressort, Bicêtre ^ nous donnant l'insanité tragique ; Et par le simple effet d'un sommeil léthargique Notre inhumation précédant notre mort;

Le guet-apens soudain comme un coup de tonnerre, Où. dans l'affreux recul de l'épouvautement, On se verra trahi jusqu'à regorgement Par celle qu'on adore et celui qu'on vénère ;

Et puis, dans un lointain vitreux comme un carreau, Le vertige assassin nous montant à la tète. Et nous laissant crouler avec des cris de bête. Des ongles du remords au panier du bourreau :

Voilà ce qu'à travers nos projets et nos actes. L'effrayant messager intime ^ aux plus têtus : Mane, Thecel^ Pliâtes * de nos rares vertus, Supplice anticipé de nos vices compactes ''.

* Du latin solilnquiiim, conversation d'une personne avec elle-même. ' Hôpital d'aliénés, près de Paris.

' Pr^'sent du verbe i)itimer : signifier quelque chose à quelqu'un.

* Mots sig lifiant : Posé, compté, divisé, qu'une main invisible traça sur le mur de la salle où festoyait Baltbazar, au molnent oii ('yrus, vaiuqueur, entrait dans BMl)yl()ne.

^ On peut dire au masculin compacts ou compactes.

Hélas ! plus nous savons combien ce monde est vain, Plus notre illusion se fane et se débrode, Plus la rouille du temps nous mange et nous corrode, Plus nous prêtons l'oreille au terrible devin.

Et toujours, et partout, quand l'horreur et le drame Méditent contre nous un sombre événement, Nous sommes lancines * par le Pressentiment : Moucheron du destin qui bourdonne dans l'âme.

Les oubliettes ^

Dans les oubliettes de l'âme Nous jetons le meilleur de nous Qui languit lentement dissous Par une moisissure infâme.

Pour le vice qui nous enflamme Et pour le gain qui nous rend fous, Dans les oubliettes de l'âme Nous jetons le meilleur de nous.

Comme personne ne nous blâme, Parfois, nous nous croyons absous.

Mais un cri nous vient d'en dessous :

C'est la conscience qui clame Dans les oubliettes de l'âme.

La honte ^

Plus d'un que la honte poursuit Frissonne en son gîte la nuit.

Surtout, certains soirs de décembre.

Quand le vent bat l'obscurité, Il sent mieux l'insécurité Qui se mitonne * dans sa chambre.

Brusque, il prend un livre au hasard, Qu'il jette, en devenant blafard.

* Néologisme tiré de lancinant (latin lancinantem), avec le sens de torturé par des douleurs aiguës.

» Extrait de L'Abîme,

* Extrait de L'Abîme.

* Qui se prépare tout doucement

388 CHRESTOMATHIfi fKAKÇAlSÊ

Avec des souffles de fournaise Et des haleines de caveau, Il sent monter à son cerveau Une angoisse que rien n'apaise.

Portes, châssis, lideaux, plafond Ont un calme qui le confond.

Sa conscience qui lui pèse S'embarrasse dans la frayeur, Comme le pied d'un fossoyeur Dans un marécage de glaise.

Oh ! le face à face avec soi,

Quand on tremble et qu'on sait pourquoi

Il admettrait donc l'hypothèse Où ses vieux meubles renfrognés Seraient des spectres indignés Qui jouiraient de son malaise?

A ce moment il suinte, il sourd De partout comme un blâme sourd.

Evitant l'armoire ou la chaise Qui lui parleraient d'autrefois, Il gesticule ses effrois Dans uù va-et-vient qui biaise.

Le craquètement * du parquet Tient du soupir et du hoquet.

Et, sa nuit devient si mauvaise, Qu'il retourne contre le mur Le portrait vénérable et dur Dont il redoute l'œil de braise.

Mais d'où vient qu'il rampe à genoux.

Avec la mimique * des fous ?

C'est qu'en s'approchant tout à l'heure, Il a vu, sur son panneau froid.

Juste au point, remise à l'endroit, La figure peinte qui pleure.

Plus d'un que la honte poursuit Frissonne en son gîte la nuit.

* Bruit produit par ce qui craqueté (petit craquement répété).

• Du latin mimicus, grec j*ijmx4ç (mime); expression du visage et des gestes.

Glas du soir^

Des glas * ont suivi l'angélus :

Dés jours humains sont révolus !

Sous les deux voilés d'une taie ^, Le soleil bas rougit la haie Et les marécages velus; Vers la grande châtaigneraie Aux patriarches vermoulus, Tout l'horizon n'est qu'une plaie .

Avec des flux et des reflux, Le vent traîne par la saulaie^ Les gémissements superflus Des glas.

Voici dormir,, sillons, futaie.

Etangs, rocs, buissons cheveJus, L'homme seul frémit et s'effraie Dans ces ravins, sur ces talus Où se mêle au cri de l'orfraie * Le monotone jamais plus Des glas !

Au crépuscule ^

Le soir, couleur cendre et corbeau, Verse au ravin qui s'extasie Sa solennelle poésie Et son fantastique si beau.

Soudain, sur l'eau morte et moisie S'allume, comme un grand flambeau Qui se lève sur un tombeau, La lune énorme et cramoisie.

*■ Extrait de La Nature (1892), le dernier ouvrage da poète. Après de grands succès parisiens, RoUinat, fatigué de la capitale^ se retira en pleine campagne et c'est dans la solitnde des champs qu'il composa ces vers. Son inspiration est devenue plus haute, mais on retrouve toujours en lui l'auteur pessimiste des Névroêes.

* Du latin classicum (clasaium)^ sonnerie de trompette : tintement lent de la cloche d'une église pour annoncer la mort.

* Mot venu du grec hiiii, enveloppe, et ayant le sens de tache opaque, comme celles qui se forment parfois sur l'œil.

* Lieu planté de saules. Le suffixe aie sert à former un assez grand nombre de noms de ce genre : aunaie, boulaie, châtaigneraie, chênaie, coudraie, frênaie pommeraie, ronceraie, tremblaie.

■ Voir page 211, note 2.

' Extrait de La Nature.

390 CHBESTOBfATHIG FRANÇAISE

Et, tandis que dans Pair sanglant, Tout sort de l'ombre : moulin blanc, Pont jauni, verte chènevière,

On voit entre les nénuphars * Moitié rouges, moitié blafards, Flotter Vàme de la rivière.

Les libellules ^

Fantasque ^ essaim toujours errant.

Les libellules * se poursuivent.

Et leurs gais chatoiements s'avivent Aux ardents reflets du torrent.

Déjà moiré, parfois s'irise

Le petit tulle si léger

Qui leur permet de voltiger

Dans tous les sens, comme la brise.

Les unes, taciturnement, Laissent flotter leur nonchalance ; D'autres, pour brûler le silence, Dardent l'éclair d'un ronflement.

Dans les airs, elles font des lieues, Mais, toujours, en haut comme en bas Les grandes vertes ont le pas Sur les toutes petites bleues.

Leur démence de liberté Dont elles ne savent que faire Les emporte dans l'atmosphère Qui les saoule de sa clarté.

Au moindre vent, qui les fustige, A fleur d'écume ou de rocher, Chacune vient se rapprocher De la branchette ou de la tige,

• Voir page 198, note 1.

' Extrait de La Nature. — Dans ce volume on trouve aussi des pièces où le poète est simplement pittoresfiue, saas pessimisme et sans pensée macabre ; en voici un spécimen. Comparez ce morceau avec celui de Théophile Gautier, intitulé La Demoiselle, page 130.

• Qui agit par fantaisie^ capricieusement.

• Libellule vient du latin des naturalistes libellula, a petit niveau», à cause de la façon dont cet insecte plane.

Impondérable, mais pourtant Lourde encor, si peu qu'elle y touche, Pour le brin d'herbe qui se couche Et se relève en tremblotant.

Longs clous d'or et de pierreries Ayant grosse tête, gros yeux Et fines ailes, sous les cieux Elles promènent leurs féeries.

Elles vont flairer les roseaux, Et puis reprennent leur voyage Entre les frissons du feuillage Et les miroitements des eaux ; •

Et, quand leur vol, plein de crochets.

De zigzags et de ricochets S Ayant lassé les demoiselles, On les voit enfin s'arrêter :

Elles semblent moins s'éventer Que respirer avec leurs ailes.

Œuvres à lire de Rollinat (Charpentier, éditeur, Paris) : Dans es brandes, (1877); L'Abîme (18s6); La Nature (1892). — Critiques à cousulter : Ch Fuster, Les 'poètes du clocher (18«9) ; Gh. GiUel, Histoire de ta littérature française.

Né à Toulon en 1848.

Dans chaque {groupe de poètes, comme dans un parti, il y a une aile droite et une aile gauche, ayant des tendances assez diverjïentes malgré leur nominale unit'*. Jean Aicard appartient à l'aile droite du néo-romantisme et diffère beaucoup des deux écrivains préc dents. C'est un idéaliste sentimental à l'âme saine, qu'aucun pessimisme liit'raire n'a jamais embrumé. Il aime la vie et l'a chaulée avec une belle vigueur d'enthousiasme ; la nature et le foyer sont les deux pôles de ce Provençal lumineux, nourri de la bonne moelle romantique, mais devenu un poète très personnel d'allure et d'inspiration. Quelques-unes de ses œuvres sont très belles.

. Le Rhône'.

Le Rhône est si profond, si rapide et si large, Que dans la grande Europe il n*a pas son pareil. Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge, Il va roulant de l'or et roulant du soleil.

* Bonds que fait une pierre plate lancée sur la surface de l'eau

* Extrait des Poèmes de Provence (1874i, un des plus beaux recueils de vers du poHte, renfermant de remarquables descriptiuus .

392 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Fleuve superbe ! il court et, se jouant des lieues» Il atteint, lui qui sort des Alpes au cœur pur, La Méditerranée aux grandes ondes bleues, Et, né dans la blancheur, il finit dans Tazur.

Un lac veut l'arrêter au sortir de sa source ; Il le divise, il passe!... Et le frère du Rhin, Trouvant alors des rocs en travers de sa course, Sous l'obstacle étonné creuse un lit souterrain...

Reparais, reparais, tu n'auras plus d'obstacle : Le grand peuple de France attend tes vastes eaux, 0 fleuve ! donne-lui le merveilleux spectacle Des prés féconds et verts, sillonnés de ruisseaux.

La Suisse généreuse à la France te donne. Ta voix endort leurs fils au berceau, vieux géant. Le sang ne te plaît pas, à toi ! Ta force est bonne, O fleuve! et comme un dieu tu passes en créant.

Tu fais germer des bourgs, croître des capitales : Voici Lyon, Valence, et la brune Avignon, Dont les filles gaîment, sur les rives natales, Peuvent mêler le pampre * aux nœuds de leur chignon.

Car, pour mieux nous porter la joie et l'espérance. Tu fais verdir les ceps sur les coteaux penchants, Tu donnes de Ja force à nos bons vins de France, Et tu fais naître ainsi des amours et des chants.

Et tu passes, heurtant l'arche du pont qui bouge, Et l'on a peur de toi, tant, furieux et prompt, Aveuglément, comme un taureau qui voit du rouge ^ Sur les digues des quais tu vas donnant du front.

Mais, ô le plus puissant des fleuves de l'Europe ! Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur. Lorsque, près d'Avignon, le mistral ^ qui galope Te jette, en s'enfuyant, le défi d'un vainqueur?

* Pampre ou pampe, du latin pampininn : le fi'uillage de la vigue.

• Michelet, dans son ouvrage La Montagne (18G8}, avait déjà dit, en parlant du Rhône : a II court : c'est comme une bête échappée, un taureau de la Camargue. »

' Mistral (magistraou), du latin magistrum^ le maître, vent violent du nordouest qui descend des Cévennes sur le Languedoc et la Provence, souvent avec la force d'un ouragan. (Elisée Reclus.)

JEAN AICABD * 393

Sans pouvoir t*indigner, le mistral te devance... Ah ! tu voudrais marcher toujours plus lentement ! Et même, pour, mieux voir le ciel de la Provence, Tu voudrais un seul jour n'être qu'un lac dormant.

Car voici, par essaims, les belles filles d'Arles \ Leurs cheveux couronnés du large velours lioir. Le cœur pris au langage amoureux que tu parles, Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir.

Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage, Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûi* ; Et le mirage vert du riant paysage Frissonne renversé dans tes reflets d'azur...

Mais tu n'es pas un lac : tu t'appelles le Rhône ! Prouve donc, si tu peux, tes puissances d'amours ! Assez d'alluvions roulent dans ton eau jaune Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours :

Arrange-toi! — C'est fait! Le Rhône a fait une île ! Il l'étreint à deux bras, la pousse au gouffre amer : C'est la Camargue ^. Elle est immense, elle est fertile, Et toujours grandissante, elle éloigne la mer.

C'est bien, fleuve ! L'effort est digne de ta gloire. Le but fût-il manqué, l'effort resterait beau ; Mais l'heure est retardée oiî la mer doit te boire... Qui d'entre nous fera reculer son tombeau ?

Et maintenant, là-bas, jusqu'aux grèves marines. Les chevaux, en Camargue, ardents, libres de mors. Sauvages, secouant à grand bruit leurs narines, Hésitent, effrayés, à boire sur tes bords.

Et, t'écoutant de loin, du fond des marais mornes. Les noirs taureaux, tes fils, des feux sanglants dans l'œil, Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes, Reconnaissant leur père, en mugissent d'orgueil.

» Arles, l'antique ville romaine Arelate, qui succéda à une colonie hellénique, est célèbre par la beauté de ses femmes, chez lesquelles on retrouve le type grec ancien. Elle a aussi de fort beaux monuments, entre autres ses arènes romaines.

L'Ile formée par le Petit Rhône et le Grand Rhône a 75 000 hectares environ de superficie, mais elle est très insalubre, à cause de ses nombreux marécages.

La légende du chevrier^

Comme ils n'ont pas trouvé place à Thôtellerie, Marie et saint Joseph s'abritent pour la nuit Dans une pauvre étable où l'hôte les conduit ; Et là Jésus est né de la vierge Marie.

Il est à peine né qu'aux pâtres d'alentour,

Qui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire,

Des anges lumineux annoncent le mystère.

— Beaucoup sont en chemin avant le point du jour. .

Ils portent à l'Enfant, couché sur de la paille, Entre l'âne et le bœuf qui soufflent doucement, Du lait pur, des agneaux, du miel ou du froment : Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille.

Le dernier venu dit : « Trop pauvre, je n'ai rien Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture. Dont je sonne, la nuit, quand le troupeau pâture. J'en peux offrir un air, si Jésus le veut bien.

Marie a dit que oui, souriant sous son voile... Mais soudain sont entrés les mages d'Orient; Ils viennent à Jésus Tadorer en pnant.

Et ces rois sont venus guidés par une étoile.

L'or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu, Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à l'aurore. Chacun d'eux, prosterné devant Jésus, l'adore : Us offrent l'or, l'encens, la myrrhe à l'Enfant-Dieii.

Ebloui, comme tous, par leur train magnifique,

Le pauvre chevrier se tenait dans un coin ;

Mais la douce Marie : « Etes-vous pas trop loin

Pour voir l'Enfant, brave homme, en sonnant la musique? »

Il s'avance troublé, tire son chalumeau "-^j Et, timide d'abord, l'approche de ses lèvres ; Puis, comme s'il était tout seul avec ses <-hèvres, Il souffle hardiment dans la flûte en roseau.

^ Extrait He La Chanson de l'enfant (1875), recueil de vers touchants et délicats, dans lescjuels 1 auteur a sa trouver la la-igue poétique bonne pour hs petits. La pièce qui suit est dune grande fraîcheur idyllique.

' Du latin populaire calameUum diminutif de calamus^ roseau : flûte champêtre faite avec un roseau percé de trous.

Sans rien voir que T Enfant de toute rassemblée, Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur ; Il y met tout son souffle, il y met tout son cœur, Comme s'il était seul sous la nuit étoilée.

Or tout le monde écoule avec ravissement ; Les rois sont attentifs à la flûte rustique. Et quand le chevrier a fini la musique, Jésus, qui tend les bras, sourit divinement.

L'adieu ^

Adieu. J'ai dit adieu. Le meilleur de moi-même. Avec un long soupir, hors de moi s'est enfui : Tu m'as pris tout mon cœur, voyageuse que j'aime, Et je suis resté là, plein de vide et d'ennui.

Je suis je ne sais où, car mon âme voyage; Elle est je ne sais où : sais-je par où tu vas? On m'a dit : « Vous restez tout seul, ayez courage ! » Mais je suis plus que seul : je ne me reste pas ^.

Ah! comment tout entier ne t'ai-je pas suivie ? Quel devoir me retient? Qu'ai je à faire et pourquoi? N'astu pas emporté la raison de ma vie, Et n'est-ce pas mourir que d'être absent de soi ?

Adieu. Je te l'ai dit, ce mot profond, si triste. Et des pleurs tout à coup m'en reviennent aux yeux, Car à tous les départs je sais qu'un spectre assiste. Que la mort est partout où se font des adieux !

Adieu. Toutes les fois qu'il frappe notre oreille, Ce mot cruel, qu'on dit tout bas et sanglotant, On craint que le malheur qui dormait ne s'éveille ! On sait qu'il vaudrait mieux se taire en se quittant.

Adieu. Ce mot nous dit : « Téméraires, tout passe ! Nous n'avions entre nous que notre volonté ; Puisque nous y mettons le temps avec l'espace, Dieu qui s'indigne y peut mettre l'éternité !

* Extrait du Livre d'heures de l'amour. — Comparer avec le morceau, de Lamartine, reproduit plus haut, page 52.

' C'est-à-dire : mon àme est, pour ainsi dire, hors de moi-même.

C'est une mort d*im temps, l'absence, et c'est nn crime ; Sachons bien que c'est mal, et que nous tentons Dieu, Quand l'âme, s'absentant de l'être qu'elle anime, Avec un être aimé s'en va dans un adieu !

Œuvres à lire de Jean Aicard ^Charpentier, Lemerre, Fischbacher, Ollendorf, éditeurSj Paris) : Les jeunes croyances (1867^; Les poèmes de Provence (1874); La Chanson de l'enfant (1875); Miette et iVor^, poème (1880); Le livre des petits (1886); Jésus (1896). — Gritiqaee à consulter : Jules Tellier, Nos poètes (1888) ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française.

.Y^ à Bourmont (Haute-Marne) en 1857.

Ce poète très élevé tient du romantisme le goût des développements lyriques : il aime à broder sur des thèmes. Sa poésie n*en a pas moins nn caractère d'originalité réelle, car il a l'esprit d'un penseur. Après avoir écrit des vers à tendances plutôt philosophiques, il se lança dans le mouvement néo-chrétien. Parmi les nombreuses pièces récentes qui ont mis en scène la vie de Jésus-Christ, sa Passion est peut-être la plus sincère et la plus noble.

Llmmuable \

Ah ! les mondes éteints et les globes détruits ! Rêve, et nombre ^ la poudre innombrable des astres Qui, croulant tour à tour dans le chaos des nuits. Ont fécondé les cieux en semant leurs désastres!

Tout passe au vent des jours! Lorsque les temps sont mûrs,

La mort vient balayer les cités jadis pleines.

Qui couvraient l'horizon des ombres de leurs murs

Et qui peuplaient de bruit l'immensité des plaines.

Les bois qui s'étageaient sur la pente des monts S'affaissent ; l'Océan submerge les prairies. Tandis que, surgissant du sable et des limons. Les continents nouveaux sortent des mers taries.

Les pôles dégelés roulent vers le soleil;

Les dieux qu'on adorait sont remplacés par d'autres ;

Les empires houleux s'endorment sans réveil.

Et les cultes vieillis lapident leurs apôtres.

^ Ces vers et les suivants sont extraits de L'Ame nue (1885). • Mot archaïque pour compte, du latin numerare.

ÊDMOiÎD lURAUCOtfet â9

Les lois chassent les lois dont un peuple était fier; Un fleuve de mépris vient en laver les traces : Nous punirons demain ce qui fut juste hier, Et nos propres vertus feront rougir des races.

Chaque fleur qui fleurit porte déjà son deuil; Le vrai n'existe pas : nous changeons et tout change. L'immortel n'est qu'un mot créé par notre orgueil Rêvant pour oublier qu'il est né sur la fange.

Tout, les masses sans noms et les fronts radieux, Ce qui fut notre amour ou qui fit notre envie, L'œuvre de notre esprit comme l'œuvre des dieux, Tout revient au néant qui doit nourrir la vie !

Et le cercle étemel tourne dans l'infini,

Entraînant sans repos la matière et les formes,

Et toujours, puis encor, l'univers rajeuni

Naît pour mourir et meurt pour naître, au gré des Nonnes \

Seule, et fière, et debout, sans ployer devant rien. Au milieu du fatal effondrement des âges, La Raison nous regarde hésiter vers le bien, Et sereine, immuable, elle compte les sages.

Sur un berceau.

Enfant, pauvre petit qui tends tes deux poings roses, Comme deux fleurs d'hiver sur la neige des draps. Etre vague qui ris et qui pleures sans causes, Enfant, la vie est dure et tu la connaîtras.

Dure et longue, la vie, hélas ! la vie humaine. Et demain, dès l'aurore, il faudra marcher seul. Pour faire avant le soir la grand'route qui mène Des plis du berceau blanc vers les plis du linceul.

Debout! le jour a lui sur la côte escarpée : L'or du soleil, dans les lointains, crépite et bout. Va : c'est l'heure ; voici la cuirasse et l'épée. Et souviens-toi d'aller sans faillir, jusqu'au bout!

Fausses vertus, lois sans raison, devoirs factices, Efface de ton cœur les mensonges dévots : Cherche la vérité par-dessus nos justices; Crois en Dieu si tu peux, crois en toi si tu vaux.

* Du latin norma, loi. 11 s'agit des lois éternelles, considérées comme des divivinitës sou vei aines.

Chéris la mer, la grande impuissante éternelle Qui console des vœux déçus et des regrets : La nature bénit ceux qui vivent en elle, Le calme naît au cœur du calme des forêts.

Crains Thomme, aime ton âme et méprise l'insulte; Sois humble avec toi seul et sois fier devant tous. Bons ou mauvais, défends tes amis et ton culte; Pardonne aux criminels et respecte les fous.

Laisse Tètre à tous ceux que ta force te livre ; Ne rougis pas ta main dans la chair des mourants Car tous sont tes égaux devant le droit de vivre. Et les plus outragés sont parfois les plus grands.

Ne daigne point haïr; sois fidèle ^ tes pactes;

Sois franc; ris peu; sois doux pour ceux qu'on fait souffrir

Mais garde de juger les raisons ou les actes,

Car rien n'est absolu que l'espoir de mourir.

Le charron.

Necker ^ est expulsé du royaume. A Versailles, L'Etrangère^ et la cour rêvent de représailles, BesenvaP a les murs et quatre régiments. Le vieux Broglie*, avec trente mille Allemands, Tient la plaine, et la tient en province conquise. Saccageant, n'attendant qu'im vœu de la marquise Pour étrangler Paris d'un seul coup de lacet.

Donc, la ville, on l'affame, et son bon roi le sait; Le peuple, on le trahit; la patrie, on la pille. Alors un cri tonna dans l'air : « A la Bastille! » Et formidablement tout Paris se leva.

Point de canons, point de fusils. N'importe : on va.

* Célèbre banquier genevois (1732-1804), père de M»»» Je Staël et ministre de Louis XVI. Pour sauver la France de la faillite, il essaya, comme le grand Turgot, d'arrêter le gaspillage eUréné des finances, mais la reine, Marie-Antoinette, et les privilégiés gue sa politique honnête gênait, le firent disgracier par le roi. En le renvoyant, celui-ci signa sa propre • déchéance, car la Révolution devint alors in»''vitable.

* Marie-Antoinette, qu'on appelait aussi l'Autrichienne.

» Baron Pierre-Victor Besenval do Bronstatt. de Soleure, officier suisse au service de la France et commandant des troupes royales à Paris

* Le maréchal de Broglie (1718-1804) fut ministre de la guerre sous Louis XVI. quitta ensuite la France et commanda l'armée des Emigrés en 1792.

On veut. Poussant son flux et remuant sa houle,

Ce flot des volontés, cette mer d'âmes, roule.

A chaque rue, aux qiiais, aux ponts, aux carrefours,

Multipliant sa masse écrasante, et toujours

Plus profonde, et toujours phis dense et plus serrée,

Elle élargit Tampleur de sa lourde marée.

L'air tremble; et tout au fond des horizons, là-bas,

Un retentissement effroyable de pas.

Sous la clarté des cieux, gronde comme un tonnerre.

Il peina deux mille ans, ce Peuple débonnaire : Il en est las, et l'heure a sonné de finir. C'est le Passé, c'est le Présent, c'est l'Avenir Qui vont : c'est l'unanime humanité qui marche; Et la mer de vengeance apporte aussi son arche. Arche sainte arrachée au déluge des rois : La Liberté !

Sinistre, avec ses hauts murs droits, La Bastille \ debout, dans sa robe de pierre, Hausse rigidement sa masse calme et fière Sur laquelle Justice et Haine n'ont rien pu. Le bloc royal attend : tel un lion repu. Superbe, et tout entier ramassé sur son torse. Dort dans la majesté terrible de sa force. L'Océan d'hommes va, déferle au pied des tours. Reflue, et, noircissant au loin les alentours. S'étale en nappes, chaud comme un torrent de lave. Aux créneaux, les canons dardent leur grand œil cave; Les meurtrières sont luisantes de fusils. Et, guettant les élus qu'elle a déjà choisis, La moi-t veille. Hurlant de rage et d'impuissance, L'orage humain se jette, et recule, et s'élance, Et fait tourbillonner le remous de ses flots Qu'il brise au choc des murs invinciblement clos.

Or, dans ce grondement de fureur populaire. Un homme s'avança; sans un cri, sans colère, Calme, s'étant frayé doucement un chemin. Il franchit les fossés, une hache à la main,

* Célèbre prison d'Etat où. Ton enfermait sans jugement, en vertu d'une lettre de cachet, sous l'ancien réKinae, t«»u8 ceux qui déplaisaient au pouvoir. C'étaient surtout des nobles ou des bourgeois riches, mais, pour !•- peuple, cette prison symbolisait la tyraunie royale ; c'est pour cela quil la détruisit.

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Et seul, les deux bras nus, vint prendre la Bastille \ On le vit sur le mur et les pieds dans la grille Chercher son équilibre au haut du pont-levis. Il se mit à son œuvre : et, détournant les vis. Faisant sauter les clous hors des poutres de chênes, Broyant les gonds, tranchant l'anneau rouillé des chaînes Il travailla longtemps, car Touvrage était dur.

— Feu !

Les balles heurtaient et déchiraient le mur, Et faisaient des trous ronds dans la blouse volante.

— Feu!

Tout autour de lui la mort passait, sifflante, Et ses souffles vibrants l'effleuraient tout entier. Mais le charron, sans plus frémir qu'à son chantier, Levait et rabaissait sa hache, lent et grave. 0 jours ! Race des forts ! Siècle où l'on était brave, Age auguste où le sol enfantait des Titans ^ ! Le vil Peuple, oublié dans l'abîme des temps. Se dressait tout à coup de sa terre féconde, Et, la justice en main, balayait le vieux monde ! Salut à vous, manants, roturiers et vilains ! Inutiles héros dont nos champs étaient pleins, Salut ! Athlètes nés et conçus dans l'épreuve. Vaillants régénérés de l'humanité neuve !

— Nous partons, nous, les fils d'un monde agonisant Dont les siècles vécus ont épuisé le sang... Peuple, peuple ! Sur les débris des nobles races. Germez, multipliez, croissez, rameaux vivaces ! Epanouissez-vous sous le ciel libre et pur !

Serf de l'ère passée et roi du temps futur. Voilà que ce charron a commencé la tâche, Et taille l'avenir humain à coups de hache !

Le pont-levis grinça sur ses gonds. Un moment, Dans l'air, il hésita, puis, d'un bloc, lourdement Tomba, dans le bruit sourd d'un monde qui se brise. « En avant ! En avant ! »

Rois, la Bastille est prise.

' La prise de la Bastille eut lieu le 14 juillet 1789; l'anaiversaire de cette date est aujourd'hui célébré comme fête Dationale.

' Dans la mythologie, les Titans, fils de la Terre, disputèrent l'empire du monde à Jupiter, et furent précipités dans les profondeurs du Tartare. Ici ce mot est pris dans le sens figuré de héros.

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— Le charron rabaissa sa manche. Il dît : « Voilà. » Puis, simple, ayant défait vingt siècles, s'en alla.

Les faibles.

Je n*ai d'amour au cœur que pour ceux qu'on torture, Les tout petits enfants de l'immense nature Qui vivent dans l'ennui, la tristesse et l'effroi; Ceux qui n'ont pas de nid, le soir, quand il fait froid, Qui tremblent dans le vent et gitent sous la neige ; Les faibles, ceux qu'on tue et que nul né protège Et dont le bon soleil lui-même est ennemi; Qui n'ont que la douceur d'avoir un peu dormi Lorsqu'il faut s'éveiller encor pour vivre, et vivre... Aussi, lorsque l'hiver met ses robes de givre Sur les troncs d'arbres noirs et les brins d'herbe roux, Je rêve d'être un dieu paternel, grave et doux. Qui pourrait, en faisant refleurir les pervenches. Etre aimé des oiseaux qui glissent sous les branches.

Le jardin des Oliviers ^

Jésus, suivi de ses disciples, vient d'arriver dans le jardin des Oliviers. Il est nuit. Les disciples déploient leurs manteaux et se couchent à terre. Jésus s'éloigne.

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