GÉRALD
Et Ganelon?
AMAURY
C'est moi.
GÉRALD
AhîBerthe!
AMAURY
0 noble cœur ! 0 grande âme martyre ! Son premier cri n'a pas été pour me maudire !
GÉRALD
Vous maudire... jamais! Pas même en cet instant! Comme vous avez dû souffrir; je souffre tant!
AMAURY
Ah î parle-moi plutôt avec colère et haine ; J'ai soif de tes mépris, s'ils soulagent ta peine I
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HENRI DE BORNIEB
GEBALD
Vous mépriser... jamais! Je ne veux rien savoir Sinon qu'en&nt par vous j'ai compris le devoir, L'honneur, le dévoûment, la fierté, le courage ; Rien de bon n'est en moi qui ne soit votre ouvrage ! Quel que soit le démon qui pût vous égarer. Je reste votre fils... Mais laissez-moi pleurer!
— Ah ! quand elle apprit tout, dans ce jour de misère, C'est ainsi, n'est-ce pas, que dut pleurer ma mère ?
AMAUBY
Gérald...
GÉRALD
Ne parlez j)as ! n'arrachez pas le fer ! Laissez le dard aigu se fixer dans la chair!
— Moi qui me rappelais ma fierté, ma vaillance. Mon dévouement !... Hélas ! O mon orgueil, silence ! Je m'explique à présent ce que je sentais là.
Ce mal sombre, profond, hideux... C'était cela ! L'héritage fatal que l'homme n'est pas maître De fuir!... Mon père ainsi l'avait reçu peut-être! Oui, c'est vrai ! c'est bien vrai ! Je sens avec effroi L'être mystérieux caché toujours en moi, Qui supprime soudain mon existence ancienne. Et qui me prend mon âme et me donne la sienne! Je parle... c'est sa voix! je marche... c'est son pas! Ah! c'est horrible!... Non, non, non! je ne veux pas!
AMAURY
Gérald... Mais je n'ai pas le droit de te répondre. Et rien que ton regard suffit à me confondre. Charlemagne sans doute hier fut trop clément ; Dieu l'est moins : ta douleur, voilà mon châtiment !
GÉRALD
Ma douleur... il est vrai ! — J'ai mal compris ma tâche;
Ce coup brutal du sort m'a trouvé presque lâche;
Terrible fut le choc, mais en le recevant,
J'ai tremblé, j'ai pleuré, j'ai souffert en enfant ;
Je suis homme à présent ! D'une âme plus virile
J'éloigne désormais toute plainte stérile ;
J'aurais dû, respectant la faute et le malheur.
Devant vous, dans mon sein, étouffer ma douleur ;
Mais l'expiation éclatante et suprême
n faut que je la trouve, à l'instant, en moi-même.
428 GHBÈSTÔliATHIE FRANÇAISE
Pour racheter l'honneur de mon père et le mien, Le ciel me donnera la force et le moyen ; S'il est à ma blessure encor quelque remède, Si terrible qu'il soit, je suis prêt! que Dieu m'aide !
AMAURY
Dieu f inspire, Gérald ! Je ne peux désormais Que t'approuver en tout; à tout je me soumets. Mon destin est fini ; je pars, cela doit être : L'ombre que je jetais sur toi va disparaître ; Mais laisse-moi mêler, en fuyant de ce seuil, A mes larmes de honte une larme d'orgueil. Hélas ! plein d'une horreur que ta pitié tempère, Sans doute en ce moment tu te dis : c'est mon père ! Mais moi, plein d'un orgueil inconnu, je me dis :
— Pardonne-moi, Gérald ! je me dis : c'est mon fils !
GÉRALD
Mon père !
AMAURY
Adieu, Gérald!
GÉRALD
Mon père !
AMAURY
Un jour, peut-être,
— Bientôt si je pouvais, mais Dieu seul est le maître! — Quand cette vie aura cessé de me punir.
Quand je ne serai plus qu'un lointain souvenir, Gérald, malgré mon crime immense, irréparable. Songe qu'il t'aimait bien, ce cœur si misérable. Et que je l'ai trouvé, mon plus dur châtiment, A voir tes bras pour moi fermés en ce moment !
GÉRALD, lui oavrant les bras.
Ah ! mon père !
AMAURY
Mon fils ! Maintenant je te laisse; Adieu, mon fils! Plus tard j'aurais trop de faiblesse! J'entends venir, je fuis ! je serais trop honteux Si le père et le fils se trouvaient devant eux !
Amaury sort par la porte de gauche^ Gérald reste immobile sur le devant de la scène et se retourne à demi à l'aspect de Gharlemagne, de Berthe, du duc Nayme et de toute la cour qui entre par le fond.
âËNÉI DÉ BORNIEiî 420