EXTRAITS
« Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n'est pas un droit, c'est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée, de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne Je pouvez taire en conscience. Jeûner, qui trouva la vaccine, eût été un franc scélérat d'en garder une heure le secret ; et comme il n'y a point d'homme qui ne croie ses idées utiles, il n'y en a point qui ne soit le il u de les communiquer et répandre par tous moyeus à lui possibles. Parler est bien, écrire est mieux ; imprimer est excellente chose. Une |KMisée déduite en termes courts et clairs, avec preuves, documents, exemples, quand on l'imprime, c'est un pamphlet et la meilleure action, courageuse souvent, qu'homme puisse faire au monde. Car, si votre pensée est bonne, on en profile; mauvaise, ou la corrige, et fou profite encore. Mais l'abus... sottise que ce mot; ceux qui font inventé, ce sont eux vraiment qui abusent de la presse, eu imprimant ce qu'ils veulent, trornpauC calomniant et empêchant de répondre. Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, brochures, ils ont leurs raisons admirables. J'ai les miennes, et voudrais qu'on en fit davantage, que chacun publiât tout ce qu'il pense et sait ! Les jésuites aussi criaient contre Pascal et l'eussent appelé pamphlétaire, mais le mot n'existait
1 Composé en 18'24. L'auteur fait parler ici un député anglais d«i ses amis, qui est censé lui écrire de Rome. Il veut opposer le libéralisme américain et certaines idées de la Révolution aux théories aristocratiques de la Sainte-Alliance.
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pas encore ; ils l'appelaient tison d'enfer, la même chose en style cagot. Cela signifie toujours un homme qui dit vrai et se fait écouter. Ils repondirent à ses pamphlets par d'autres d'abord, sans succès, puis par des lettres de cachet qui leur réussirent bien mieux. Aussi était-ce la réponse que faisaient d'ordinaire aux pamphlets les gens puissants et les jésuites.
« A les entendre cependant, c'était peu de chose, ils méprisaient les petites lettres, misérables bouffonneries, capables tout au plus d'amuser un moment par la médisance, le scandale ; écrits de nulle valeur, sans fond, ni consistance, ni substance, comme on dit maintenant, lus le matin, oubliés le soir, en somme, indignes de lui, d'un tel homme, d'un savant ! L'auteur se déshonorait en employant ainsi son temps et ses talents ; écrivant des feuilles non des livres, et tournant tout en raillerie, au lieu de raisonner gravement ; c'était le reproche qu'ils lui faisaient, vieille et coutumière querelle de qui n'a pas pour soi les rieurs. Qu'est-il arrivé ? la raillerie, la fine moquerie de Pascal a fait * ce que n'avaient pu les arrêts, les édits, a chassé de partout les jésuites. Ces feuilles si légères ont accablé le grand corps. Un pamphlétaire, en se jouant, met en bas ce colosse craint des rois et des peuples. La Société tombée ne se relèvera pas, quelque appui qu'on lui prête, et Pascal reste grand dans la mémoire des hommes, non par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expériences, mais par ses pamphlets, ses petites lettres...
« Heureuse de nos jours l'Amérique, et Franklin qui vit son pays libre, ayant plus que nul autre aidé à l'affranchir par son fameux Bon Sens, brochure de deux feuilles. Jamais livre ni gros volume ne fit tant pour le genre humain. Car, aux premiers commencements de l'insurrection américaine, tous ces Etats, villes, bourgades, étaient partagés de sentiments ; les uns tenant pour l'Angleterre, fidèles, non sans cause, au pouvoir légitime ; d'autres appréhendaient qu'on ne s'y put soustraire, et craignaient de tout perdre en tentant l'impossible ; plusieurs parlaient d'accommodement, prêts à se contenter d'une sage liberté, d'une charte octroyée, dut-elle être bientôt modifiée, suspendue; peu osaient espérer un résultat heureux de volontés si discordantes. On vit en cet état de choses ce que peut la parole écrite dans un pays où tout le monde lit, puissance nouvelle et bien autre que celle de la tribune. Quelques mots par hasard d'une harangue sont recueillis de quelques-uns ; mais la presse parle à tout un peuple, à tous les peuples à la fois, quand ils lisent comme en Amérique; et de l'imprimé rien ne se perd. Franklin écrivit ; son Bon Sens, réunissant tous les esprits au
parti de l'indépendance, décida cette grande guerre qui, là terminée, continue dans le reste du monde... »
« De la sorte, en Amérique, sans savoir ce que c'est qu'écrivain ni auteur, on écrit, on imprime, on lit autant ou plus que nulle part ailleurs, et des choses utiles, parce que là vraiment il y a des affaires publiques, dont le public s'occupe avec pleine connaissance, sur lesquelles chacun consulté opine et donne son avis. La nation, comme si elle était toujours assemblée, recueille les voix et ne cesse de délibérer sur chaque point d'intérêt commun, et forme ses résolutions de l'opinion qui prévaut dans le peuple, dans le peuple tout entier, sans exception aucune; c'est le bon sens de Franklin. Aussi ne fait-elle point de bévues et se moque des cabinets, des boudoirs * même peut- *Hre.
)> De semblables idées dans vos pays de boudoirs ne réussiraient pas, je le crois, près des dames. Cette forme de gouvernement s'accommode mal des pamphlets et de la vérité naïve. Il ferait beau parler i)ou sens, alléguer l'opinion publique à Mademoiselle de Pisselen, à Mademoiselle Poisson, à Madame du B..., à Madame du G.... Elles éclateraient de rire les aimables personnes eu possession chez vous de gouverner l'Etat, et puis feraient coffrer le bon sens et Franklin et l'opinion. Français charmants ! sous l'empire de la beauté, des grâces. vous êtes un peuple courtisan, plus que jamais maintenant. Par la révolution, Versailles s'est fondu dans la nation ; Paris est devenu rOeil-de-Bctfuf. Tout le monde en France fait sa cour. C'est, votre art, l'art de plaire dont vous tenez école, c'est le génie de votre nation. L'Anglais navigue, l'Arabe pille, le Grec se bat pour être libre, le Français fait la révérence et sert ou veut servir; il mourra s'il ne sert. Vous êtes, non le plus esclave, mais le plus valet de tous les peuples.
» C'est dans cet esprit de valetaille que chez vous chacun craint d'être appelé pamphlétaire. Les maîtres n'aiment point que l'on parle au public ni de quoi que ce soit ; sottise de Rovigo qui, voulant de l'emploi, fait, au lieu d'un placet, un pamphlet où il a beau dire : comme j'ai servi, je servirai, on ne l'écoute seulement pas, et le voilà sur le pavé. Le vicomte pamphlétaire est placé, mais comment ? Ceux qui l'ont mis et maintiennent là n'en voudraient pas chez eux. Il faut des gens discrets dans la haute livrée, comme dans tout service, et n'est pire valet que celui qui raisonne : peusez donc s'il imprime, et des
1 Allusion à l'influence exercée par les dames de l'aristocratie sous la Restaurât ion.
brochures encore ! Quand M. de Broe" ' vous appela pamphlétaire, c'était comme s'il vous eût dit : « Malheureux, qui n'aura jamais ni places ni gages ; misérable, tu ne seras dans aucune antichambre, de la vie n'obtiendras une faveur, une grâce, un sourire officiel ni un regard auguste. » Voilà ce qui fit frissonner et fut cause qu'on s'éloigna de vous, quand on entendit ce mot.
» En France, vous êtes tous honnêtes gens, trente millions d'honnêtes gens qui voulez gouverner le peuple par la morale et la religion. Pour le gouverner on sait bien qu'il ne faut pas lui dire vrai. La vérité est populaire, populace même, s'il se peut dire, et sent tout à fait la canaille, étant l'antipode du bel air, diamétralement opposée au ton de la bonne compagnie. Ainsi le véridique auteur d'une feuille ou brochure un peu lue, a contre lui de nécessité tout ce qui ne veut pas être peuple, c'est-à-dire tout le monde chez vous. Chacun le désavoue, le renie. S'il s'en trouve toujours, néanmoins, par une permission divine, c'est qu'il est nécessaire qu'il y ait du scandale. Mais malheur à celui par qui le scandale arrive, qui sur quelque sujet important et d'un intérêt général dit au public la vérité. En France, excommunié, maudit, enfermé par faveur à Sainte-Pélagie, mieux lui vaudrait n'être pas né.
» Mais c'est là ce qui donne créance à ses paroles, la persécution. Aucune vérité ne s'établit sans martyrs, excepté celles qu'enseigne Euclide. On ne persuade qu'en souffrant pour ses opinions: et saint Paul disait : « Croyez-moi, car je suis souvent en prison.» S'il eût vécu à l'aise et se fût enrichi du dogme qu'il prêchait, jamais il n'eût fondé la religion du Christ. Jamais J.... ne fera de ses homélies que des emplois et un carrosse. Toi donc, vigneron, Paul-Louis, qui seul en ton pays consens à être homme du peuple, ose encore être pamphlétaire et le déclarer hautement. Ecris, fait pamphlet sur pamphlet, tant que la matière ne te manquera. Monte sur les toits, prêche l'Evangile aux nations, et tu en seras écouté, si l'on te voit persécuté; car il faut cette aide, et tu ne peux rien faire sans M. de Bro'é. C'est à toi de parler et à lui de montrer par son réquisitoire la vérité de tes paroles. Vous entendant ainsi et secondant l'un l'autre, comme Socrate et Anytus 2, vous pouvez convertir le monde. »
Voilà l'épître que je reçois de mon tant bon ami sir John, qui, sur les pamphlets, pense et me conseille au contraire de M. Arthus Ber-
1 Procureur général qui avait parlé contre P.-L. Courier à la cour d'assises. * Un des chefs de la démocratie athénienne qui lit condamner Socrate.
trand !. Celui-ci ne voit rien de si abominable, l'autre rien de si beau. Quelle différence ! et remarquez : le Français léger ne fait cas que des gros volumes, le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes ; contraste singulier, bizarrerie de nature ! Si je pouvais compter que delà l'Océan les choses sont ainsi qu'il me les représente, j'irais; mais j'entends dire que là, comme en Europe, il y a des Excellences et, bien pis, des héros2. Ne partons pas, mes amis, n'y allons point encore. Peut-être, Dieu aidant, peut-être aurons-nous ici autant de liberté, à tout prendre, qu'ailleurs, quoi qu'en dise sir John. Bonhomme, en vérité ! J'ai peur qu'il ne s'abuse, me croyant fait pour imiter Socrate jusqu'au bout. Non, détournez ce calice : la ciguë est amère, et le monde de soi se convertit assez sans que je m'en mêle, chétif . Je serais la mouche du coche qui se passera bien de mon bourdonnement. Il va, mes chers amis, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous paraît lente, c'est que nous vivons un instant. Mais que de chemins il a fait depuis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter 3.
Benjamin CONSTANT
Né à Lausanne en 1767, mort à Paris en 1830.
C'était une intelligence d'élite que la crainte de trop céder à l'enthousiasme et la manie de l'ironie gâtèrent complètement. En politique, il se montra d'une versatilité qui rendit suspect son libéralisme de dilettante et l'empêcha toujours de jouer un rôle en rapport avec ses talents. Gomme écrivain, il déploya de grandes qualités d'analyste, mais ne parvint jamais au grand art. Son style manque généralement d'éclat et de force ; il est certainement inférieur à celui des deux écrivains précédents, qui forment avec Benjamin Constant le groupe des derniers classiques.
Lettre à la comtesse de Nassau.
Brunswick, ce 24 mai 1794.
Croyez-moi, ma chère tante, vous me faites tort de me soupçonner d'insensibilité!
1 Un des jurés qui condamnèrent P.-L. Courier.
* Ironique. Il veut dire des gens qui se posent en héros pour exploiter le peuple.
8 Lire : Oeuvres de P.-L. Courier, édit. A. Carrel, et l'étude de Lanson daus Histoire de la littérature française.
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Revoyez mon éducation1, cette vie errante et décousue, ces objets de vanité dont on a allaité mon enfance, ce ton d'ironie qui est le style de ma famille, cette affectation de persifler le sentiment, de n'attacher du prix qu'à l'esprit et à la gloire, et demandez si c'est étonnant que ma jeune tête se soit montée à ce genre. J'en ai trop souffert pour ne pas l'abjurer. J'ai trop senti qu'on a beau se piquer de se mettre au-dessus des côtés touchants pour ne voir que les côtés ridicules, ou ne sonde pas les profondeurs ; le plaisir d'àmour-propre que cette manie donne n'équivaut pas à une minute où l'on sent. Je suis fatigué de mon propre persiflage, je suis fatigué d'entourer mon cœur d'une triste atmosphère d'indifférence qui me prive des sensations les plus douces. Puisque ce faste de dédaiu ne m'a pas rendu heureux, au diable la gloire d'être supérieur à ceux qui sentent; j'aime mieux la folie de l'enthousiasme, si ce qui rend heureux est folie, que celte funeste sagesse, et quand ce ne serait que par égoïsme et par calcul, je veux cesser d'être calculateur et égoïste. Reviens donc, confiance que je m'applaudissais de ne pas avoir, revenez donc, passions que j'ai amorties, plaisirs simples et doux que j'ai repoussés, vertus obscures et journalières que je me suis fait un mérite de mépriser, sentiments d'amour, d'amitié, de bienveillance, heureuse crédulité qu'on m'a arrachée par de précoces et fastueuses leçons, revenez !
Je pense comme vous sur Dumouriez. Vous voyez que le plan n'a pas réussi, et que les Autrichiens qui se croient déjà à Paris ont à peine trois lieues dans le territoire de la République française, et n'ont pas encore, que je sache, uue forteresse. Dumouriez, je pense, se trouvera mal de son opération ; on ne peut avoir aucune confiance en lui. et quand son caractère le permettrait on n'en aurait pas; devinez pourquoi ? C'est qu'il a de l'esprit ! Vous ne sauriez croire à quel point, surtout depuis la Révolution française, nos bons Allemands détestent l'esprit, ils le croient jacobin par sa nature ; il est vrai que c'est un diable d'être. On achète le courage, l'adresse, le travail, la raison des gens. Mais l'esprit, jamais ! Il est toujours indépendant, et lors même que l'intérêt le fait céder ou seconder ce qu'il désapprouve, il a toujours l'air de protester contre : aussi répétera- t-on sans cesse comme le père Ganago . «Point d'esprit, monseigneur, point d'esprit.... »
Ce que vous me dites de l'effet de la guerre en Suisse est bien vrai. Nous sommes plus heureux en Allemagne, on tuerait 10 000 hommes
i Dans une de ses études, Philippe Godet a fait remarquer combien cette page éclaire l'âme mystérieuse et déconcertante de Benjamin Constant.
qu'il n'en serait pas question. Dans toutes les gazettes nous voyons : On a remporté une grande victoire contre les rebelles et nous n'avons fait aucune perte ; il y a eu des nôtres 500 ou 1000 hommes de tués ! Mme de Se vigne écrivait à la prise de je ne sais quelle grande ville : «Quelle heureuse victoire ! Pas un homme de marque, rïen que des soldats de tués ! »
J'ai fait une petite course, dans un petit pays voisin, qui offre un spectacle assez singulier ; les hommes sont vendus et partis, les femmes labourent, les enfants de six ans travaillent aux grands chemins. L'heureuse distribution ! On vient de donner au quartier général un grand exemple de justice qui j'espère produira les effets les plus heureux. Un vieux médecin de soixante-dix ans soupçonné de jacobinisme et livré par son maître, a reçu au camp 30 coups sur Je dos, a été exposé 24 heures aux postes avancés de 50 000 héros à 5 sols par jour, a reçu eu sortant 30 autres coups et est mort des suites de ce châtiment, dit la (iazette, châtiment d'autant plus louable qu'il n'avait été précédé ni de preuves, ni de procès, ni même d'accusation ; le tout pour la plus grande gloire de Dieu et des rois. Celui de Prusse y était ! Quant à vos émigrés, je respecte trop leur sensibilité pour qu'ils ne soient jamais affligés du spectacle des ruines de leur patrie. Les Anglais me paraissent des gens qui se saignent à extinction de peur d'une apoplexie et qui se coupent bras et jambes pour ne pas faire de sauts périlleux . Grand bien leur fasse ; j'aimerais autant me rendre cul-de-jatte dans le but de modérer ma marche. Les médecines de précaution peuvent être bonnes, mais jamais je n'ai vu tuer un homme sain pour l'empêcher d'être malade ; au reste on ne peut disconvenir que la recette ne soit infaillible.
Adieu, ma chère tante, je vous embrasse tendrement ; portez-vous bien, je vous prie.
Sur la cocarde tricolore. 1
Le ministre que je remplace à cette tribune aurait dû, avant de faire peser une accusation, au moins imprudente, sur les orateurs qu'il a voulu réfuter, se rappeler que les éloges qu'ils ont pu donner à ce qui
1 Le général Foy ayant parlé à la Chambre française do la glorieuse cocarde tricolore, le ministre de la justice demanda que l'orateur fût rappelé à l'ordre: Henjamin Constant répondit au ministre (7 février 1821).
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fut pendant trente ans un signe de gloire, ne sont venus que parce qu'une seule épithète bien naturelle en parlant des hommes qui ont contribué à la gloire française, avait été prononcée par un des préopinants et repoussée à l'instant par des murmures que je ne puis caractériser1. Cette épithète qui a excité un étrange et un imprudent scandale... (Murmures à droite)... oui, un imprudent scandale; si cette épithète n'avait été relevée, et si Ton n'avait pas, je ne sais pas sous quel prétexte, demandé le rappel à l'ordre pour cette épithète, il n'y aurait eu ni ces éloges qui devenaient une défense légitime, ni aucun symptôme de cette agitation et de cette effervescence qui, malheureusement, depuis quelque temps, troublent cette Chambre.
Oui, messieurs, vous chercherez en vain à vous le déguiser, nous voulons ce qui existe et uous saurons le défendre ; mais, comme Français, nous ne devons pas souffrir qu'on flétrisse le passé. Dites, et vous aurez raison, que ceux qui arboreraient aujourd'hui un autre signe que la cocarde blanche, seraient en révolte ; mais ne murmurez pas quand on dit que la cocarde tricolore a été portée avec gloire à l'extérieur comme à l'intérieur. N'essayez pas de rattacher à ces couleurs des excès épouvantables qui. comme on l'a très bien dit, n'ont pas plus de rapport avec la cocarde tricolore que la Saint-Barthélémy avec la cocarde blanche, ou, pour mieux dire, que la Saint-Barthélémy avec la religion: car la liberté est aussi étrangère aux épouvantables excès commis en son nom, que la religion l'a été aux assassinats de la Saint-Barthélémy et à des assassinats plus récents.
C'est par cette déplorable confusion d'idées, dans laquelle je suis fâché qu'un ministre du roi soit tombé, ainsi que plusieurs de nos collègues, qu'on est entré dans cette discussion. Mais non, jamais on ne parviendra à déshonorer les fastes de notre gloire. Ce n'est pas à ceux qui ont occupé des places, et qui portaient alors la cocarde tricolore, à ceux qui ont été chargés de faire exécuter les lois dans les pays conquis sous celte même cocarde ; ce n'est pas à eux, dis-je, à venir la flétrir ; car ils se flétrissent eux-mêmes et ce serait une imprudence bien inconcevable... J'ai cru devoir monter à cette tribune pour faire voir que s'il y a imprudence, elle est tout entière de la part du membre qui. pour une seule épithète, pour une épithète légitime, a voulu faire rappeler son collègue à l'ordre. S'il y a imprudence, elle a été encore plus
1 Cette phrase embarrassée de qui et «le que est excessivement lourde ; les orateurs de la Restauration ont souvent de ces faiblesses de style, qu'on ne trouve pas chez les grands orateurs d'aujourd'hui.
dans les paroles de M. le garde des sceaux, qui est venu représenter comme une provocation peut-être involontaire (et ici je dois lui rendre justice, il n'a pas accusé les intentions) l'éloge naturel d'une cocarde sous laquelle la France est arrivée au plus haut degré de gloire.
Messieurs, ne finirons-nous jamais d'accuser le passé ? Les membres qui tombent dans cette imprudence ne reconnaîtront-ils pas que ce n'est pas là le moyen d'arriver à un ordre stable ? On ne déshérite pas une nation de ce qu'elle a conquis avec tant de gloire. On ne peut pas lui faire mépriser un signe qu'elle a porté et sous lequel, je le répète, «lie s'est élevée à une immortelle renommée. Respectez le passé si vous voulez donner à nos successeurs la leçon de respecter le présent. Nous, nous voulons défendre le présent et la mémoire du passé ; parce que le présent est une espérance, parce que nous croyons que si nous pouvons consolider ce présent et le préserver de l'imprudence des hommes qui l'attaquent sans cesse avec tant d'inconsidération, et j'ose dire avec tant d'extravagance ; si, dis-je, nous pouvons le préserver de leurs attaques, nous aurons la liberté sous laquelle il existe le plus de calme, le plus de douceur et une heureuse réunion de toutes les opinions. Mais ne croyez pas rallier la nation, si vous méprisez la force et sa gloire, si vous méprisez ce signe que l'auguste auteur de la Charte a lui-même arboré en 1789, lorsqu'il est venu lui-même dire que la Révolution était inévitable, qu'elle devait amener les plus heureux changements, et que son auguste frère s'en déclarait le chef. Vous pouvez trouver ces paroles mémorables dans tous les journaux du temps.
Dites, si vous le trouvez nécessaire, que, dans le cours de la Révolution, on a commis des crimes épouvantables ; mais reconnaissez que le motif principal,, esseutiel de la Révolution, était respectable. Apprenez (car peut-être il y a parmi vous des hommes qui n'étaient pas sur les lieux, et qui connaissaient mal les dangers que courait une patrie dont ils étaient absents), apprenez que les mêmes hommes qui ont arboré cette cocarde et qui seraient coupables de l'arborer aujourd'hui, ont défendu ce trône constitutionnel, qu'ils ont été ensevelis dans les cachots pour la défense du trône constitutionnel ; qu'ils ont péri pour la défense de la lit>erté ; car, messieurs, dans nos troubles révolutionnaires, il est tombé plus d'amis que d'ennemis de la liberté, et celaparce que les amis de la liberté étaient restés au poste du danger, tandis que ses ennemis s'étaient mis en sûreté.
J'ai cru devoir vous soumettre ces observations, dans le désir de \oir la lil>erté s'établir à l'ombre de la monarchie constitutionnelle ; je >uis fermement résolu, et ma résolution est partagée par beaucoup de
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membres de cette Chambre, de ne jamais permettre qu'on flétrisse une des époques à la fois les plus glorieuses et les plus malheureuses que jamais une nation ait traversées. *
Alphonse de LAMARTINE
Xé à Mô.con en 1190, mort h Paris en 1869.
Les grands poètes de la période romantique ont généralement été de grands prosateurs. Lamartine ne fait pas exception à cette loi ; c'est même en prose qu'il a écrit ses plus belles œuvres ; aucune de ses poésies n'offre, au point de vue de la forme, la perfection de certaines pages des Girondins. C'est un noble écrivain. Il exprima merveilleusement les mélancoliques langueurs, l'idéalisme chrétien un peu imprécis du romantisme et les généreuses illusions humanitaires des hommes de 1848. Son influence fut très grande. Injustement oublié pendant la réaction réaliste du second empire, il est très goûté maintenant par les esprits d'élite que séduit son platonisme généreux et délicat.
Les deux harpes.
Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites sœurs et moi, à un jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angle très aigu, à en rapprocher les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait frissonner le réseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous imaginions que c'étaient les esprits célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de mes sœurs ; mais un jour nous voulûmes
1 Principales œuvres de Benjamin Constant : Adolphe (1806); De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements (1824-1831) : Discours (1828) ; Journal intime (1895) . — Pour l'étudier, lire : Faguet, Politiques et moralistes au XIX* siècle ; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande.
ALPHONSE DE LAMARTINE 4i
éprouver si les anges joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la belle tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant de l'aiguille, à côté de nous, dans le jardin. Elle se prêta à notre enfantillage, et coupa avec ses ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent mieux tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux blonds d'enfants; et, depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son beau front.
Ces deux harpes, dont les cordes rendent des sons différents selon l'âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu'à travers le réseau blond de ces cordes vivantes, ces deux harpes ne sont-elles pas l'image puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l'homme ? Songe et joie dans la jeunesse, hymne et piété dans les dernières années.
L'automne en Savoie1.
L'automne était doux mais précoce. C'était la saison où les feuilles, frappées le matin par la gelée et colorées un moment de teintes roses, pleuvent à grande pluie des vignes, des cerisiers et des châtaigniers. Les brouillards s'étendaient jusqu'à midi comme de larges inondations nocturnes dans tous les lits des vallées ; ils ne laissaient au-dessus d'eux que les cimes à demi noyées des plus hauts peupliers dans la plaine, les coteaux élevés comme des îles, et les dents des montagnes comme des caps ou comme des écueils sur un océan. Les coups de vent tièdes du midi balayaient toute cette écume de la terre quand le soleil était monté dans le ciel. Ces vents engouffrés dans les gorges de ces montagnes et froissés par ces rochers, ces eaux et ces arbres, avaient
1 Les deux morceaux qui suivent donnent une idée assez complète de ce qu'on peut appeler « l'état d'âme romantique. » Bien qu'ayant été composés en 1849, ils sont pour ainsi dire la transcription en prose de certaines pièces des Méditations poétiques (1820). La nature, pour Lamartine et son école, est une source de douce mélancolie.
des murmures sonores, tristes, mélodieux, puissants ou imperceptibles, qui semblaient parcourir en quelques minutes toute la gamme des joies, des forces ou des mélancolies de la nature. L'âme en était remuée jusqu'au fond. Puis ils s'évanouissaient comme les conversations d'esprits célestes qui ont passé et qui s'éloignent. Des silences comme l'oreille n'en perçoit jamais ailleurs leur succédaient, et assoupissaient en vous jusqu'au bruit de la respiration. Le ciel reprenait sa sérénité presque italienne. Les Alpes se noyaient dans un firmament sans ombre et sans fond ; les gouttes des brouillards du matin tombaient en retentissant sur les feuilles mortes ou brillaient en étincelles sur les prés. Ces heures étaient courtes. Les ombres bleues et fraîches du soir glissaient rapidement, dépliées en linceul sur ces horizons qui avaient à peine joui de leurs derniers soleils. La nature semblait mourir, mais comme meurent la jeunesse et la beauté, dans toute sa grâce et toute sa sérénité.
Un tel pays, une telle saison, une telle nature, une telle jeunesse et une telle langueur de toutes choses autour de moi, était une merveilleuse consonnance avec ma propre langueur. Elle l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées, d'impressions, de communications intimes avec l'infini, de clair-obscur daus mon âme, pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme, mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la nature et Dieu.
Avant l'adieu.
Ce n'était déjà plus l'automne; c'était un doux hiver éclairé et attiédi par des échappées de soleil entre les nuages. Nous nous faisions encore illusion, et nous nous disions que c'était l'automne. Nous avions tant horreur de reconnaître l'hiver qui allait nous séparer !
La neige tombait souvent le matin, par légères taches blanches, sur les roses du Bengale et sur les immortelles du jardin, comme le duvet blanc de cygnes qui auraient mué la nuit, au-dessus des peupliers où nous les voyions traverser l'air. A midi, le soleil fondait cette neige ;
il y avait souvent des heures délicieuses sur le lac1. Le mouvement et l'haleine des eaux y attiédissaient en les réfléchissant les derniers rayons de l'année. Les figuiers, qui pendent des rochers exposés au midi sur les vagues, dans l'abri des anses, avaient encore leurs larges feuilles. Les réverbérations du soleil contre les rochers leur donnaient encore les couleurs, les splendeurs et les chaleurs des soirées d'été. Seulement ces heures étaient rapides comme la chute des rames qui nous promenaient entre ces chauds écueils qui forment la côte du lac, au midi.
La lumière rasante du soleil sur les sapins, les mousses vertes, les oiseaux d'hiver plus richement emplumés, plus sautillants et plus familiers que ceux du printemps ; l'abondance et l'écume serpentante des mille cascades, s'éteridant sur les prés en pente et venant se rencontrer dans les ravins d'où elles tombaient avec des murmures et des éclaboussures sonores du haut des roches lisses et noires dans le lac ; le bruit cadencé des rames, le sillage plaintif de l'aviron qui semblait répaudre, comme» une voix amie cachée sous les flots, des gémissements mystérieux sur nous, en nous accompagnant de ses regrets ; eufin le bien-être que nous éprouvions dans cette atmosphère méridionale l'un près de l'autre, séparés de la terre par ces abîmes d'eau ; tout cela nous inondait encore par moments d'un tel sentiment de volupté d'être, d'une telle plénitude de joie intérieure, d'un tel débordement de paix dans l'amour, que nous aurions défié te ciel même d'y rien ajouter.
Mais cette félicité était mêlée en nous du sentiment qu'elle allait finir: chaque coup de rame retentissait dans nos cœurs, comme un pas du jour qui nous rapprochait de la séparation. Qui sait si demain ces feuilles qui tremblent ne seront pas tombées dans l'eau ? si ces mousses où nous pourrions nous asseoir encore ne seront pas recouvertes d'un lit épais de neige? si ces écueils splendides, ce ciel bleu, ces ondes étincelantes ne seront pas ensevelis par les brouillards de la nuit prochaine dans un océau de pâles et sombres frimas ?
Un long soupir s'échappait de nos poitrines à ces pensées, nous les roulions tous deux en même temps saus oser nous les communiquer. de peur d'éveiller le malheur en le nommant. Oh ! qui n'a pas eu ainsi dans sa vie de ces bonheurs sans sécurité et sans lendemain, où la vie se concentre dans une heure que l'on voudrait rendre éternelle et qu'on sent vous échapper minute à minute, en écoutant le balan-
1 Le lac du Bourget, ou plutôt Le Lac, que Lamartine a reiulu à jamais célèbre par la pièce de vers qui porte ce titre, l'un des chefs-d'œuvre du poète.