‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 94 sur 176 · CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE

C'est vrai, Gérald! Ton roi, ton juge et ton seigneur,

Ne te saurait blâmer pour cet excès d'honneur ;

Mais, comme roi, voici ma sentence dernière :

Hier, pour délivrer Durandal prisonnière,

Je t'ai prêté Joyeuse. — Aujourd'hui, je fais mieux :

Il faut à ton courage un prix plus glorieux ;

Je veux que Durandal désormais t'appartienne,

Car la main de Roland la mettrait dans la tienne!

La noble épée a soif du sang de l'étranger;

Toi son libérateur, mène-la se venger ;

Et quand vous aurez fait ce qu'il faut faire encore,

Quand vous aurez chassé, du couchant à l'aurore,

Nos derniers ennemis comme un troupeau tremblant.

Tu la rapporteras au tombeau de Roland !

GERALD

Oui, sire, à son tombeau, là-bas! en Aquitaine ! Et puis, j'irai chercher une mort plus lointaine.

BERTHE

Et si la mort te fuit, Gérald?

GÉRALD

Je marcherai Si loin et d'un tel pas que je la trouverai !

CHBRST. FR. POÈTES 38

BERTHE, après un long silence.

Eh bien;., je me soumets : qui t*aime te ressemble ! Dieu fit nos cœurs pareils : que Dieu seul les rassemble! — Adieu, Gérald !

GHARLEMAGKE

Barons, princes, indinez-yous Devant celui qui part : il est plus grand que nous!

Grérald, Durandal à la main, s'éloigne au milieu de» épées de tous les seigneurs inclinés devant lui, tandis que Berthe lui montre du doigt le ciel.

Œuvres à lire de Henri de Bornier (Dentu, éditeur, et Fayard frères, Paris) : La Fille de Roland (1878) ; Les Noces d'Attila (1880); Mahomet (1888); France d*abord (1899); Poésies complètes (1850-1881).— Critiques à consulter : Jules Lemaître. Impressions de théâtre (1891) ; d'Haussonville, Discours à l'Académie française, 25 mai 1893 ; Catulle Mendès, Feuilletçn du Journal, 29 novembre 1895 ; Gh. Gidel, Histoire de la littérature française (1898); Henry Michel, Le quarantième fauteuil (1898); Edmond Rostand, Discours de réception à l'Académie, 5 juin 1903; J. Ernest-Charles, Le théâtre des poètes (1910).

Né à Marseille en 1868.

Dans un siècle ou deux, quand on parlera d'Edmond Hostand, on dira: «L'auteur de Cyrano», comme on dit « l'auteur du Cirf » ou «l'auteur d'IIernani ». Il y a des succès, en effet, qui classent à jamais un homme et celui de Cyrano a été étourdissant. L'unanimité de la critique a proclamé la pièce un chef-d'œuvre, le public lettré l'a portée aux nues et le peuple plus haut encore, si c'est possible. C'est là un fait qui ne s'était jamais vu en France i. Quand fut jouée, le 28 décembre 1897, cette pièce radieuse, Edmond Rostand était déjà connu par trois œuvres dramatiques de grande valeur ; mais c'est dans Cyrano qu'il a donné toute sa mesure; il faut lire cette œuvre pour le juger. Disons tout de suite qu'elle est remarquable de fantaisie comique, de verve burlesque, de sentimentalité héroïque et précieuse, de poésie délicate et touchante, d'action, de mouvement, de vie. La valeur de l'œuvre est incontestable ; mais on peut discuter sur l'importance littéraire de celleci. Pour la plupart des critiques, Edmond Rostand est un créateur qui a inauguré une nouvelle forme de poésie dramatique ; il nous semble que cette opinion est complètement erronée. L'auteur de Cyrano n'apporte aucune formule nouvelle. Sa pièce est, au contraire, une sorte de fusion, admirable, il est vrai, de tous les éléments existant dans la littérature dramatique française antérieurement à lui. On y retrouve peu ou prou Banville, Gautier, Dumas père, Auguste Yacquerie, Victor Hugo, Corneille, Scarron, les Précieuses. Ce qui domine dans ce drame, c'est la fantaisie

^Pour montrer ce que cette unanimité a d'inquiétant à certains égards, Jules Lemaitre a dit spirituellement de l'auteur : a II lui manque d'être incompris. »

EPMOND BOSTANB 435

romantique merveilleusement assimilée et une remarquable richesse verbale. Sans aucun doute, Edmond Rostand est un grand écrivain dramatique; il a, malgré les influences qu'il a subies, une originalité puissante, car Fa^ beiUe n'en est pas moins une admirable créatrice bien qu'elle se soit posée sur toutes les fleurs d'un jardin ; mais ce n'est pas un chef d'éCole, à la manière d'un Corneille ou d'un Hugo. Loin de représenter le commencement d'un ère littéraire nouvelle, Cyrano nous paraît être le dernier et superbe feu d'artifice du néo-romantisme finissant. Les autres pièces de Rostand confirment en somme ce jugement: L'Aiglon, magnifique en partie, qui a eu aussi un éclatant succès auprès du public, quoique moins goûtée par la critique, et Chantecler, drame surprenant, où le symbolisme le plus audacieux s'unit au lyrisme le plus débordant.

Cyrano de Bergerac \

La scène se passe à Paris, en 1640, à l'hôtel de Bourgogne où Ton va représenter Clorise^ pastorale de Balthazar Baro. L'acteur Montfleury doit jouer dans la pièce, mais Cyrano de Bergerac, un cadet de Gascogne, au nez ridicule, bretteur héroïque et poète original, lui a interdi, à la suite d'une offense, de paraître sur la seène pendant un mois. Montfleury n'a pas pris au sérieux cette défense et vient pour jouer son rôle. Cyrano va lui faire prendre la fuite et, par son courage et sa verve, mettre le public de son côté.

Page 1