‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 13 sur 40 · H CHRESTOMATHIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

H CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

eier de la pendule qui bat la seconde, en regardant l'aiguille qui dévore l'heure sur le cadran, en sentant la roue de la voiture dont chaque tour abrège l'espace, ou en écoutant le bruit d'une proue qui laisse le flot en arrière et qui vous approche du bord où il faudra descendre du ciel de vos rêves sur la grève dure et froide de la réalité !

Une lecture1.

Nous essayâmes alors, un soir, de leur lire Paul et Virginie. Ce fut moi qui le traduisis en lisant, parce que j'avais tant l'habitude de le lire, que je le savais pour ainsi dire par cœur. Familiarisé par un plus long séjour en Italie avec la langue, les expressions ne me coûtaient rien à trouver et coulaient de mes lèvres comme une langue maternelle. A peine cette lecture eût-elle commencé, que les physionomies de notre petit auditoire changèrent et prirent une expression d'attention et de recueillement, indice certain de l'émotion du cœur. Nous avions rencontré la note qui vibre à l'unisson dans l'âme de tous les hommes, de tous les âges et de toutes les conditions, "la note sensible, la note universelle, celle qui renferme dans un seul son l'éternelle vérité de l'art : la nature, l'amour de Dieu.

Je n'avais encore lu que quelques pages, et déjà vieillards, jeune fille, enfant, tout avait changé d'attitude. Le pêcheur, le coude sur son genou et le corps penché de mon côté, oubliait d'aspirer la fumée de sa pipe. La vieille grand'mère, assise en face de moi, tenait ses deux mains jointes sous «on menton, avec le geste des pauvres femmes qui écoutent la parole de Dieu, accroupies sur le pavé des temples. Beppo était descendu du mur de la terrasse, où il était assis tout à l'heure. Il avait placé, sans bruit, sa guitare sur le plancher. Il posait sa main n plat sur le manche, de peur que le vent ne fît résonner les cordes. Graziella, qui se tenait ordinairement un peu loin, se rapprochait insensiblement de moi, comme si elle eût été fascinée par une puissance d'attraction cachée dans le livre.

Adossée au mur de la terrasse, au pied duquel j'étais étendu moimême, elle se rapprochait de plus en plus de mon côté, appuyée sur sa main gauche, qui portait à terre, dans l'attitude du gladiateur blessé. Elle regardait avec de grands yeux bien ouverts tantôt le livre, tantôt mes lèvres d'où coulait le récit; tantôt le -vide entre mes lèvres et le livre, comme si elle eût cherché du regard l'invisible esprit qui

1 Extrait de Graziella. Lamartine et son ami de Virieu habitaient alors dans la famille d'un pêcheur de Procida, où se passa cet épisode.

me l'interprétait. J'entendais son souffle inégal s'interrompre ou se précipiter, suivant les palpitations du drame, comme l'haleine essouflée de quelqu'un qui gravit une montagne et se repose pour respirer de temps en temps. Avant que je fusse arrivé au milieu de l'histoire, la pauvre enfant avait oublié sa réserve un peu sauvage avec moi. Je sentais la chaleur de sa respiration sur mes mains. Ses cheveux frissonnaient sur mon front. Deux ou trois larmes brûlantes, tombées de ses joues, tachaient les pages tout près de mes doigts.

Excepté ma voix lente et monotone, qui traduisait littéralement à cette famille de pêcheurs ce poème du cœur, on n'entendait aucun bruit que les coups sourds et éloignés de la mer, qui battait la côte là-bas sous nos pieds. Ce bruit même était en harmonie avec la lecture. C'était comme le dénouement pressenti de l'histoire, qui groudait d'avance dans l'air au commencement et pendant le cours du récit. Plus ce récit se déroulait, plus il semblait attacher nos simples auditeurs. Quand j'hésitais, par hasard, à trouver l'expression juste pour rendre le mot français, Graziella. qui depuis quelque temps tenait la lampe abritée contre le vent par son tablier, l'approchait tout près des pages et brûlait presque le livre dans son impatience, comme si elle eût pensé que la lumière du feu allait faire jaillir le sens intellectuel à mes yeux et éclore plus vite les paroles sur mes lèvres. Je repoussais en souriant la lampe de ma main sans détourner mon regard de la page, et je sentais mes doigts tout chauds de ses pleurs.

Quand je fus arrivé au moment où Virginie, rappelée en France par sa tante, sent pour ainsi dire le déchirement de son être en deux, et sVtlurce de consoler Paul sous les bananiers, en lui parlant de retour et en lui montrant la mer qui va l'emporter, je fermai le volume et je remis la lecture au lendemain.

Ce fut un coup au cœur des pauvres gens. Graziella se mil à genoux devant moi, puis devant mon ami, pour nous supplier d'achever l'histoire. Mais ce fut eu vain. Nous voulions prolonger l'intérêt pour elle, le charme de l'épreuve pour nous. Elle arracha alors le livre de mes mains. Elle l'ouvrit comme si elle eût pu, à force de volonté, en comprendre les caractères. Elle lui parla, elle l'embrassa. Elle le remit respectueusement sur mes genoux, en joignant les mains et en me regardant en suppliant.

Sa physionomie, si sereine et si souriante dans le calme, mais un peu austère, avait pris tout à coup dans la passion et dans l'attendrissement sympathique de ce récit quelque chose de l'animation, du désordre et du pathétique du drame.

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Jérusalem1.

Au delà des deux mosquées et de remplacement du temple, Jérusalem tout entière s'étend et jaillit, pour ainsi dire, devant nous, sans que l'œil puisse en perdre un toit ou une pierre, et comme le plan d'une ville en relief que l'artiste étalerait sur une table. Cette ville, non pas comme on nous l'a représentée, amas informe et confus de ruines et de cendres sur lequel sont jetées quelques chaumières d'Arabes ou plantées quelques tentes de Bédouins ; non pas comme Athènes, chaos de poussières et de murs écroulés où le voyageur cherche en vain l'ombre des édifices, la trace des rues, la vision d'une ville : mais ville brillante de lumière et de couleur, présentant noblement aux regards ses murs intacts et crénelés, sa mosquée bleue avec ses colonnades blanches, ses milliers de dômes resplendissants sur lesquels la lumière d'un soleil d'automne tombe et rejaillit en poussière éblouissante, les façades de ces maisons teintes par le temps et par les étés de la couleur jaune et dorée des édifices de Paestum ou de Rome, ses vieilles tours, gardiennes de ses murailles, auxquelles il ne manque ni une pierre, ni une meurtrière, ni un créneau, et enfin, au milieu de cet océan de maisons et de cette nuée de petits dômes qui les recouvrent, un dôme noir et surbaissé, plus large que les autres, dominé par un autre dôme blanc : c'est le Saint-Sépulcre et le Calvaire ; ils sont confondus et comme noyés, de là, dans l'immense dédale de dômes, d'édifices et de rues qui les environnent, et il est difficile de se rendre compte ainsi de l'emplacement du Calvaire et de celui du Sépulcre, qui, selon les idées que nous doune l'Evangile, devraient se trouver sur une colline écartée hors des murs, et non dans le centre de Jérusalem. La ville, rétrécie du côté de Sion, se sera sans doute agrandie du côté du nord pour embrasser dans son enceinte les deux sites qui font sa honte et sa gloire, le site du supplice du Juste et celui de la résurrection de l'Homme-Dieu !

Voilà la ville du haut de la montagne des Oliviers. Elle u'a pas d'horizon derrière elle, ni du côté de l'occident, ni du côté du nord. La ligne de ses murs et de ses tours, les aiguilles de ses nombreux minarets, les cintres de ses dômes éclatants, se découpent à nu et

* Extrait du Voyage en Orient. Comparer avec la description de Chateaubriand, dans Itinéraire de Paris à Jérusalem et celle de Pierre Loti, beaucoup plus complète ; lire aussi celle du Père Didon, dans le Christ.

crûment sur le bien d'un ciel d'Orient, et la ville, ainsi portée el présentée sur son plateau large et élevé, semble briller encore de loutc l'antique splendeur de ses prophéties, ou n'attendre qu'une parole [tour sortir tout éblouissante de ses di\-sopt mines successives, et devenir cette Jérusalem qui sort du sein du désert, hriHiinte de clarté !

C'est la vision la plus éclatante que l'œil puisse avoir d'une ville qui n'est plus: car elle semble être encore e! rayonner comme uni1 ville pleine de jeunesse et de vie : et cependant, si l'ou j regarde avec plus d'attention, on sent que ce n'est plus eu effet qu'une lielle vision de la ville de David et de Salomon. Aucun bruit ne s'élève de ses places et de ses rues ; il n'y a plus de routes qui inénenl à ses porles de l'orient ou de l'occident, du midi ou du septentrion ; il n'y a que quelques souliers serpciilanl au busard entre les rochers, 0(1 l'on ne rencontre que quelques Arabes à demis-mis. moulés sur leurs ânes, et quelques chameliers de Hamas, un quelques femmes île lielhléem ou de Jéricho, portant sur leur léle un panier de raisin d'Engaddi. ou une corbeille de colombes qu'elles vont vendre le matin, bous les lérébinthos, hors des portes lie la ville.

Nous ffimes assis tout le jour on face des portes principales de Jérusalem ; nous fîmes le tour des murs, en passant devant toutes les autres portes de la ville. IVrsonne n'entrait, personne ne sortait ; le mendiant même n'élail pas assis contre les bornes, la sentinelle ne se munirait pas sur le seuil : nous ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien; le infime vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi ou d'Herculanum !

La Marseillaise. '

La mer du peuple bouillonnai I à l'approche des Marseillais, Les gardes nationales, les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute cette partie des populalions qui vil des émotions de la rue et qui court à tous les spectacles publics, volaient à leur rencontre. Leurs ligures hâlees, leurs physioiiojmes martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de la poussière des roules, leur coillure phrv-

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gieune, leurs armes bizarres, les canons qu'ils traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et marcher, sous la figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces couplets, alternés par le bruit régulier de leurs pas sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux chœurs de la patrie et de la guerre, répondant, à intervalles égaux, au cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux combats.

Ces paroles étaient chantées sur des notes tour à tour graves et aiguës, qui semblaient gronder dans la poitrine avec les frémissements sourds de la colère nationale, et ensuite avec la joie de la victoire. Elles avaient quelque chose de solennel comme la mort, mais de serein comme l'immortelle confiance du patriotisme. On eût dit un écho retrouvé des Thermopyles. C'était de l'héroïsme chanté.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie dévorant les palais et les chaumières ; puis les coups sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache et immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air ruisselaient comme le drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ de bataille. Il faisait frémir; mais le frémissement qui courait avec ses vibrations sur le cœur était intrépide. Il donnait l'élan, doublait les forces, il voilait la mort. C'était Veau de feu de la Révolution, elle distillait dans les sens et dans l'âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime, ta voix enivre l'oreille, l'oreille remue le cœur. L'homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire. L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus. On ne le profane pas dans les occasions vulgaires. Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et qu'on n'en sort qu'à certains jours.

on garde le chant national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui le rend à la fois plus solennel et plus sinistre : la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprécation de la fureur. Il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos victimes à l'échafaud. Le même fer défend le cœur du pays dans la main du soldat et égorge les victimes dans la main du bourreau.

La Marseillaise conserve un retentissement de chant de gloire et de cri de mort ; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle rassure la patrie et fait pâlir les citoyens. Voici son origine.

Il y avait alors un jeune officier d'artillerie en garnison à Strasbourg. Son nom était Rouget de Lisle. Il était né à Lons-le-Saunier, dans ce Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Révolution comme penseur ; il charmait par les vers et par la musique les lentes impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de musicien et de poète, il fréquentait familièrement la maison de Dietrich, patriote alsacien, maire de Strasbourg; la femme et les jeunes filles de Dietrich partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution qui palpitait surtout aux frontières, comme les crispations du corps menacé sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier, elles inspiraient son cœur, sa poésie, sa musique. Elles exécutaient les premières ses pensées à peines écloses, confidentes des balbutiements de son génie.

C'était dans l'hiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La maison de Dietrich était pauvre, sa table frugale, mais hospitalière pour Rouget de Lisle. Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un frère de famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Dietrich regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit : « L'abon- « dance manque à nos festins ; mais qu'importe, si l'enthousiasme ne « manque pas à nos fêtes civiques et le courage aux cœurs de nos sol- « dats ! J'ai encore une dernière bouteille de vin dans mon cellier. « Qu'on l'apporte, dit-il à une de ses filles, et buvons-la à la liberté et « à la patrie 1 Strasbourg doit avoir bientôt une cérémonie patriotique, « il faut que de Lisle puise dans ces dernières gouttes un de ces hym- « nés qui portent dans l'âme du peuple l'ivresse d'où il a jailli. » Les jeunes filles applaudirent, apportèrent le vin, remplirent le verre de

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leur vieux père et du jeune officier jusqu'à ce que la liqueur fût épuisée. Il était minuit. La nuit était froide. De Lisle était rêveur ; son cœur était ému, sa tête échauffée. Le froid le saisit, il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration tantôt dans les palpitations de son âme de citoyen, tantôt sur le clavier de son instrument d'artiste, composant tantôt l'air avant les paroles, tantôt les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pensée qu'il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou du vers était né le premier, et qu'il était impossible de séparer la poésie de la musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et n'écrivait rien.

Accablé de cette inspiration sublime, il s'endormit la tête sur son instrument et ne se réveilla qu'au jour. Les chants de la nuit lui remontèrent avec peine dans la mémoire comme les impressions d'un rêve. Il les écrivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bêchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La femme et les filles du vieux patriote n'étaient pas encore levées. Dietrich les éveilla, il appela quelques amis, tous passionnés comme lui pour la musique, et capables d'exécuter la composition de Rouget de Lisle. La fille aînée de Dietrich accompagnait. Rouget chanta. A la première strophe les visages pâlirent, à la seconde les larmes coulèrent, aux dernières le délire de l'enthousiasme éclata. La femme de Dietrich, ses filles, le père, le jeune officier se jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la patrie était trouvé ; hélas, il devait être aussi l'hymne de la terreur. L'infortuné Dietrich marcha peu de mois après à l'échafaud, aux sons de ces notes nées à son foyer, du cœur de son ami et de la voix de ses filles.

Le nouveau chant, exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour être chanté au commencement et à la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais le répandirent en France en le chantant sur leur route. De là lui vient le nom de Marseillaise. La vieille mère de Rouget de Lisle, royaliste et religieuse, épouvantée du retentissement de la voix de son fils, lui écrivait : « Qu'est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que « chante une horde de brigands qui traverse la France et auquel on « mêle votre nom ? » De Lisle lui-même, proscrit en qualité de royaliste, l'entendit, en frissonnant, retentir comme une menace de mort à ses oreilles en fuyant dans les sentiers des Hautes Alpes. « Gomment appelle-t-on cet hymne ?» demanda-t-il à son guide. «La Marseillaise» lui répondit le paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait semé derrière

lui. Il échappa à peine à la mort. L'arme se retourne contre la main qui l'a forgée. La Révolution en démence ne reconnaissait plus sa propre voix l

La mort des Girondins1.

A dix heures, les exécuteurs entrèrent pour préparer les têtes des condamnés au couteau, et pour lier leurs mains. Tous vinrent d'euxmêmes incliner leurs fronts sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes. Gensonné, ramassant une boucle des ses cheveux noirs, les tendit à l'abbé Lambert, en suppliant le prêtre de remettre ces cheveux à sa femme, dont il lui indiqua la retraite : « Dis-lui que c'est tout ce « que je peux lui envoyer de mes restes, mais que je meurs en lui « adressant toutes mes pensées. » Vergniaud tira sa montre, écrivit, avec la pointe d'une épingle, quelques initiales et la date du 30 octobre dans l'intérieur de la boîte d'or; il glissa la montre dans la main d'un des assistants pour qu'on la remît à une jeune fille qu'il aimait d'un amour de frère, et qu'il se proposait, dit-on, d'épouser plus tard. Tous eurent un nom, une amitié, un amour, un regret qu'ils laissèrent échapper pendant ces apprêts; presque tous, quelques reliques d'euxmêmes à envoyer à ceux qu'ils laissaient sur la terre. L'espérance d'une mémoire ici-bas est le dernier lien que le mourant retient en quittant la vie. Ces legs mystérieux furent acquittés.

Quand tous les cheveux furent tombés sur les dalles du cachot, les exécuteurs et les gendarmes rassemblèrent les condamnés et les firent marcher en colonne vers la cour du Palais. Cinq charrettes attendaient leur charge. Une foule immense les environnait. Au premier pas hors de la Conciergerie, les Girondins entonnèrent d'une seule voix et comme une marche funèbre la première strophe de la Marseillaise, en appuyant avec une énergie significative sur ces vers à double sens :

Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé.

De ce moment ils cessèrent de s'occuper d'eux-mêmes pour ne penser qu'à l'exemple de mort républicaine qu'ils voulaient laisser au peuple. Leurs voix ne retombaient un moment à la fin de chaque strophe que pour se relever plus énergique et plus retentissante au premier vers de

1 Les Girondins étaient les membres du parti républicain modéré opposés aux Jacobins ; on les nommait ainsi parce que les principaux d'entre eux étaient députés de la Gironde.

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la strophe suivante. Leur marche et leur agonie ne furent qu'un chant. Ils étaient quatre sur chaque charrette. Une seule en portait cinq. Le cadavre de Valazé * était couché sur la dernière banquette. Sa tête découverte, cahotée par les secousses du pavé, ballottait sous les regards et sur les genoux de ses amis, obligés de fermer les yeux pour ne pas voir ce livide visage. Ceux-là chantaient cependant comme les autres. Arrivés au pied de l'échafaud, ils s'embrassèrent tous en signe de communion dans la liberté, dans la vie et dans la mort. Puis ils reprirent le chant funèbre pour s'animer mutuellement au supplice et pour envoyer, jusqu'au moment suprême, à celui qu'on exécutait, la voix de ses compagnons de mort. Tous moururent sans faiblesse, Sillery avec ironie ; arrivé sur la plate-forme, il en fit le tour en saluant à droite et à gauche le peuple, comme pour le remercier de la gloire et de l'échafaud. Le chant baissait d'une voix à chaque coup de hache. Les rangs s'éclaircissaient au pied de la guillotine. Une seule voix continua la Marseillaise : c'était celle de Vergniaud, supplicié le dernier2. Ces notes suprêmes furent ses dernières paroles. Comme ses compagnons, il ne mourait pas : il s'évanouissait dans l'enthousiasme, et sa vie commencée par des discours immortels finissait par un hymne à l'éternité de la Révolution.

Telle fut la dernière heure de ces hommes. Ils eurent, pendant leur courte vie, toutes les illusions de l'espérance ; ils eurent en mourant le plus grand bonheur que Dieu réserve aux grandes âmes : le martyre qui jouit de lui-même et qui élève jusqu'à la sainteté de victime l'homme immolé pour sa conviction et pour sa patrie. Les juger serait superflu. Ils ont été jugés par leur vie et par leur mort. Ils eurent trois torts. Le premier, de n'avoir pas eu l'audace de leur opinion, en hésitant à proclamer la république avant le 10 août, à l'ouverture de l'Assemblée législative. Le second, d'avoir conspiré contre la constitution de 1791, qu'ils avaient faite et jurée ; d'avoir ainsi réduit la souveraineté nationale à agir comme faction, prêté leur main au supplice du roi, et forcé la Révolution à employer des moyens cruels. Le troisième, d'avoir, sous la Convention, voulu gouverner quand il fallait combattre.

Ils eurent trois vertus qui rachètent bien des fautes aux yeux de la postérité. Ils adorèrent la liberté. Ils fondèrent la république, cette vérité précoce des gouvernements futurs. Enfin ils moururent pour refuser du sang au peuple. Leur temps les a jugés à mort. L'avenir les a

4 Valazé s'était suicidé après le prononcé du jugement. 8 Vergniaud était le chef des Girondins.

jugés à gloire et à pardon. Ils sont morts pour n'avoir pas voulu permettre à la liberté de se souiller, et l'on gravera sur leur mémoire cette inscription que Vergniaud, leur voix, avait gravée de sa main sur la muraille de son cachot : Plutôt la mort que le crime ! Potins mori quant fœdari t l

Alfred de VIGNY

Né à Loches en 1797, mort à Paris en 1863,

L'école romantique, dans laquelle on classe artificiellement des écrivains différant beaucoup les uns des autres, ne comprend aucun penseur comparable à celui-là. Ce gentilhomme pudique et hautain, qui vécut dans sa tour d'ivoire, a écrit les plus beaux vers philosophiques de la langue française. Son pessimisme métaphysique est absolument décourageant; mais son stoïcisme noble et pur lui a inspiré d'admirables pages que reliront toujours ceux qui goûtent la pensée, la pensée nue, aux prises avec le redoutable problème de la destinée. Gomme prosateur, Alfred de Vigny est aussi grand que comme poète. Son ouvrage intitulé Servitude et grandeur militaires est une admirable étude psychologique du soldat moderne, écrite en une langue excellente dans son genre et parfaitement adaptée au sujet traité.

Richelieu et Louis XIII 2.

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d'armes qui annonçait l'arrivée du prince ; on ouvrit les deux battants ; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.

Il marchait en s'appuyant sur une canne de jonc d'un côté, et de l'autre sur l'épaule de son confesseur, le père Simond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal ; celui-ci s'était levé avec la plus grande peine et ne put faire un pas au devant du Roi, parce que ses jambes malades étaient enveloppées; il fit le geste d'aider le prince à s'asseoir près du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand fauteuil

1 Principales œuvres de Lamartine : Outre ses poésies, lire : Voyage en Orient (1835); Histoire des Girondins (1847); Graziella (1852) et son Cours de littérature qui renferme des parties remarquables. Pour l'étudier, consulter : E. Faguet, XIX siècle; E. Deschanel, Lamartine (1893), Jules Lemaître, Les Contemporains.

* Extrait de Cinq-Mars (1826), curieux roman historique, dans le goût romantique, contenant de très intéressants chapitres. Les faits racontés ici se passèrent quelques mois avant la mort de Richelieu en 1642. Pour étudier les vrais personnages de ce temps, consulter Michelet : Histoire de France, et Hanotaux, Richelieu.

garni d'oreillers, demanda et but un verre d'élixir préparé pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et, seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante :

— Je m'en vais, mon cher Cardinal, je sens que je m'en vais à Dieu ; je m'affaiblis de jour en jour ; ni l'été, ni l'air du Midi ne m'ont rendu mes forces.

— Je précéderai Votre Majesté, répondit le ministre ; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez ; mais, tant qu'il restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

— Et je suis sûr que votre intention était d'ajouter : le cœur pour m'aimer, dit le Roi.

— Votre Majesté en peut-elle douter ? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordant les lèvres, par l'impatience que lui donnait ce début.

— Quelquefois j'en doute, reprit le prince ; tenez, j'ai besoin de vous parler à cœur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j'ai sur la conscience depuis trois ans ; jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret ; et même, si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions contraires à vos intérêts, c'eût été ce souvenir.

C'était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles, qui se dédommagent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu'ils n'osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu'il avait couru un grand danger ; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune, et, pour faciliter l'explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations qu'il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

— Non, non, s'écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous ne m'aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours à l'esprit, dont on me parlait dernièrement encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement : je veux dire le procès d'Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère, et même contre sa cendre.

— N'est-ce que cela, Sire ? dit Richelieu ; sont-ce là mes seules fautes ? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de Votre Majesté par ses détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art qui ne peut être regardé comme coupable à nommer magie des crimes dont le nom révolte

la pudeur, dont le récit eût révélé à l'innocence de dangereux mystères ; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés. . .

— Assez, c'en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, détournant la tête et baissant les yeux en rougissant ; je ne puis en entendre davantage ; je vous conçois, ces tableaux m'offenseraient ; j'approuve vos motifs, c'est bon. On ne m'avait pas dit cela ; on m'avait caché ces vices affreux. Vous êtes- vous assuré des preuves de ces crimes ?

— Je les ai eues toutes entre les mains, Sire ; et quant à la glorieuse Marie de Médicis1, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l'avouer, c'est à elle que je dus toute mon élévation ; elle daigna la première jeter les yeux sur l'évêque de Luçon, qui n'avait alors que vingt-deux ans, pour l'approcher d'elle. Combien j'ai souffert lorsqu'elle me força de la combattre dans l'intérêt de Votre Majesté ! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour vous, je n'en eus et n'en aurai jamais aucun scrupule.

— Vous, à la bonne heure ; mais moi ! dit le prince avec amertume.

— Eh ! Sire, s'écria le Cardinal, le fils de Dieu lui-même vous en donna l'exemple ; c'est sur le modèle de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis ; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés, Dieu m'est témoin que ce fut dans la crainte d'affliger votre cœur et de vous rappeler sa mort que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m'est permis de vous en parler! Je dirai moi-même la première messe à Saint- Denis, quand nous l'y verrons déposée, si la Providence m'en laisse la force.

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu'il n'irait pas plus loin pour ce soir dans la persuasion, se résolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions, et à attaquer l'ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Roi, il dit froidement :

— Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort ?

— Moi ! dit le Roi : on vous a trompé ; j'ai bien entendu parler de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose ; mais je n'ai rien ordonné contre vous.

— Ce n'est pas ce que disent les conjurés, Sire ; cependant j'en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle qu'on se soit trompé. Mais quels avis daignez-vous me donner ?

1 Exilée après la Journée des dupes, la reine-mère était morte à Cologne (1C42), quelque temps avant la conspiration de Cinq-Mars.

— Je... voulais vous dire franchement et entre nous que vous feriez bien de prendre garde à MONSIEUR 1....

— Ah ! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu'il vient de m'envoyer pour vous, et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté même.

Le Roi, étonné, lut :

« Monseigneur, » Je suis au désespoir d'avoir encore manqué à la fidélité que je dois » à Votre Majesté; je la supplie très humblement d'agréer que je lui » en demande un million de pardons, avec un compliment de soumis- » sion et de repentance.

» Votre très humble sujet,

» Gaston »

— Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écria Louis ; osaient-ils s'armer contre moi-même aussi ?

— Aussi, dit tout bas le Cardinal, se mordant la lèvre ; puis il reprit :

— Oui, Sire, aussi ; c'est ce que me ferait croire jusqu'à un certain point ce petit rouleau de papier.

Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d'un morceau de bois de sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi .

— C'est tout simplement un traité avec l'Espagne, auquel, par exemple, je ne crois pas que votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les vingt articles bien en règle. Tout est prévu, la place de sûreté, le nombre des troupes, les secours d'hommes et d'argent.

— Les traîtres ! s'écria Louis agité, il faut les faire saisir : mon frère renonce et se repent ; mais faites arrêter le duc de Bouillon....

— Oui, Sire.

— Ce sera difficile au milieu de son armée d'Italie.

— Je réponds de son arrestation sur ma tête, Sire ; mais ne reste- 1il pas un autre nom ?

— Lequel ?... quoi ?... Cinq-Mars ? dit le roi en balbutiant.

— Précisément, Sire, dit le Cardinal.

— Je le vois bien... mais je crois que l'on pourrait...

— Ecoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est à cheval à la tête de

1 On donnait ce titre au frère du roi.

son parti ; choisissez entre "lui et moi. Livrez l'enfant à l'homme ou l'homme à l'enfant, il n'y a pas de milieu.

— Eh ! que voulez- vous donc si je vous favorise ? dit le Roi .

— Sa tête et celle de son confident.

— Jamais... c'est impossible ! reprit le Roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq- Mars i contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous ; mon cœur souffre de l'idée de sa mort. Pourquoi aussi n'étiez-vous pas d'accord tous les deux ? pourquoi cette division? C'est ce qui l'a amené jusque-là. Vous avez fait mon désespoir : vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes !

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant, et peut-être versait-il des larmes, mais l'inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie, et, sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus longtemps.

— Est-ce ainsi, disait-il avec une parole dure et froide, que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur ? Vous me dites un jour que l'Eglise vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m'apprendre la conjuration ; que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l'aveu de leurs fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore; et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France à l'étranger, qui renverse en un jour l'ouvrage de mes vingt années, soulève les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l'Etat, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la Ligue éteinte par votre père; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Etes- vous prêt au combat ? où donc est votre massue ?

Le Roi, anéanti, ne répondait pas, et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit.

— Je crains qu'il ne vous vienne à l'esprit que c'est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu'un tel adversaire m'importe beaucoup ? En vérité je ne sais à quoi il tient que je ne vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'Etat

1 Cinq-Mars était le favori du roi et faillit supplanter Richelieu.

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dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que, depuis vingt ans que je connais votre cour, je ne suis pas sans m'être assuré quelque retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-être qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d'un tel règne! Que répondrez- vous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, comme ils l'ont fait à Henri IV sur son trône: «Partagez-nous tous les grands gouvernements à titres héréditaires et souveraineté, nous serons contents1 » Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront délivré de Richelieu ; et ce sera plus heureux peut-être, car pour gouverner l'Ilede-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de papiers !

En parlant il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de ce discours ; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d'en prendre une autre.

— Eh bien, monsieur, dit-il, je répondrai que je veux régner par moi seul.

— A la bonne heure, dit Richelieu ; mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaire.

— Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

— Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrête, vous m'appellerez.

Il sonna ; à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal, quatre valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix :

— Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté.

Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution, et fier d'avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l'ouvrage politique. Il fit le tour de l'immense table, et vit autant de portefeuilles que l'on

1 Fait rapporté par Sully dans ses Mémoires.

comptait alors d'empires, de royaumes et de cercles dans l'Europe ; il en ouvrit un, et le trouva divisé en cases, dont le nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui. parce que chaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout était confusion : sur des édits de bannissement et d'expropriation des huguenots de la Rochelle, se trouvaient jetés les traités avec Gustave-Adolphe et les huguenots du Nord contre l'Empire ; des notes sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert, étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils renfermaient et la double interprétation qu'on eût pu donner à chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l'un d'eux étaient ces mots : Sur quatre lignes de l'écriture d'un homme, on peut lui faire un procès criminel. Plus loin étaient entassés les dénonciations contre les huguenots, les plans de république qu'ils avaient arrêtés ; la division de la France en cercles, sous la dictature annuelle d'un chef; le sceau de cet état projeté y était joint, représentant un ange appuyé sur une croix3 et tenant à la main la Bible, qu'il élevait sur son front. A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l'évêque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédemar, ambassadeur et conspirateur à Venise.

(Tandis que Louis XIII cherche à débrouiller ces affaires auxquelles il n'est pas initié, un secrétaire d'Etat entre pour prendre ses ordres. Après un instant d'entretien avec ce dernier, le roi s'aperçoit qu'il est incapable de sortir seul de ce dédale. Un second secrétaire vient et achève, par ses demandes pressantes, la déroute morale du monarque.)

Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du néant qu'il trouvait en lui-même. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu'il inventait. Il se leva, et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l'Europe ; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume ; les révolutions lui apparaissaient comme des Euniénides ; sous chaque

contrée, il crut voir fumer un volcan ; il lui semblait entendre les cri de détresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur des peuples ; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds ; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son cœur.

— Richelieu ! cria-t-ii d'une voix étouffée, en agitant une sonnette ; qu'on rappelle le cardinal !

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue :

— Vous m'avez rappelé, dit-il; que me voulez-vous ?

Louis, renversé sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aigu'é et blanchâtre ; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.

— Régnez, dit-il d'une voix faible.

— Mais... me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou ? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.

— Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.

— Signez donc, reprit Richelieu; ce papier porte : « Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs. »

Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal et signa.

— Laissez-moi, par pitié ! je meurs ! dit-il.

— Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand politique ; je ne suis pas sûr de vous ; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.

« Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront pas les armes ; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté. »

De plus :

« Sa Majesté s'engage à remettre les deux princes ses fils en otage entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son attachement. »

— Mes enfants ! s'écria Louis relevant sa tête, vous osez...

— Aimez-vous mieux que je me retire ? dit Richelieu. Le Roi signa.

— Est-ce donc fini ? dit-il avec un profond gémissement.

Ce n'était pas fini : une autre douleur lui était réservée. La porte s'ouvrit brusquement, et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.

— Que voulez-vous, monsieur ? dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.

Le grand écuyer était d'une pâleur égale à celle du Roi ; et, sans daigner répondre à Richelieu, il s'avança d'un air calme vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir une sentence de mort.

— Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus douce.

— Hélas ! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses ?

— Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans rien répondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris :

— Je me rends parce que je veux mourir, dit-il ; mais je ne suis pas vaincu.

Le Cardinal serra les poings par fureur ; mais il se contraignit.

— Et quels sont vos complices ? dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement, et entr'ouvrit les lèvres pour parler... Le Roi baissa la tête, et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.

— Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince. Et il sortit de l'appartement.

Il s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha droit à celui-ci et lui dit :

— Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter. Tous se regardèrent sans oser l'approcher.

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— Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis, sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.

— Je ne sais ce que je vois, dit le général ; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n'ai Tordre d'arrêter personne.

— Deux ? dit Cinq-Mars : ce ne peut être que de Thou ; hélas ! à ce dévouement je le devine.

— Eh î ne t'avais-je pas aussi deviné ? s'écria celui-ci en se montrant et en se jetant dans ses bras.

Chatterton. i

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