JULES LEMAITRE
GaUa '.
Ta grâce apaiserait le juste aux rubans verts, Simplç et bonne Henriette, ô ma chère Française! Sans louche pruderie et sans candeur niaise^ Tu regardes Clitandre avec tes grands yeux clairs.
Qu*à d'autres Trissotin porte ses petits vers ! Ton brave esprit connaît les hommes et les pèse : Adorable bon sens, et qui nous ravit d'aise, Car ta gaîté persiste et rayonne au travers.
Acceptant sans humeur la nature et la vie Comme elles sont, jamais tu n'eus la moindre envie Ni d'être un esprit pur ni d'être un bel esprit.
O très loyale amie et très sereine amante
Dont le cœur va tout droit et la sagesse rit,
Le grand Molière en toi mit son âme charmante.
L'auteur de rimitation ^
Il touche au but rêvé, le pieux solitaire. Parents, amis, plus rien ne l'attache ici-bas. U n'a plus de désirs. Il est triste, il est las Et plein d'un grand mépris des choses de la terre.
n a donc, jusqu'au bout, accompli l'œuvre austère. Il est saint, maintenant, sans efforts ni combats, Mais sans plaisir. Il veut pleurer, et ne peut pas. Il veut prier : son cœur ne sait plus de prière.
Froid, et l'acédia * lui desséchant la peau.
C'est un homme de marbre assis sur im tombeau...
1 Extrait des Médaillons. — Il s'agit ici de l'Henriette des Femmes savantes, de Molière, la Française pondérée et charmante, que le poète veut célébrer sous son nom latin. Clitandre est le personnage sympathique de la pièce, l'homme du monde raisonnable, l'amoureux désintéressé ; Trissotin en est le pédant vaniteux, plat et égoïste. Le juste aux rubans verts désigne Alceste, le Misanthrope de Molière .
' Extrait des Médaillons. L'Imitation de Jésus-Christ est un ouvrage latin du moyen âge, rédigé par un auteur inconnu et publié sous le titre : De Imitatione Christi. On l'a longtemps attribué à tort à Thomas A. Kempis, chanoine de Saint- Augustin, à Windesheim, mort en 1471. Voir Bouet-Maury. Encyclopédie des sciences religietises 1 à 7.
' Mot latin du moyen âge qu'on trouve dans .Tean Cassien, moine du V» siècle, contemporain et disciple de Jean Chrysostome, connu surtout pour son ouvrage sur l'institution monastique De Institutis renuntiantium. Le mot acédia est emprunté du grec àxt|*ia, humeur sombre.
364 CHRESfOMATHIE FBAKÇÀISE
Jésus entre soudain, face pâle et divine.
La cellule s'emplit d'un mystérieux jour
Et, sous le doigt de feu qui touche sa poitrine,
Le cœur du moine éclate et se fond en amour.
Montaigne ^
Il vit un vague essaim de « comment », de « pourquoi », Tourbillonnant sur l'homme et sur son aventure, Sur la cause et la fin, sur Dieu, sur la nature, Sur la vertu, les mœurs, la coutume et la loi.
Mainte explication sollicitait sa foi :
Il n'y trouva qu'erreurs, sophismes, imposture. Mais, n'étant pas de ceux que l'énigme torture, Il dit : « Que savons-nous ? » sourit, puis se tint coi.
Tous ces doutes épars, flottant parmi les brumes, Légers, inconsistants, et pareils à des plumes, Il sut, les rassemblant, s'en faire un oreiller.
Ami du relatif, épris de la nuance.
Il s'amusait du monde et, sans plus sourciller,
Il regardait passer l'étemelle « muance ».
Desoartes ^
Que fuyais-tu, penseur, quand ton inquiétude Vaguait par les chemins d'Amsterdam à Paris Et dérobait ta piste à tes meilleurs amis, Descartes, fier génie, âme ombrageuse et rude?
Tu fuyais tous les jougs chers à la multitude, L'opinion, collier du vulgaire soumis, Et la tradition qui nous tient endormis, Et l'asservissement qui naît de l'habitude.
Pour conquérir le vrai, de solitude épris,
Tu cherchais, grand aïeul. Sauveur de nos esprits,
Dans ta fuite sans fin la liberté sereine.
^ Extrait des Médaillons. — Gh médaillon est en même temps une exceUente critique. On reconnaît ici l'auteur des Contemporains. Montaigne est le célèbre auteur des Essais (1533-1592).
' Extrait des Médaillons. — Descartes, le plus grand philosophe et le plus grand savant du XVII" siècle, l'auteur du Discours de la méthode (1596-1650),
.TULES LBMAITRE 3G5
Déjouant d6s milieux l'obscure trahison, Tu retrouvais, héros qui relève une Reine, Les titres oubliés de l'humaine raison.
La lyre d'Orphée ^
Quand Orphée eut perdu son amie à jamais, Il dit : « Je chanterai, pour épuiser ma peine, Un thrène harmonieui^ sur celle que j'aimais. »
Fuyant l'Hèbre fatal et sa rive inhumaine.
Au bois sombre, où parfois sonne un rugissement,
n promenait les chants de la Lyre d'ébène.
Mais il sentait la plainte inégale au tourment. Il cria : « L'Art est vain et ne saurait tout dire. L'air qui vibre n'est rien, et la Muse nous ment. »
Il arracha d'un coup les trois fils de la Lyre, Et, tandis qu'un suprême et déchirant accord Edate, et dans le bois mélancolique expire.
Il se coucha sur l'herbe et souhaita la mort.
Etait-ce une déesse? était-ce un dieu? Mystère. Une forme éthérée, un clair fantôme bleu. On ne sait d'où venu, descendit sur la terre.
Il abattit son vol auprès du demi-dieu
Et, déployant sur lui ses ailes blanchissantes.
Ouvrit le sein d'Orphée avec son doigt de feu.
Alors, pour remplacer les trois cordes absentes, Il lui tira du cœur trois fibres, — et soudain Au Luth silencieux les fixa frémissantes.
Réveillant le poète, il lui mit à la main
La merveilleuse Lyre aux fils rouges et tièdes.
Et dit : « Joue à présent, maître, et va ton chemin ! »
* Extrait de Une méprise. Dans la mythologie grecque, Orphée, admirable musicien, perdit Eurydice, sa fiancée, le jour de leur hymen. II descendit aux Enfers et charma par la douceur de son chant les diviuités du Styx, qui cousentirent à lui rendre Eurydice, à la condition qu'il ne se retournerait pas pour la regarder avant d'avoir franchi les limites des Enfers. Il ne put pas tenir cette promesse et la perdit pour toujours. Il mourut inconsolé, mis à mort par les femmes de la Thraoe qir'il avait repoussées ; elles jetèrent sa tête dans l'Hèbre, fleuve de leur pays.
36(> CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
A sa voix se leva le prince des Aèdes \
Et son Luth animé, plein de souffles ardents,
Si douloureusement vibra sous ses doigts raides,
Que les tigres rayés et les lions grondants Le suivaient, attendris, et lui fa|,isaient cortège, Doux, avec des lambeaux de chair entre les dents.
Chœur monstrueux conduit par un divin Chorège ^ ! Les grands pins, pour mieux voir l'étrange défilé. En cadence inclinaient leurs fronts chargés de neige.
Les gouttes de son sang sur le Luth étoile Brillaient. Charmant sa peine au son des notes lentes, L'Aède, fils du ciel, se sentit consolé !
Car tout son cœur chantait dans les cordes sanglantes.
Poésies de Jules Lemaître (Lemerre, éditeur, Paris), 1 vol. (1880-18815), Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie. — Critique à consulter : 0. Gréard, Discours de réception a l'Académie française, 16 janvier 1896.
Sébastien-Charles LECONTE .
Né à Arras en 1865.
Dans le groupe des « Derniers Parnassiens », c'est certainement celui qui donne le plus l'impression de la grandeur et de la force : par la puissance de sa poésie il rappelle son célèbre homonyme. Gomme lui, il a traité les grands thèmes antiques et les légendes septentrionales avec une maîtrise complète. Sa poésie, tout impr('»gnée de philosophie et de science, est du reste très originale. Si, par le moule artistique et la versification, Sébastien-Charles Leconte est un disciple de l'auteur des Poèmes antiques^ par ses conceptions poétiques il est bien lui-même. A la fois penseur et artiste, il sait tirer d'un sujet toute la magnificence poétique qu'il comporte. Ses strophes ailées ont une belle envolée : elles donnent l'impression de ces magnifiques Victoires de marbre grecques (celle de Poeonios ou celle de Samothrace) qui, d'un élan irrésistible, s'élancent vers le ciel.
Les marins ^
Le sang des Immortels, des Gardes et des Braves Venge l'impiété du Prince injurieux
^ Poètes des temps primitifs de la Grèce, qui chantaient leurs poésies. Ce mot est emprunté du grec àoiXô;, chanteur.
» Celui qui fournissait le chœur chez les Grecs. On prend généralement ce mot dans le sens moderne de « chef de chœur».
' Extrait de Salamine (1897). Dans ce beau poème, l'auteur chante la célèbre victoire remportée par les (îrecs sur la flotte des Perses à Salamine, le 23 septembre 480 avant Jésus-Christ.
Qui de chaînes chargea, pour mépriser nos Dieux, L'Hellespont flagellé par le bras des esclaves \
Poséidon, ^, le Roi de la profonde mer, Conduisait le vol sûr de nos hautes carènes, Et, pour nos avirons, les vagues souveraines S'apaisaient en grondant sous son sceptre de fer.
Leurs vaisseaux tyriens apparus sur les croupes Onduleuses des flots avaient des tours de bois, Et les dards hérissaient, ainsi que des carquois, Les citadelles dont se couronnaient les poupes
Leurs éperons étaient de bronze, et la lueur De leur rouge voilure empourprait le carnage, Et des rameurs, courbés sur le puissant sillage. Ensanglantait la face et le torse en sueur.
Centenaires nochers ^ de merveilleux périples. Dont l'écume et le vent ont brûlé les sourcils. Leurs pilotes, au front de neige, étaient assis Sous l'image d'un dieu dardant des langues triples.
Et dédaigneux du gouffre et des flots soulevés. Ne vivant plus que par leurs prunelles arides. Us laissaient voir, écrit dans leurs terribles rides, L'inconnu fabuleux des océans bravés.
Mais, sous le disque ailé des Mages *, dont émane La gloire du dynaste akhéménide, encpr Plus effrayants étaient les Chefs écaillés d'or. Ceux de Bactres et ceux de Suse et d'Ekbatane \
Qui, debout sur le soc des étraves ^ haussant Dans les glaives leurs fronts cerclés de la tiare, Semblaient, vêtus de pourpre et de métal barbare, Les vendangeurs sacrés de la vigne de sang.
* Pour faire passer son immense armée, Xerxës avait fait jeter à Abydos, sur l'HeUespont, entre l'Asie et l'Europe, un pont que la mer détruisit. Afin de la punir de oe crime contre sa majesté, le roi des Perses la fit fouetter et marquer d un fer rouge
* Poséidon ou Neptune, frère de Jupiter et dieu de la mer. Il a généralement comme attribut un trident.
* Mot venu du grec vaOxXijpo; par l'italien nocchiere ; en poésie, celui qui conduit une barque.
* Prêtres de la religion des anciens Perses, révélée par Zoroastre qui institua le culte du feu. Ils prétendaient prédire l'avenir. Dérivé : magie.
" Villes de l'empire perse.
* Assemblage de pièces de bois qui forment la proue on avant d'un navire.
Et cependant le vent triste des nuits disperse Leurs cadavres roidis aux épaves noués.
Et la vorace mer roule en ses plis muets Les flottes du Liban et les armes du Perse.
La colère des flots victorieux décroît : Et le Dieu protecteur des galères hellènes, Poséidon, se lève et contemple ses plaines Que jonche le désastre immense du Grand Roi.
Tempêtes qui fuyez ce soir l'Ile divine S Portez vers le Dompteur ancien des vastes eaux L'hymne éclatant, jailli de nos trois cents vaisseaux Que berce en frissonnant la mer de Salamine.
Le sacrifice d'Hamilkar ^
Le Suffète Hamilkar ^ gravit la rude pente Où l'autel consacré s'érige d'un seul bloc; Il s'arrête et s'adosse à la haute charpente Du bûcher, où déjà le feu gronde et serpente. Et jette au ciel des monts la gloire de Molok.
La plaine d'Himera sous ses yeux durs s'allonge. Et le cœur du héros, comme son bras, est las, Car son regard pensif dans la bataille plonge Et cherche, écueil debout sous le flot qui le ronge, L'inébranlable mur des hoplites d'Hellas.
Et, dans l'air lourd de meurtre où lentement tournoie, En cercles noirs, un noir pygargue * au bec béant. Le vent lui porte, avec un sourd accent de joie. Dominant le massacre et les clameurs de proie. L'écho religieux et grave du paean ^
En vain, sur la phalange aux armures massives,
Il a poussé trois fois les pesants cavaliers;
Trois fois, la honte au front et l'écume aux gencives,
Il a vu les juments ibères, convulsives,
Ecraser leurs poitrails sur les grands boucliers.
* L'île de Salamine, en face de la baie d'Eleusis.
2 Extrait du recueil : Le Bouclier d'Ares (1897), études du inonde antique.
3 Le suffète était un magistrat carthaginois, ayant les mêmes fonctions qu'un consul à Rome. Il s'agit ici du premier Hamilkar, fils de Magon, qui fut vaincu et tué à Himéra en Sicile, par Gélon, tyran de Syracuse, en 480, et, d'après Hérodote, le jour même de la bataille de Salamine. Le poète grec Simonide a célébré la victoire de Gélon comme un triomphe de l'Hellade.
• Néologisme formé d'après le grec «ÛYappç, aigle noir à queue blanche ; c'est l'orfraie. " Chant de guerre des Hellènes, du grec «aiàv.
En vain il a laissé les blessures vermeilles Empourprer le byssos * de sa robe au poil long. Et, défiant Tépais vol des flèches, pareilles A l'essaim bourdonnant des stridentes abeilles, Dispersé le troupeau des archers de Gélon.
Toujours vivant rempart où la sarisse * ondule, Les hétaires ' sont là que nul choc n'a rompus ; Et leurs panaches, plus hauts dans le crépuscule. Jettent l'ombre à la plaine, où, pas à pas, recule Le cercle épouvanté des éléphants trapus.
Ses mercenaires, ses vétérans et sa garde Catap)iracte * ont comblé de leurs corps les sillons, Où le vol des vautours déjà plane et s'attarde, Et l'Etrusque, et le Celte, et le Volsque, et le Sarde, Engraisseront demain les chiens et les aiglons.
Pourtant l'or que Tarshish recèle en ses carrières A ruisselé sur les grilles en feux ardents; ,
Les trésors entassés sur ses hautes trières Et les captifs, percés de ses mains meurtrières. Ont nourri le Taureau * de fer aux blanches dents.
Mais l'hécatombe en vain succède à l'hécatombe Depuis que le soleil sur les lances a lui ; Le Suffète Hamilkar sent, dans le soir qui tombe, La victoire s'enfuir, et comme d'une tombe La face de ses Dieux se détourner de lui :
Pendant que, sur la crête où son cheval sans selle Hennit, flairant les morts épars dans les ravins, Le Tyran * dorien, dont le casque étincelle, Près des bœufs égorgés que son glaive amoncelle, Attend l'heure, et sourit, tranquille, à ses devins.
* Lin très fin, da grec pû<r9o{. On dit plutôt byssus.
* Longue pique macédonienne, du grec <râpi9aa.
* Troupes d'auxiliaires grecs.
* Soldats cuirassés, du grec xatà-tf^ax-nq.
" Les Carthaginois, colons phéniciens d'origine sémitique, adoraient le Dieu Molok (ou le Soleil) figuré par une statue d'homme ou de taureau ; ils lui faisaient souvent des sacrifices humains. Les victimes étaient brûlées vives sur un bûcher placé devant la statue. Voir dans le volume Prosateurs, de cette Chrestomathie, page 448, le morceau de Gustave Flaubert, Le Sacrifice de Baal.
* Gélon, d'origine dorienne, à qui les Syracusains décernèrent, à sa mort, les honneurs héroïques.
CHREST. PR. POÈTES ^^
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Gar déjà, dans l'azur occidental que barre t La montagne où l'idole embrasée a surgi, L'Héraklide * entrevoit la déroute barbare, Et, du roc d'Akragas aux créneaux de Mégare ^, Le sol trinakrien^ libre çt de sang rougi.
Or, pour fléchir le Dieu jaloux, dont les colères Sifflent dans la fumée aux âcrés tourbillons, Le Chef a dépouillé ses royales galères : Maintenant il déchire et livre aux flammes claires Son manteau de bataille en somptueux haillons.
Sa mitre et ses colliers que l'escarboucle irise Se tordent dans l'haleine atroce des tisons. Et le Suffète voit, sous la main qui l'attise. L'incendie entr'ouvrir ses ailes dans la brise. Et de son souffle intense emplir les horizons.
Il se dresse, les bras en croix sur la falaise : Et, dans sa nudité formidable, debout.
Il écoute, empourpré par un reflet de braise. Le courroux de Molok ronfler dans la fournaise, Et la mêlée, au pied du mont, qui gronde et bout.
Il évoque en son cœur l'orgueil des hautes races. Le sacrifice vain, le ciel toujours fermé. Et la Patrie en deuil sur ses noires terrasses : Et, suprême holocauste * aux baalim ^ voraces, Hamilkar a bondi dans le gouffre enflammé.
Nul cri n'a révélé l'offrande volontaire. Et la divinité garde, en ses plis mouvants, La muette victime arrachée à la Terre, Pendant que s'épaissit, sur le roc solitaire. L'épouvante sacrée éparse dans les vents.
* Nom patronymique des descendants d'Héraclès. Les familles royales de Sparte prétendaient être des Héraclides.
" Megara Hyblaea, sur la côte, est entre Syracuse et Gatane.
=* La Sicile, aux temps de la domination grecque, s'appelait Trinacrie, c'està-dire l'Ile aux trois promontoires, à cause de sa forme triangulaire.
• Sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu ; de 5>.oç, tout, et xauoToç, brûlé.
** En langue phénicienne, divinités. Les Carthaginois étaient polythéistes; cej)endant ils adoraient principalement une trinité composée de Baal'Ammon ou Molok, de Tariil ou Baalit, la déesse lunaire (Astarté) et d' Eschmoun, l'Ësculape des Grecs.
Car dans la nuit, parngii les vapeurs du carnage,
Le bûcher colossal flamboie, horrible et seul ;
La montagne s'éclaire, et, d'étage en étage.
Sur les guerriers tombés pour les Dieux de Carthage,
La gloire de Molok descend comme un linceul.
L^a venue silencieuse ^
Lorsque dans l'avenue immobile qu'éclairent, Les yeux des sphinx silencieux de mon destin, J'écouterai venir le pas, enfin distinct, Des chevaux.de la Moi-t sur le sable qu'ils flairent.
J'éteindrai les autels de .ma science en deuil, Et, saisissant d'un poing que sa gloire ensanglante La torche aux crins ardents de ma foi vigilante. Je m'assoirai sans peur sur la pierre du seuil,
Aux portes de la ville obscure de mon âme
Où gronde encor, parmi les monstres terrassés,
La mémoire d'airain des combats cuirassés
Que l'Ode aux buccins ^ clairs vers les planètes clame.
Là j'entendrai pleurer, comme la lourde mer. Dans le désert de ma tristesse, où se prolonge Sans fin la colonnade étrange de mon songe. Toute mon anxieuse et misérable chair.
Alors, abandonnant sa royale demeure.
Tout l'Homme que je fus et par qui j'ai souffert, Comme un hôte s'en va dans le matin offert Sans donner un regard à l'asile d'une heure,
L'Homme me quittera, fier et d'un bras armé. Par tous les chemins qui descendent de moi-même. Poussant mes derniers soirs vers cet instant suprême Où la vie en tumulte entre au néant fermé.
Et quand le défilé des ombres prisonnières Aura fui l'horizon de mes derniers moments, Quand se taira pour moi la voix des éléments, Et qu'apparus dans la tempête des crinières
* Extrait du recueil : Les Bijoux de Marguerite (1899). ' Buccins ici veut dire : les trompettes, du latin buccina.
Les pâles chevaux de la Mort pâle battront, Sous le quadruple éclair de leur sabot d'ébène, Le pavé sépulcral fait de honte et de haine Dont le dernier contact rafraîchira mon front,
Je monterai sans crainte au char de la Justice Attendue, et les yeux vers l'occident cherché, Sans qu'un bruit de la Terre où mes pieds ont marché Sur ma route silencieuse retentisse.
Œuvres à lire de Sébastien-Charles Leconte (Société du Mercure de France, éditeur) : L'Esprit qui passe (1897) ; Salamine (1897) ; Le Bouclier d'Ares (1897) ; Les Bijoux de Marguerite (1899) ; La Tentation de l'Homme (1903) ; Le Sang de Méduse (1905); Le Masque de Fer (1910). — Critiques à consulter : E. Vigié-Lecoq, La Poésie contemporaine (1897); Gaston Deschamps, Le Temps (novembre 1899).
Les néo-romantiques.
On peut classer sous ce nom un certain nombre de poètes de la fin du XIX* siècle, diiférant beaucoup des parnassiens et ne se rattachant par aucun côté à l'école symboliste. C'est à la sourcç romantique qu'ils ont puisé leurs premières idées poétiques ou tout au moins les procédés qui leur ont servi à exprimer des impressions nouvelles. La plupart d'entre eux, désirant renouveler le drame de Victor Hugo, se sont tournés vers le théâtre. Ils ont donné à la scène française des œuvres d'une grande valeur.
Né à Médéah (Algérie) eu 1849.
(uomrae le Gringoire de Victor Hugo, Jean Richepin a visité la Cour dea Miracles ; sa première œuvre fut un recueil de vers truculents dans lesquels il chanta les gueux, les ivrognes, les voleurs, avec l'ardeur d'un bas-romantique. Assez longtemps, il s'enliza dans un réalisme grossier et vulgairement cynique. Matérialiste endurci, il se plut à faire étalage de sentiments bêtement anti-religieux ; il y avait alors en lui un agaçunt blasphémateur doublé d'un rabelaisien très vulgaire. Plus tard, il s'assagit. Le désir d'entrer à l'Académie fut pour lui le commencement de la sagesse. Déjà dans soû recueil, La Mier, on le voit évoluer vers une forme plus haute de Tart ; à mesure qu'il écrit pour le théâtre la transformation s'accomplit ; c'est maintenant un auteur qu'on peut lire. La qualité principale de Richepin est sa remarquable invention verbale. Il tient du romantisme l'art de développer les lieux communs en des assemblages de mots d'une variété souvent prodigieuse. Très original dans l'expression de ses sentiments ou de ses idées, il est, malgré ses outrances, ses poses, ses tours de jonglerie e*t ses affectations d'homme fort, un grand poète lyrique. Une partie de son œuvre est remarquable.
La falaise ^
La falaise en forteresse Blanche et rigide se dresse, Et du haut de ses remparts, O vagues, elle se raille De vos escadrons épars Ecrasés à sa muraille.
« Extrait de La Mer (1890).
En vain vous la menacez
De vos coups jamais lassés.
De vo's troupes toujours fraîches ;
La garnison pas à pas,
Vous laissant ouvrir vos brèches,
Recule et ne se rend pas.
Parfois, doublant votre rage, Bat le tambour de l'orage, Sonne le clairon du vent.
Vous galopez d'une traite.
Au galop ! Sus ! En avant !
Vous escaladez la crête.
Les talus sont arrachés.
Des pans de sol, des rochers.
La ville se démantèle.
Et voici de toutes parts Que s'émiettent devant elle Les créneaux de ses remparts.
Dans sa muraille éventrée Votre irrésistible entrée Va, creuse, élargit son trou.
Bondit, massacre, renverse.
Brèche suprême par où Il pleut des morts en averse.
Mais ces cadavres croulants Embarrassent vos élans; Car la plage est toute pleine D'un monceau d'estropiés Où vos chevaux hors d'haleine S'abattent pris par les pieds.
Et toujours la forteresse Blanche et rigide se dresse,.
Puisque sans peur ni remords Pour briser vos cavalcades C'est avec ses propres morts Qu'elle fait des barricades.
Le jardin vivante
La mér mystérieuse et pleine d'épouvantes A des bosquets fleuris où chantent les couleurs , La mer énorme, atroce et tragique, a des fleurs, Fleurs folles, fleurs vivantes !
Fleurs étranges, ayant pour humus le rocher ! Mais on voit se mouvoir leurs mains, s'ouvrir leur bouche, Et celles-ci frémir quand une algue les touche. Et celles-là marcher.
Fleurs étranges! La bête et la fleur sont confuses. Quel grain ou quel baiser vous sème dans ce champ, Campanulaires dont les fniits se détachant Deviennent des méduses ?
Voici la pennatule au vaporeux dessin, Plume d'autmche ; la chenille holothurie ; L'étoile aux cinq rayons de la rouge astérie ; Le marron de l'oursin.
L'anémone en un creux crispe ses tentacules, Gros boutons de cactus en lui-même rentrant. Par tas, c'est un parterre étalé comme un grand Tapis de renoncules.
La méandrine est un cerveau plein de festons ; L'explanaire une coupe épanie ^; et l'astrée Aux fossettes sans nombre est une chair bistrée Cousue en capitons.
Le nullipore rose et que l'ombre safrane S'agrippe ^ aux éventails jaunes, lilas, moirés Des gorgones * dont les rameaux sont ajourés Comme du filigrane.
A ces arbres de pierre accrochant leurs trésors, Les escares en brins, les flustres, les patelles. Entrelacent des flls, des tulles, des dentelles, Des pourpres et des ors.
» Extrait de La Mer. Tous, les noms d'animaux inférieurs dont parle ici le poète sont ceux de zoophy tes marins .
» Participe passé du verbe archaïque épanir, aujourd'hui épanouir. ' Saisit comme avec des grifles.
• Sorte de polypier dont l'aspect rappelle la tète de la gorgone Méduse.
376 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Combien d'autres, œillets, jasmins, roses trémières, Aux douceurs de velours, aux éclats de métal, Qui font du noir abîme un ciel oriental Tout vibrant de lumières !
Et pour que rien ne manque à ce vivant jardin, A travers ses massifs, ses gazons, ses corbeilles. Voici des papillons et voici des abeilles Qui voltigent soudain ;
Voici, pour remplacer le soleil qu'il réclame. Tous les phosphorescents éclairant ces couleurs, Et leur vol radieux porte de fleurs en fleurs Comme un baiser de flamme.
Les trois matelots de Croix ^
Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions trois maflo-ots de Groix.
Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra, lanlai-ai-aire !
L'avez- vous oublié ? Moi, je l'ai retenu, Ce vieil air de marin, chef-d'œuvre d'inconnu, Où du peuple et des flots l'âme obscure s'exprime. Quelques couplets, naïfs de sens, veules de rime. Sur cinq notes, pas plus, cinq, mi, ré, do, si, la, Avec tradéri, tra, lanlaire et ^rou Ion la. C'est tout ! Mais là-dedans, la mer entière y passe. Les cris des naufragés, l'haleine de l'espace. Les gaîtés de ce dur métier et ses effrois. C'est la complainte des trois matelots de Groix. Pour la goûter dans sa grandeur mélancolique, 11 faut l'entendre au soir, quand le soleil oblique Avant de s'en aller lui dresse son décor, Lorsqu'en derniers flocons sa pourpre saigne encor, Tandis qu'à l'autre bout du ciel la nuit reflète Ses cheveux dénoués dans la mer violette. Oh ! comme le vieil air alors vous entre à fond, Chanté là-bas par un qui dans l'ombre se fond,
* Extrait de La Mer. — Richepin a vécu avec les marins ; il a bien saisi la mélancolique poésie de leur rude vie éphémère. Cette peinture, si touchante et si vraie, est un beau spécimen de poésie réaliste. — Groix est une île de l'Atlantique dépendant du département du Morbihan (Bretagne).
Par un pauvre pêcheur qui, tourné vers la terre,
S'enfonce au large sur sa barque solitaire I
Oh î le puissant, 1^ fier poème, et pénétrant !
Quelle évocation il fait î Quel charme il prend
A rouler sur les flots où ce rameur le pousse
Avec sa rauque voix que le lointain rend douce !
Mais comment le noter, ce poème ! Comment
En traduire la vie et l'âme, où le moment.
L'onde immense, le ciel profond, l'ombre infinie,
Mystérieusement mêlent leur harmonie ?
Comme dans un herbier les goémons ^ défunts
S^ dessèchent, flétris, et perdent leurs parfums.
Cette musique et ces paroles, entendues
Sur la mer qui frissonne et dans les étendues.
Vont-elles pas mourir et se flétrir aussi
Sur ce froid papier blanc par ma plume noirci ?
Bah ! les mots, vieux sorciers, ont des métempsychoses,
Et leurs philtres savants font revivre les choses.
Essayons !
Attendri, pourtant non sans gaîté.
L'air s'élance d'abord dans un vers répété, Et là, sur un quasi trille qui pirouette. Plane en battant de l'aile ainsi qu'une allouette.
Nous étions deux, notis étions trois, Nous étions deux, noiis étions trois.
Ma foi, oui, deux ou trois ! Ou bien quatre, peut-être.
Le compte est, au départ, fait par le quartier-maître ;
Mais le compte au retour, ah ! qui donc .le connaît ?
Est-ce qu'on sait jamais, sur mer, combien l'on est ?
On était trois. On n'est plus que deux. Cherchez l'autre
Aujourd'hui c'est son tour, et demain c'est le vôtre.
En a-ton vu partir dans le grand bénitier ^ !
Mais qu'importe ! Hardi, les gas ! ^ c'est le métier.
Houp ! quand même, et gaîmeAt, en marins que nous sommes !
Si l'on pensait à ça, la mer serait sans hommes.
Nous étions deux, noî^s étions trois, Nous étions deux, nous étions trois.
Nous étions trois maVlo-ots de Groix, Mon tradéri tra trou Ion la Mon tradéri tra, Innlai-ai-re !
* Goëmon ou varech, plante marine, da bas breton gwéraon.
' Expression populaire désignant la mer.
' Mot familier, pour gars, ancien cas sujet de garçon en vieux français.
378 CHRESTOMATHIE FRAI7ÇAISE
Et le premier couplet va joyeux s'achevant Sur un coup de gosier qui gueule au nez du vent Et dont le dernier cri s'envole en rires vagues Comme un défi moqueur à la barbe des vagues. Et pourquoi serait-on si triste, donc, les gas? On a fait bonne pêche. On rentre sans dégâts. La femme et les petits auront pitance large. On arrive. On débarque. On va vendre la charge . Et puis on mangera la soupe de poissons Avec un bon pichet ^ de cidre et des chansons. Parbleu ! le vent n'est pas toujours si mauvais drille. La mé n'est pas toujours rêche comme une étrille. Vois, elle est douce, un peu frissante ^, mais pas plus. C'est la brise qu'il faut pour traîner les chaluts '. Le bateau va comme en rivière une gabare, Sans personne au compas, et le mousse à la barre. Il faudrait n'être qu'un failli chien de terrien Pour geindre en ce moment et se plaindre de rien. Va, du gas, et les pieds pendus sur la poulaine, * Pare à reprendre en chœur le refrain à voix pleine !
Noos étions trois maflots de Groix, Nous étions trois maflots de Groix, Xoiis allions de Belle-I-Isle à Groix, Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra trou lanlai- ai-aire !
Bien sûr ! Pourquoi donc triste ? Ah ! le sort des marins. Un sort à faire envie, une vie à trois brins ! Bitte '^ et bosse, qu'on dit en langue matelote ! Mousse à douze ans. Ensuite, un congé sur la flotte. Puis, jusqu'à cinquante ans, inscrit ^. Après, largué ! Quand près d'un demi-siècle on a bien navigué, On touche, en s'échouant. épave sur la grève, Cent soixante-dix francs de pension . Quel rêve ! Mais sur nos pieds pendus vient poudrainer l'embrun ''.
* Pot à anse.
* Mot de marin ayant le sens de frissuunaiile. c'est-à-dire ayant un léger tremblement.
=' Filets attachés à lariière du bateau pour pècber à la traîne,
* Assemblage de pièces do bois en pointe à lavant du bateau.
"' En terme de marin, la bitte, est une pièce placée à l'avant du navire à laquelle en amarre les cà])Ies ; la bosse est un cordage servant à tendre ces derniers.
« Le congé est le service des marins appelés inscrits maritimes.
' L'embrun, sorte de pluie produite par les lames qui se brisent en se pulvérisant.
Attrape à prendre un ris ^ mon garçon ! Encore un ! Wla la mé qui se fâche et la lame qui brise. A cTheure, c'est le vent du nord qui souffle en bise Mauvais bougre de vent qui vous jette aux récifs, Et giffle à contre-poil les paquets d'eau poussifs. Range à virer! ^ Le vieux nous chatouille le ventre, Et les filins ^ tendus ronflent creux comme un chantre.
Nous allions de Belle-Isle à (xroix, Nous allions de Belle-Isle à Groix.
Le vent du nord vint à-à souffler.
C'est vrai, qu'il souffle, tout de même, et pas pour rire. L'eau clapote en bouillons comme une poêïe à frire. Bon! qu'il gimble* tant qu'il voudra dans les agrès ! Nous en avons troussé bien d'autres au plus près. Ce n'est pas encor lui qui verra notre quille. Souffle, souffle, mon vieux! Souffle à goule écarquille! ^ Souffle à t'époumonner. Nous n'y serons pas pris . Car la barre tient bon, la toile a ses deux ris, Et l'homme est plus malin que la mer n'est méchante. Nous sons parés ®, mes gas . Holà, du mousse, chante !
Nou^ allions de Belle-Isle à Groix, Nous allions de Belle-Isle à Groix.
Le vent du nord bint à-à souffler.
Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-aire !
Et la voix du pêcheur qui va toujours ramant, Là-bas, à l'horizon, n'a pas un tremblement En lançant ce couplet où déjà monte et roule Le râle rauque et sourd dont se gonfle la houle- Car il souffle dans la chanson, plus fort, plus dru. Le maudit vent du nord, le sacré vieux bourru ; Et les flots flagellés qu'il rebrousse au passage. Se cabrent contre lui, lui crachent au visage,
' * Partie d'une voile qu'on a repliée pour diminuer la surface présentée au veut ; on anglais, reef ; en allemand, Ref^'.
* Du latin girare (virare), tourner : faire tourner la barque. " Les cordages.
* Qu'il souffle en gémissant, du latin gemere.
' A bouche grande ouverte. Goule pour gueule, du latin gula .
* Nous sommes prêts à résister.
S'enflent, bondissent, fous, et viennent dans leurs sauts
Jusqu'au milieu du pont dégorger leurs naseaux
En secouant, épars, leurs crins aux mèches vertes.
Le bateau coupe en deux leurs poitrines ouvertes,
Ou les chevauche, grimpe aux croupes des plus hauts,
Puis dans des entonnoirs retombe, et les cahots
Le déhanchent, comme un qui chute d'une échasse.
Maintenant, c'est compris : le grain nous fait la chasse.
Il faut, sans qu'il nous prenne en biais, fller devant,
Sur im tout petit bout de toile dans le vent.
Le ciel se grée * en nuit, d'une nuit sans chandelle ;
Et sur ce grand mur noir passent à tire-d'aile
Des nuages blafards, déchiquetés aux flancs,
Où le bec des éclairs ouvre des accrocs blancs.
L'averse tombe en fouet aux lanières étroites.
La mer est comme un chant de lames toutes droites.
Cargue I Amène ! Encor ! Tout ! Plus de toile au bateau !
Les ris à l'irlandaise, aïe ! à coups de couteau !
En lambeaux arrachés le dernier foc ^ s'envole.
La baume en deux ! Le mât craque. La barre est folle.
Le vent du nord vint à souffler,
Le vent du nord vint à souffler.
Il souffle, souffle, souffle. En vain l'on s'évertue. Pas moyen de virer à la brise têtue.
Et l'on entend d'ici le bruit tonitruant Des taureaux de la mer aux récifs se ruant. C'est la côte, la terre infâme, où l'on se broie Aux mâchoires des rocs qui lacèrent leur proie. Non, non, plutôt que d'être ainsi mis en morceaux. Luttons, colletons-nous encore avec les eaux ! La chaloupe est servie et la vague est gourmande. Mais, l'aviron au poing, c'est l'homme qui commande.
Le vent du nord vint à souffler j Le vent du nord vint à souffler, Faut mettre la chalou-oupe à Veau, Mon tradéri ira trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-ai-aire !
AK ! comme elle paraît lamentable d'ici, La chanson qui là-bas s'égaille -^ sans souci !
* Se change en s'ornant.
2 Voile triangulaire placée à l'avant de la barque : du suédois f'ock. ; en allemand, Kl'ùver ; en anglais, staysail.
^ S'ébat, folâtre, en se donnant du mouvement.
Qui sait si ce pêcheur, perdu dans l'ombre grise,
Ne va pas rencontrer aussi, lui, cette brise,
Ce vent du nord qui jette aux rochers le bateau ?
Un coup par le travers, et sa barque fait eau.
Il est seul. Il est loin. Il n'a rien que sa rame.
Pourtant il va toujours. 11 chante. Et tout le drame
Qu'il évoque en deux mots sans un pleur dans la voix,
Tout ce drame surgit. Je l'entends. Je le vois.
Ils sont dans la chaloupe, à la rame, à l'aveugle,
Contre l'eau qui rugit, contre le vent qui beugle.
Ils ont dégringolé dedans comme ils ont pu.
Juste à temps, au moment où le mât s'est rompu,
Où la coque a roulé vers la côte prochaine .
Plus de pont! Plus de chambre au bon coffre de chêne!
Plus de voile! Plus rien que leurs pauvres poings clos
Pour taper sur le mufle à la meute des flots.
Et les monstres sur eux croulent en avalanches.
Dardent leurs ongles verts, font grincer leurs dents blanches,
Leur sautent par-dessus quand la barque descend.
Et tâchent de les prendre à la gorge en passant.
Et Ton a beau tenir son banc d'une main forte,
Ils sont tant, qu'une gueulé à la fin vous emporte.
Quand la chaloupe fut à VeaUy Quand la chaloupe fut à Veau, Mon matelot tomba-a dans Veau, Mon tradéri tra trou Ion la.
Mon tradéri tra lanlai-ai-aire .
Ah ! maintenant, c'est comme un vol d'oiseaux meurtris
Que la chanson là-bas se traîne avec des cris,
Tandis que le pêcheur disparaît dans la brume.
Un vol d'oiseaux lassés, lourds, qui perdent leur plume
Roulant et s'écorchant à la pointe des flots.
Le trille du refrain se déchire en sanglots,
Un vol d'oiseaux blessés qui ne vont que d'une aile !
O tristesse de la lointaine ritournelle !
Cette fois, en chantant, le pêcheur a gémi.
C'était son matelot, celui-là, son ami.
Mon matelot tomba dans Veau.,, La voix sanglote...
Il a fait avec moi son congé ^ sur la flotte.
Partis ensemble, dà ! Lâchés ensemble aussi.
Il était, comme moi, de la classe, et d'ici;
» Voir plus haut page 378, note 6.
Et du même filet on aurait dit deux mailles. Puis, comme moi toujours, il a femme et marmailles- Veuve, à c'Vheure S orphelins! Comment vivre pourtant? - Car il n'a rien laissé, pauvre bougre, en partant. Sur lui le matelot a sa fortune entière ; Et quand il tombe à Teau, c'est Teau son héritière.
On n*retrouva que son chapeaUf On n'retrouva que son chapeau.
Son garde-pipe et son'On couteau.
Mon tradéri tra trou Ion la. Mon tradéri tra lanlai- ai-aire!
Trois fils! Et c'est tout ça qu'ils se partageront!
L'un aura le chapeau, trop large pour son front;
Ça ne peut plus servir qu'à demander l'amnône.
Le plus petit prendra l'étui de cuivre jaune ;
Et l'aîné gardera pour l'heure des repas
Le couteau qui coupait le pain qu'il n'aura pas.
Ah ! l'on rêvait pour eux des existences douces.
Hein! la mère! A présent qu'en fera-t-on? Des mousses.
Et tout de suite ! Avant leurs douze ans, embarqués !
Ou bien ça s'en irait mendier sur les quais.
Quant à la veuve, pas même ce qu'ont les autres :
La consolation des lentes patenôtres ^
Que sur un tertre vert on verse avec ses pleurs
En y mettant un brin de buis, un pot de fleurs!
Car son homme aura bien un coin au champ d'avène '•,
Sous ces mots : Mort en mer ; mais dans la bière vaine
Le corps ne sera pas en terre sous la croix.
Le corps, le pauvre corps, les flots profonds et froids
Le roulent maintenant au hasard des marées.
Parmi les prés voguants des algues démarrées
Où paissent les poissons qui mettront en lambeaux
Tous ses membres épars dans de vivants tombeaux.
Et nul ne lui fera son lit pour qu'il y dorme.
Il ne restera rien de lui, rien de sa forme,
Rien qui de ce qu'il fut garde le souvenir.
Rien qu'on puisse revoir, rien qu'on puisse bénir.
' A cette heure.
■^ Emprunté du latiu pater noster (notre père), suite de prières ; autrefois, l'oraison dominicale.
-' Le cimetière en argot des marins.
Il ne restera rien de lui, que sa pauvre âme Qu'on entendra pleurer les nuits où la mer brame \
Son garde-pipe et son couteau, Son garde-pipe et son couteau, Et son sabot flottai-ait sur Veau, Mon tradéri tra trou Ion la^ Mon tradéri tra la/nlai'ai aire !
Ah! les enfants sans père et le noyé hideux! Nous étions trois, et nous ne sommes plus que deux. Comme il flotte sur l'eau, le sabot solitaire! Ah ! pêcheur qui t'en vas, pourquoi fuis-tu la terre ? Ainsi parlent les morts par la bouche des flots. Ainsi dit la chanson que rythment leurs sanglots. Oui, pourquoi t'en aller sur la vague si fausse, Toi qui sais que son creux peut devenir ta fosse ? Pourquoi toujours voguer, pour finir comme nous Dans cette tombe où nul ne mettra les genoux ? Ah ! pêcheur qui t'en vas, reste donc sur la terre. Ne vois-tu pas sur l'eau le sabot solitaire ? , Mais la voix du pêcheur plus proche a retenti. Il revient en chantant comme il était parti ; Revient ce soir, et pour repartir à l'aurore. Quand il repartira, c'est en chantant encore. Toujours brave, toujours d'un cœur insoucieux, Sur l'infini des eaux, sous l'infini des cieux. Ses filets sont posés. La mer grossit. N'empêche Qu'il est sûr pour demain de faire bonne pêche. La femme et les petits ne manqueront de rien. Il chante. Ah! ce métier de chien, de galérien ^ On l'aime, on l'aime tant, d'une amour si têtue ! C'est la mer qui vous plaît, cette mer qui vous tue. Elle sait vous manger, mais aussi vous nourrir. On en a tant vécu qu'on en peut bien mourir! Et le pêcheur, tout près d'arriver à la côte. Reprend l'air d'une voix plus joyeuse et plus haute :
Nous étions deuXj nous étions trois, Nous étions deux, nous étions trois,
^ Mugit, de rancien haut allemand hreman.
* Dérivé de galère^ parce que les condamnés ramaient sur les galères du roi. Eu anglais, convict\ en allemaud,iS<ra/7iny ; en italien, galeotlo.