Scène de l'empoisonnement
Don Alphonse Qu'est-ce que j'entends dire, Seigneur Gennaro ? Que ce que vous, avez fait ce matin, vous l'avez fait par étourderie et par bravade, et sans intention méchante, que madame la duchesse vous pardonne, et que d'ailleurs vous êtes un vaillant. Par ma mère, s'il en est ainsi, vous pouvez vous retirer sain et sauf à Venise. A Dieu ne plaise que je prive la magnifique république d'un bon domestique et la chrétienté d'un bras fidèle qui porte une fidèle épée, quand il y a dans les eaux de Chypre et de Candie des idolâtres et des sarrasins !
Gennaro A la bonne heure, monseigneur ! Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à ce dénouement. Mais je remercie Votre Altesse. La clémence est une vertu de race royale, et Dieu fera grâce là-haut à qui fera grâce ici-bas.
Don Alphonse.
Capitaine, est-ce un bon service que celui de la république, et combien y gagnez- vous, bon an, mal an ?
Gennaro J'ai une compagnie de cinquante lances, monseigneur, que je défraie et que j'habille. La sérénissime république, sans compter les aubaines et les épaves, me donne deux mille sequins d'or par an.
Don Alphonse Et si je vous en offrais quatre mille, prendriez-vous service chez moi ?
• Gennaro Je ne pourrais. Je suis encore pour cinq ans au service de la république. Je suis lié.
Don Alphonse Comment ? lié ?
1 Drame, représenté en 1833. Cette scène donne une idée suffisante du romanesque mélodramatique qu'affectionne l'école romantique. Lucrèce Borgia a un fils, Gennaro, qu'elle a fait élever secrètement, sans que celui-ci connaisse sa mère. Nature loyale et passionnée, Gennaro a, dans un accès de colère contre les crimes de Lucrèce, enlevé le B du mot Borgia, sur l'écusson de pierre du palais ducal, à Ferrare. La duchesse, furieuse de cette insulte, a demandé la mort du coupable. Quand elle apprend que c'est Gennaro, elle veut le sauver, mais le duc, poussé par la jalousie, la force à verser elle-même au jeune homme le fameux poison des Borgia.
Gennaro Par serment.
Don ALPHONSE, bas à dona Lucrezia.
Il parait que ces gens-là tiennent les leurs, madame.
Haut.
— N'en parlons plus, seigneur Gennaro .
Gennaro Je n'ai fait aucune lâcheté pour obtenir la vie sauve, mais puisque votre altesse me la laisse, voici ce que je puis lui dire maintenant. Votre altesse se souvient de l'assaut de Faenza, il y a deux ans. Monseigneur le duc Hercule d'Esté, votre père, y courut grand péril de la part de deux cranequiniers du Valentinois qui l'allaient tuer. Un soldat aventurier lui sauva la vie.
Don Alphonse Oui, et l'on n'a jamais pu retrouver ce soldat.
Gennaro C'était moi.
Don Alphonse Pardieu, mon capitaine, ceci mérite récompense. — Est-ce que vous n'accepteriez pas cette bourse de sequins d'or ?
Gennaro Nous faisons le serment, en prenant le service de la république, de ne recevoir aucun argent des souverains étrangers. Cependant si Votre Altesse le permet, je prendrai cette bourse et je la distribuerai en mon nom aux braves soldats que voici.
Il montre les gardes.
Don Alphonse Faites.
Gennaro prend la bourse.
— Mais alors vous boirez avec moi, suivant le vieil usage de nos ancêtres, comme bons amis que nous sommes, un verre de vin de Syracuse.
Gennaro Volontiers, monseigneur.
Don Alphonse Et pour vous faire honneur comme à quelqu'un qui a sauvé mon père, je veux que ce soit madame la duchesse elle-même qui vous le verse.
Gennaro s'incline et se retourne pour aller distribuer l'argent aux soldats au
fond du théâtre. Le duc appelle.
— Rustighello l
80 CllRESTOMATHIE FRANÇAISE
Rustighello paraît avec le plateau.
— Pose le plateau là, sur cette table. — Bien.
Prenant dona Lucrezia par la main.
— Madame, écoutez ce que je vais dire à cet homme.
— Rustighello, retourne te placer derrière cette porte avec ton épée nue à la main ; si tu entends le bruit de cette clochette, tu entreras. Va.
Rustighello sort et on le voit se replacer derrière la porte.
— Madame, vous verserez vous-même à boire au jeune homme et vous aurez soin de verser du flacon d'or que voici.
DONA LUCREZIA, pâle et d'une voix faible.
Oui. — Si vous saviez ce que vous faites, et combien c'est une chose horrible, vous frémiriez vous-même, tout dénaturé que vous êtes, monseigneur !
Don Alphonse
Ayez soin de ne pas vous tromper de flacon. — Eh bien, capitaine!
Gennaro, qui a fini sa distribution d'argent, revient sur le devant du théâtre. Le duc se verse à boire dans une des deux coupes d'émail avec le flacon d'argent, et prend la coupe qu'il porte à ses lèvres.
Gennaro Je suis confus de tant de bonté, monseigneur.
Don Alphonse Madame, versez à boire au seigneur Gennaro. — Quel âge avez-vous, capitaine ?
GENNARO, saisissant l'autre coupe et la présentant à la duchesse.
Vingt ans.
Don ALPHONSE, bas à la duchesse qui essaie de prendre le flacon d'argent.
Le flacon d'or, madame !
Elle prend en tremblant le flacon d'or.
— Ah ! çà, vous devez être amoureux ?
Gennaro Qui est-ce qui ne Test pas un peu, monseigneur ?
Don Alphonse Savez-vous, madame, que c'eût été une cruauté que d'enlever ce capitaine à la vie, à l'amour, au soleil d'Italie, à la beauté de son âge de vingt ans, à son glorieux métier de guerre et d'aventure par où toutes les maisons royales ont commencé, aux fêtes, aux bals masqués, aux gais carnavals de Venise, n'est-ce pas, madame ? — Versez donc à boire au capitaine.
Bas.
Si vous hésitez, je fais entrer Rustighello.
Elle verse à boire à Gennaro sans dire une parole.
Gennaro Je vous remercie, monseigneur, de me laisser vivre pour ma pauvre mère1.
DONA LUCREZIA, à part.
Oh! horreur!
Don Alphonse, buvant.
A votre santé, capitaine Gennaro, et vivez beaucoup d'années !
Gennaro Monseigneur, Dieu vous le rende !
Il boit.
DONA LUCREZIA, à part.
Ciel!
Don Alphonse, à part.
C'est fait.
Haut.
Sur ce, je vous quitte, mon capitaine. Vous partirez pour Venise quand vous voudrez.
Bas à doua Lucrezia.
— Remerciez-moi, madame, je vous laisse tête-à-tête avec lui. Vous devez avoir des adieux à lui faire. Vivez avec lui, si bon vous semble, son dernier quart d'heure.
Il sort, les gardes le suivent. DONA LlICREZIA
Gennaro ! — vous êtes empoisonné !
Gennaro Empoisonné, madame !
Dona Lucrezia Empoisonné !
GENNARO
J'aurais dû m'en douter, le vin était versé par vous.
DONA LUCREZIA
Oh ! ne m'accablez pas, Gennaro. Ne m'ôtez pas le peu de force qui me reste et dont j'ai besoin encore quelques instants. Ecoutez-moi. Le duc est jaloux de vous. Le duc ne m'a laissé d'autre alternative que de vous voir poignarder devant moi par Rustighello, ou de vous verser moi-même le poison. Un poison redoutable, Gennaro, un poison dont la seule histoire fait pâlir tout Italien qui sait l'histoire de ces vingt dernières années.
* Gennaro aime passionnément sa mère qu'il ne connaît que par ses lettres et dont il ignore le nom.
82 CHREST0MATH1K FRANÇAISE
GENNARO
Oui, le poison des Borgia !
DONA LUCREZIA
Vous en avez bu. Personne au monde ne connaît de contre-poison à cette composition terrible, excepté le pape, monsieur de Valentinois et moi. Tenez, voyez cette fiole que je porte toujours cachée dans ma ceinture. Cette fiole, Gennaro, c'est la vie, c'est la santé, c'est le salut. Une seule goutte sur vos lèvres et vous êtes sauvé !
Elle veut approcher la fiole des lèvres de Gennaro ; il recule. GENNARO, la regardant fixement.
Madame, qui est-ce qui me dit que ce n'est pas cela qui est du poison ?
DON A LUCREZIA, tombant anéantie sur le fauteuil .
0 mon Dieu ! mon Dieu !
GENNARO
Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia ! Est-ce que vous croyez que je ne me souviens pas du frère de Bajazet ? Oui, je sais un peu d'histoire. On lui fit accroire, à lui aussi, qu'il était empoisonné par Charles VIII, et on lui donna un contre-poison dont il mourut. Et la main qui lui présenta le contre-poison, la voilà, elle tient cette fiole. Et la bouche qui lui dit de le boire, la voici, elle me parle !
DONA LUCREZIA
Misérable femme que je suis !
GENNARO
Ecoutez, madame, je ne me méprends pas à vos semblants d'amour. Vous avez quelque sinistre dessein sur moi. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce moment-ci, cela se lit sur votre visage que vous le savez, et il est aisé de voir que vous avez quelque insurmontable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et peut-être à cette heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'empoisonnant, mais, qui sait ? de ma mère.
DONA LUCREZIA
Votre mère, Gennaro ! vous la voyez peut-être autrement qu'elle n'est. Que diriez-vous si ce n'était qu'une femme criminelle comme moi ?
GENNARO
Ne la calomniez pas. Oh non ! ma mère n'est pas une femme comme vous, madame Lucrèce ! Oh ! je la sens dans mon cœur et je la rêve dans mon âme telle qu'elle est; j'ai son image là, née avec moi ; je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi ; le cœur
d'un fils ne se trompe pas sur sa mère. Je la haïrais si elle pouvait vous ressembler. Mais non, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit bien haut que ma mère n'est pas un de ces démons d'inceste, de luxure et d'empoisonnement comme vous autres, les belles femmes d'à présent. Oh Dieu ! j'en suis bien sûr, s'il y a sous le ciel une femme innocente, une femme vertueuse, une femme sainte, c'est ma mère ! Oh ! elle est ainsi et pas autrement ! Vous la connaissez, sans doute, madame Lucrèce, et vous ne me démentirez point !
DONA LUCREZIA
Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas !
GENNARO
Mais devant qui est-ce que je parle ainsi ? Qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia, les joies ou les douleurs d'une mère? Vous n'avez jamais eu d'enfants, à ce qu'on dit, et vous êtes bien heureuse. Car vos enfants, si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient, madame ? Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère ? Etre le fils de Lucrèce Borgia ! dire ma mère à Lucrèce Borgia ! Oh !...
DONA LUCREZIA
Gennaro ! vous êtes empoisonné, le duc qui vous croit mort peut revenir à tout moment, je ne devrais songer qu'à votre salut et à votre évasion, mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là, pétrifiée, à les entendre.
GENNARO
Madame...
DONA LUCREZIA
Voyons ! il faut en finir. Accablez-moi, écrasez-moi sous votre mépris ; mais vous êtes empoisonné, buvez ceci sur-le-champ !
GENNARO
Que dois-je croire, madame ? Le duc est loyal, et j'ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai offensée. Vous avez à vous venger de moi.
DONA LUCREZIA
Me venger de toi, Gennaro ! — Il faudrait donner toute ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il faudrait verser tout mon sang pour t'empêcher de verser une larme, il faudrait ni'asseoir au pilori pour te mettre sur un trône, il faudrait payer d'une torture de l'enfer chacun de tes moindres plaisirs, que je n'hésiterais pas, que je ne murmurerais pas, que je serais heureuse, que je baiserais tes pieds, mon Gennaro ! Oh ! tu ne sauras jamais rien de mon pauvre misérable cœur, sinon qu'il est plein de toi î Gennaro, le temps presse, le poison marche,
tout à l'heure tu le sentirais, vois-tu ! encore un peu, il ne serait plus temps. La vie ouvre en ce moment deux espaces obscurs devant toi, mais l'un a moins de minutes que l'autre n'a d'années. Il faut te déterminer pour l'un des deux. Le choix est terrible. Laisse-toi guider par moi. Aie pitié de toi et de moi, Gennaro. Bois vite, au nom du ciel !
GENNARO
Allons, c'est bien. S'il y a un crime en ceci, qu'il retombe sur votre tête. Après tout, que vous disiez vrai ou non, ma vie ne vaut pas la peine d'être tant disputée. Donnez.
Il prend la fiole et boit. DONA LUCREZIA
Sauvé ! — Maintenant il faut repartir pour Venise de toute la vitesse de ton cheval. Tu as de l'argent ?
GENNARO
J'en ai.
DONA LUCREZIA
Le duc te croit mort. Il sera aisé de lui cacher ta fuite. Attends ! Garde cette fiole et porte-la toujours sur toi. Dans des temps comme ceux où nous vivons, le poison est de tous les repas. Toi surtout, tu es exposé. Maintenant pars vite.
Lui montrant la porte masquée qu'elle entrouvre.
— Descends par cet escalier. Il donne dans une des cours du palais Négroni. Il te sera aisé de t'évader par là. N'attends pas jusqu'à demain matin, n'attends pas jusqu'au coucher du soleil, n'attends pas une heure, n'attends pas une demi-heure ! Quitte Ferrare sur-le-champ, quitte Ferrare comme si c'était Sodome qui, brûle, et ne regarde pas derrière toi ! Adieu ! — Attends encore un instant. J'ai un dernier mot à te dire, mon Gennaro !
GENNARO
Parlez, Madame.
DONA LUCREZIA
Je te dis adieu en ce moment, Gennaro, pour ne plus te revoir jamais. Il ne faut plus songer maintenant à te rencontrer quelquefois sur mon chemin. C'était le seul bonheur que j'eusse au monde. Mais ce serait risquer ta tête. Nous voilà donc pour toujours séparés dans cette vie ; hélas l je ne suis que trop sûre que nous serons séparés aussi dans l'autre. Gennaro ! est-ce que tu ne me diras pas quelque douce parole avant de me quitter ainsi pour l'éternité ?
GENNARO, baissant les yeux.
Madame...
DONA LUCREZIA
Je viens de te sauver la vie, enfin !
GENNARO
Vous nie le dites. Tout ceci est plein de ténèbres. Je ne sais que penser. Tenez, madame, je puis tout vous pardonner, une chose exceptée.
DONA LUCREZIA
Laquelle ?
GENNARO
Jurez-moi par tout ce qui vous est cher, par ma propre tête puisque vous m'aimez, par le salut éternel de mon àme, jurez-moi que vos crimes ne sont pour rien dans les malheurs de ma mère.
DONA LUCREZIA
Toutes les paroles sont sérieuses avec vous, Gennaro. Je ne puis vous jurer cela.
GENNARO
0 ma mère ! ma mère ! la voilà donc l'épouvantable femme qui a fait ton malheur !
DONA LUCREZIA
Gennaro !
GENNARO
Vous l'avez avoué, madame ! Adieu ! Soyez maudite !
DONA LUCREZIA
Et toi, Gennaro, sois béni !
11 sort. — Elle tombe évanouie sur le fauteuil.
La Cour des Miracles1.
Après avoir couru à toutes jambes pendant quelque temps, sans savoir où, donnant de la tête à maint coin de rue, enjambant maint ruisseau, traversant mainte ruelle, maint cul-de-sac, maint carrefour, cherchant fuite et passage à travers tous les méandres du vieux pavé des Halles, explorant dans sa peur panique ce que le beau latin des chartes appelle tota via, cheminum et viaria, notre poète s'arrêta tout à coup, d'essoufflement d'abord, puis saisi en quelque sorte au collet par un dilemme qui venait de surgir dans son esprit. — Il me semble,
1 Extrait de Notre-Dame de Paris (1831), le roman le plus caractéristique du romantisme français, œuvre très remarquable comme reconstitution du Paris moyen-àgeux. L'imagination de V. Hugo s'y déploie grandiosement en certains chapitres. Le morceau cité ici est un très curieux tableau du quartier des gueux d'alors.
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maître Pierre Gringoire1, se dit-il à lui-même en appuyant son doigt sur son front, que vous courez là comme un écervelé. Les petits drôles n'ont pas eu moins peur de vous que vous d'eux. Il me semble, vous dis-je, que vous avez entendu le bruit de leurs sabots qui s'enfuyait au midi, pendant que vous vous enfuyiez au septentrion. Or de deux choses l'une : ou ils ont pris la fuite, et alors la paillasse, qu'ils ont dû oublier dans leur terreur, est précisément ce lit hospitalier après lequel vous courez depuis ce matin, et que madame la Vierge vous envoie miraculeusement pour vous récompenser d'avoir fait en son honneur une moralité accompagnée de triomphes et mômeries : ou les enfants n'ont pas pris la fuite, et dans ce cas ils ont mis le brandon à la paillasse, et c'est là justement l'excellent feu dont vous avez besoin pour vous réjouir, sécher et réchauffer. Dans les deux cas, bon feu ou bon lit, la paillassse est un présent du ciel. La benoîte Vierge-Marie qui est au coin de la rue Mauconseil n'a peut-être fait mourir Jehan Moubon que pour cela ; et c'est folie à vous de vous enfuir ainsi sur traîne-boyau, comme un Picard devant un Français, laissant derrière vous ce que vous cherchez devant ; et vous êtes un sot !
Alors il revint sur ses pas, et, s'orientant et furetant, le nez au vent et l'oreille aux aguets, il s'efforça de retrouver la bienheureuse paillasse, mais en vain. Ce n'était qu'intersections de maisons, culs-de-sac, pattes-d'oie, au milieu desquelles il hésitait et doutait sans cesse, plus empêché et plus englué dans cet enchevêtrement de ruelles noires qu'il ne l'eût été dans le dédalus même de l'hôtel des Tournelles ; enfin il perdit patience et s'écria solennellement : — Maudits soient les carrefours ! c'est le diable qui les a faits à l'image de sa fourche.
Cette exclamation le soulagea un peu, et une espèce de reflet rougeâtre qu'il aperçut en ce moment au bout d'une longue et étroite ruelle acheva de relever son moral. — Dieu soit loué, dit-il, c'est làbas . Voilà ma paillasse qui brûle. Et se comparant au nocher qui sombre dans la nuit : Salve, ajouta-t-il pieusement, salve, maris Stella !
Adressait-il ce fragment de litanie à la Sainte-Vierge ou à la paillasse ? c'est ce que nous ignorons parfaitement.
A peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée, et de plus en plus boueuse et inclinée, qu'il remarqua quelque chose d'assez singulier. Elle n'était pas déserte ; ça et là, dans sa longueur, rampaient je ne sais quelles masses vagues et
* Il s'agit ici du poète du XVI« siècle, l'auteur de sotties très connues; il ne fut pas aussi bohème que V. Hugo le représente.
informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de brin d'herbe en brin d'herbe vers un feu de pâtre.
Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place de son gousset. Gringoire continua de s'avancer, et eut bientôt rejoint celle de ces larves qui se traînait le plus paresseusement à la suite des autres. En s'en approchant, il vit que ce n'était rien autre chose qu'un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux mains, comme un faucheux blessé qui n'a plus que deux pattes. Au moment où il passa près de cette espèce d'araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable : — La buona manda, signor! la buona manciai.
— Que le diable t'emporte, dit Gringoire, et moi avec, si je sais ce que tu veux dire !
Et il passa outre.
Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes, et l'examina. C'était un perclus, à la fois boiteux et manchot, et si manchot et si boiteux, que le système compliqué de béquilles et de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l'air d'un échafaudage de maçons en marche. Grin- goire qui aimait les comparaisons nobles et classiques, le compara, dans sa pensée, au trépied vivant de Vulcain.
Ce trépied vivant le salua au passage, mais en arrêtant son chapeau à la hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à barbe, et en lui criant aux oreilles : — Senor caballero, para comprar un pedaso de pan ! *
— Il parait, dit Gringoire, que celui-là parle aussi ; mais c'est une rude langue, et il est plus heureux que moi, s'il la comprend.
Puis, se frappant le front par une subite transition d'idée : — A propos, que diable voulaient-ils dire ce matin avec leur Esmeralda ?
Il voulut doubler le pas, mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le chemin. Ce quelque chose, ou plutôt ce quelqu'un, était un aveugle, un petit aveugle à face juive et barbue, qui, ramant dans l'espace autour de lui avec un bâton, et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois : Facitote caritatem !
— A la bonne heure, dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un langage chrétien. Il faut que j'aie la mine bien aumônière pour qu'on me demande ainsi la charité dans l'état de maigreur où est ma bourse. — Mon ami (et il se tournait vers l'aveugle), j'ai vendu la
4 La charité, Monsieur, la charité !
* Seigneur chevalier, pour acheter un morceau de pain !
^•*^^-\r ^tt^tt v^w: ï»7iv^'(fï'"r
semaine passée ma dernière chemise; c'est-à-dire, puisque vous ne comprenez que la langue de Gicerp : — Vendidi hebdomade nuper transita ultiman chemisam.
Gela dit, il tourna le dos à l'aveugle, et poursuivit son chemin. Mais l'aveugle se mit à allonger le pas en même temps que lui, et voilà que le perclus, voilà que le cul-de-jatte surviennent de leur côté avec grande hâte et grand bruit d'écuelle et de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s'entre-culbutant aux trousses du pauvre Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson :
— Caritatem! chantait l'aveugle.
— La buona mancia ! chantait le cul-de-jatte.
Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant : — Un pedaso de pan !
Gringoire se boucha les oreilles. — 0 tour de Babel ! s'écria-t-il.
Il se mit à courir. L'aveugle courut. Le boiteux courut. Le cul-dejatte courut.
Et puis, à mesure qu'il s'enfonçait dans la rue, culs-de-jattes, aveugles, boiteux pullulaient autour de lui ; et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie.
Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne sachant trop ce que cela allait devenir, marchait effaré au milieu des autres, tournant les boiteux, enjambant les culs-de-jatte, les pieds empêtrés dans cette fourmilière d'éclopés, comme ce capitaine anglais qui s'enlisa dans un troupeau de crabes.
L'idée lui vint d'essayer de retourner sur ses pas. Mais il était trop tard. Toute cette légion s'était refermée derrière lui, et ses trois mendiants le tenaient. Il continua donc, poussé à la fois par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige qui lui faisait de tout cela une sorte de rêve horrible.
Enfin, il atteignit l'extrémité de la rue. Elle débouchait sur une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la nuit. Gringoire s'y jeta, espérant échapper par la vitesse de ses jambes aux trois spectres infirmes qui s'étaient cramponnés à lui.
— Onde vas, hombre ! i cria le perclus jetant là ses béquilles, et cou-
* Où vas-tu, homme ?
rant après lui avec les deux meilleures jambes qui eussent jamais tracé un pas géométrique sur le pavé de Paris.
Cependant le cul-de-jatte, debout sur ses pieds, coiffait Gringoire de sa lourde jatte ferrée, et l'aveugle le regardait en fac^ avec des yeux flamboyants.
— Où suis-je ? dit le poète terrifié.
— Dans la Cour des Miracles, répondit un quatrième spectre qui les avait accostés.
— Sur mon àrne, reprit Gringoire, je vois bien les aveugles qui regardent et les boiteux qui courent : maïs où est le Sauveur ?
Ils répondirent par un éclat de rire sinistre.
Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n'avait pénétré à pareille heure ; cercle magique où les officiers du Chàtelet et les sergents de la prévôté qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes ; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris, égoût d'où s'échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque nuit ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage, toujours débordé dans les rues des capitales ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous les frelons de l'ordre social ; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué, l'écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies fardées, mendiant le jour, se transfiguraient la nuit en brigands ; immense vestiaire, en un mot, où s'habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris.
C'était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de Paris alors. Des feux autour desquels fourmillaient des groupes étranges y brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagissements d'enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule, noire sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur le soi, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s'effacer dans cetle cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladies, tout semblait être en commun parmi ce peuple, tout allait ensemble, mêlé, confondu, superposé; chacun y participait de tout.
Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l'entour de l'immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les faces vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d'une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.
C'était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique.
Gringoire, de plus en plus effaré, pris par les trois mendiants comme par trois tenailles, assourdi d'une foule d'autres visages qui moutonnaient et aboyaient autour de lui, le malencontreux Gringoire tâchait de rallier sa présence d'esprit pour se rappeler si l'on était à un samedi. Mais ses efforts étaient vains ; le fil de sa mémoire et de sa pensée était rompu ; et, doutant de tout, flottant de ce qu'il voyait à ce qu'il sentait, il se posait cette insoluble question : — Si je suis, cela est-il ? Si cela est, suis-je ?
En ce moment, un cri distinct s'éleva dans la cohue bourdonnante qui l'enveloppait : — Menons-le au roi ! Menons-le au roi !
— Sainte Vierge ! murmura Gringoire, le roi d'ici, ce doit être un bouc.
— Au roi ! au roi ! répétèrent toutes les voix.
On l'entraîna. Ce fut à qui mettrait la griffe sur lui. Mais les trois mendiants ne lâchaient pas prise,:et l'arrachaient aux autres en hurlant : — Il est à nous 1
Le pourpoint déjà malade du poète rendit le dernier soupir dans cette lutte.
Quasimodo1.
Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.
Avec le temps, il s'était formé je ne sais quel lien intime qui unissait le sonneur à l'église. Séparé à jamais du monde par la fatalité de sa naissance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l'enfance dans ce double cercle infranchissable, le pauvre malheureux s'était habitué à ne rien voir dans ce monde au-delà des religieuses murailles qui l'avaient recueilli à leur ombre. Notre-Dame avait été successivement pour lui, selon qu'il grandissait et se développait, l'œuf, le nid, la' maison, la patrie, l'univers.
1 Extrait de Notre-Dame de Paris.
Et il est sûr qu'il y avait une sorte d'harmonie mystérieuse et préexistante entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout petit encore, il se traînait tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel de cette dalle humide et sombre sur laquelle l'ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes bizarres.
Plus tard, la première fois qu'il s'accrocha machinalement à la corde des tours, et qu'il s'y pendit, et qu'il mit la cloche en branle, cela fit à Claude, son père adoptif, l'effet d'un enfant dont la langue se délie et qui commence à parler.
C'est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y dormant, n'en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s'y incruster, pour ainsi dire, à en faire partie intégrante. Ses angles saillants s'emboîtaient (qu'on nous passe cette figure) aux angles rentrants de l'édifice, et il en semblait non seulement l'habitant, mais encore le contenu naturel. On pourrait presque dire qu'il en avait pris la forme, comme le colimaçon prend la forme de sa coquille. C'était sa demeure, son trou, son enveloppe. Il y avait entre la vieille église et lui une sympathie instinctive si profonde, tant d'affinités magnétiques, tant d'affinités matérielles, qu'il y adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. La rugueuse cathédrale était sa carapace.
11 est inutile d'avertir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre les figures que nous sommes obligé d'employer ici pour exprimer cet accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque co-substantiel, d'un homme et d'un édifice. Il est inutile de. dire également à quel point il s'était fait familière toute la cathédrale, dans une si longue et si intime cohabitation. Cette demeure lui était propre. Elle n'avait pas de profondeur que Quasimodo n'eût pénétrée, pas de hauteur qu'il n'eût escaladée. Il lui arrivait bien des fois de gravir la façade à plusieurs élévations et s'aidant seulement des aspérités de la sculpture. Les tours, sur la surface extérieure desquelles on le voyait souvent ramper comme un lézard qui glisse sur un mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si menaçantes, si redoutables, n'avaient pour lui ni vertige, ni terreur, ni secousses d'étourdissement. A les voir si douces sous sa main, si faciles à escalader, on eût dit qu'il les avait apprivoisées. A force de sauter, de grimper, de s'ébattre au milieu des abîmes de la gigantesque cathédrale, il était devenu en quelque façon singe et chamois, comme l'enfant calabrais qui nage avant de marcher, et joue, tout petit, avec la mer.
Du reste, non seulement son corps semblait s'être façonné selon la cathédrale, mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme ? Quel pli avait-elle contracté, quelle forme avait-elle prise sous cette enveloppe nouée, dans cette vie sauvage? c'est ce qu'il serait difficile de déterminer. Quasimodo était né borgne, bossu, boiteux. C'est à grand peine et à grande patience que Claude Frollo était parvenu à lui apprendre à parler. Mais une fatalité était attachée au pauvre enfant trouvé. Sonneur de Notre-Dame à quatorze ans, une nouvelle infirmité était venue le parfaire ; les cloches lui avaient brisé le tympan : il était devenu sourd. La seule porte que la nature lui eût laissée toute grande ouverte sur le monde s'était brusquement fermée à jamais .
En se fermant, elle intercepta l'unique rayon de joie et de lumière qui pénétrât encore dans l'âme de Quasimodo. Cette âme tomba dans une nuit profonde. La mélancolie du misérable devint incurable et complète comme sa difformité. Ajoutons que sa surdité le rendit en quelque façon muet. Car, pour ne pas donner à rire aux autres, du moment où il se vit sourd, il se détermina résolument à un silence qu'il ne rompait guère que lorsqu'il était seul. Il lia volontairement cette langue que Claude Frollo avait eu tant de peine à délier. De là il advenait que, quand la nécessité le contraignait de parler, sa langue était engourdie, maladroite et comme une porte dont les gonds sont rouilles.
Si maintenant nous essayions de pénétrer jusqu'à l'âme de Quasimodo à travers cette écorce épaisse et dure ; si nous pouvions sonder les profondeurs de cette organisation mal faite ; s'il nous était donné de regarder avec un flambeau derrière ces organes sans transparence, d'explorer l'intérieur ténébreux de cette créature opaque, d'en élucider les recoins obscurs, les culs-de-sacs absurdes, et de jeter tout à coup une vive lumière sur la Psyché euchaînée au fond de cet antre, nous trouverions sans doute la malheureuse dans quelque attitude pauvre, rabougrie et rachitique, comme ces prisonniers des plombs de Venise qui vieillissaient ployés en deux dans une boîte de pierre trop basse et trop courte.
Il est certain que l'esprit s'atrophie dans un corps manqué. Quasimodo sentait à peine se mouvoir aveuglément au dedans de lui une âme faite à son image. Les impressions des objets subissaient une réfraction considérable, avant d'arriver à sa pensée. Son cerveau était un milieu particulier : les idées qui le traversaient en sortaient toutes tordues. La réflexion qui provenait de cette réfraction était nécessairement divergente et déviée.
De là mille illusions d'optique, mille observations de jugement, mille écarts où divaguait sa pensée, tantôt folle, tantôt idiote.
Le premier effet de cette fatale organisation, c'était de troubler le regard qu'il jetait sur les choses. Il n'en recevait presque aucune perception immédiate. Le monde extérieur lui semblait beaucoup plus loin qu'à nous.
Le second effet de son malheur, c'était de le rendre méchant. Il était méchant en effet, parce qu'il était sauvage ; il était sauvage, parce qu'il était laid II y avait une logique dans sa nature comme dans la nôtre. Sa force, si extraordinairement développée, était une cause de méchanceté. Malus puer robustus dit Hobbes1.
D'ailleurs, il faut lui rendre cette justice: la méchanceté n'était peut-être pas innée en lui. Dès ses premiers pas parmi les hommes, il s'était senti, puis il s'était vu conspué, flétri, repoussé. La parole humaine pour lui, c'était toujours une raillerie ou une malédiction. En grandissant, il n'avait trouvé que la haine autour de lui. Il l'avait prise. Il avait gagné la méchanceté générale. Il avait ramassé l'arme dont on l'avait blessé.
Après tout, il ne tournait qu'à regret sa face du côté des hommes ; sa cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre, rois, saints, évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n'avaient pour lui qu'un regard tranquille et bienveillant. Les autres statues, celles des monstres et des démons, n'avaient pas de haine pour lui Quasi modo. Il leur ressemblait trop pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses amis, et le bénissaient; les monstres étaient ses amis, et le gardaient. Aussi avait-il de longs épanchements avec eux. Aussi passait-il quelquefois des heures entières, accroupi devant une de ces statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu'un survenait, il s'enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade.
Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore l'univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d'autres espaliers que les vitraux toujours en fleurs, d'autre ombrage que celui de ces feuillages de pierre, qui s'épanouissent chargés d'oiseaux dans la touffe de chapiteaux saxons, d'autres montagnes que les tours colossales de l'église, d'autre océan que Paris qui bruissait à leurs pieds.
Ce qu'il aimait avant tout dans l'édifice maternel, ce qui réveillait
1 Philosophe matérialiste anglais du XVIIe siècle , le même qui a dit : « L'homme est un loup pour l'homme. »
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son âme, et lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu'il tenait si misérablement reployées dans sa caverne, ce qui le rendait parfois heureux, c'étaient les cloches. Il les aimait, les caressait, leur parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l'aiguille de la croisée, jusqu'à la grosse cloche du portail, il les avait toutes en tendresse. Le clocher de la croisée, les deux tours étaient pour lui comme trois grandes cages, dont les oiseaux élevés par lui, ne chantaient que pour lui. C'était pourtant ces mêmes cloches qui l'avaient rendu sourd ; mais les mères aiment souvent le mieux l'enfant qui les a fait le plus souffrir.
Il est vrai que leur voix était la seule qu'il pût entendre encore. A ce titre, la grosse cloche était sa bien-aimée. C'est elle qu'il préférait dans cette famille de filles bruyantes qui se trémoussait autour de lui, les jours de fête. Cette grande cloche s'appelait Marie. Elle était seule dans la tour méridionale avec sa sœur Jacqueline, cloche de moindre taille, enfermée dans une cage moins grande à côté de la sienne. Cette Jacqueline était ainsi nommée du nom de la femme de Jean Montagu, lequel l'avait donnée à l'église, ce qui ne l'avait pas empêché d'aller figurer sans tête à Montfaucon . Dans la deuxième tour il y avait six autres cloches, et enfin les six plus petites habitaient le clocher sur la croisée avec la cloche de bois, que l'on ne sonnait que depuis l 'aprèsdîner du jeudi absolut, jusqu'au matin de la veille de Pâques. Quasimodo avait donc quinze cloches dans son sérail ; mais la grosse Marie était la favorite.
On ne saurait se faire une idée de sa joie, les jours de grande volée. 4AU moment où l'archidiacre l'avait lâché et lui avait dit : — Allez, — il montait la vis du clocher plus vite qu'un autre ne l'eût descendue. Il entrait tout essoufflé dans la chambre aérienne de la grosse cloche ; il la considérait un moment avec recueillement et amour ; puis il lui adressait doucement la parole ; il la flattait de la main, comme un bon cheval qui va faire une longue course. Il la plaignait de la peine qu'elle allait avoir. Après ces premières caresses, il criait à ses aides, placés à l'étage inférieur de la tour, de commencer. Ceux-ci se pendaient aux cables, le cabestan criait, et l'énorme capsule de métal s'ébranlait lentement. Quasimodo, palpitant, la suivait du regard. Le premier choc du battant et de la paroi d'airain faisait frissonner la charpente sur laquelle il était monté. Quasimodo vibrait avec la cloche. Vah ! criait-il avec un éciat de rire insensé. Cependant le mouvement du bourdon s'accélérait et à mesure qu'il parcourait un angle plus ouvert, l'œil de Quasimodo s'ouvrait aussi de plus en plus phosphorique et flamboyant. Enfin la grande volée commençait ; toute la
tour tremblait ; charpentes, plombs, pierres de taille, tout grondait à la fois, depuis les pilotis de la fondation jusqu'au trèfle du couronnement. Quasimodo alors bouillait à grosse écume; il allait, venait; il tremblait avec la tour de la tête aux pieds. La cloche déchaînée et furieuse présentait alternativement aux deux parois de la tour sa gueule de bronze, d'où s'échappait ce souffle de tempête qu'on entend à quatre lieues. Quasimodo se plaçait devant cette gueule ouverte; il s'accroupissait, se relevait avec les retours de la cloche, aspirait ce souffle renversant, regardait tour à tour la place profonde qui fourmillait à deux cents pieds au-dessous de lui, et l'énorme langue de cuivre qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l'oreille. C'était la seule parole qu'il entendît, le seul son qui troublât pour lui le silence universel. Il s'y dilatait comme un oiseau au soleil. Tout à coup la frénésie de la cloche le gagnait ; son regard devenait extraordinaire ; il attendait le bourdon au passage, comme l'araignée attend la mouche, et se jetait brusquement sur lui à corps perdu. Alors, suspendu sur l'abîme, lancé dans le balancement formidable de la cloche, il saisissait le monstre 'airain aux oreillettes, l'étreignait de ses deux genoux, l'éperonnait de ses deux talons, et redoublait de tout le choc et de tout le poids de son corps la furie de la volée. Cependant la tour vacillait ; lui, criait et grinçait des dents, ses cheveux roux se hérissaient, sa poitrine faisait le bruit d'un soufflet de forge, son œil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennissait toute haletante sous lui ; et alors ce n'était plus ni le bourdon de Notre-Dame, ni Quasimodo : c'était un rêve, un tourbillon, une tempête ; le vertige à cheval sur le bruit ; un esprit cramponné à une croupe volante ; un étrange centaure moitié homme, moitié cloche ; une espèce d'Astolphe horrible, emporté sur un prodigieux hippogriffe de bronze vivant *.
La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute la cathédrale je ne sais quel souffle de vie. Il semblait qu'il s'échappât de lui, du moins au dire des superstitions grossissantes de la foule, une émanation mystérieuse qui animait toutes les pierres de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de la vieille église. Il suffisait qu'on le sût là pour que l'on crût voir vivre et remuer les milles statues des galeries et des portails. Et de fait, la cathédrale semblait une créature docile et obéissante sous sa main ; elle attendait sa volonté
* Tout ce morceau donne une idée assez complète de la puissante imagination du poète et de son procédé descriptif. Il y a là une sorte d'évocation étrange, comme seul le romantisme en a trouvé, bien en accord, du reste, avec les superstitions du moyen-âge.
pour élever sa grosse voix ; elle était possédée et remplie de Quasimodo comme d'un génie familier. On eût dit qu'il faisait respirer l'immense édifice. Tl y était partout en effet, il se multipliait sur tous les points du monument. Tantôt on apercevait avec effroi au plus haut d'une des tours un nain bizarre qui grimpait, serpentait, rampait à quatre pattes, descendait en dehors sur l'abîme, sautelait de saillie en saillie, et allait fouiller dans le ventre de quelque gorgone sculptée : c'était Quasimodo dénichant des corbeaux. Tantôt on se heurtait dans un coin obscur de l'église à une sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée : c'était Quasimodo pensant. Tantôt on avisait sous un clocher une tête énorme et un paquet de membres désordonnés se balançant avec fureur au bout d'une corde : c'était Quasimodo sonnant les vêpres ou l 'angélus. Souvent la nuit on voyait errer une forme hideuse sur la frêle balustrade découpée en dentelle qui couronne les tours et borde le pourtour de l'abside : c'était encore le bossu de Notre-Dame. Alors, disaient les voisines, toute l'église prenait quelque chose de fantastique, de surnaturel, d'horrible ; des yeux et des bouches s'y ouvraient çà et là ; on entendait aboyer les chiens, les guivres, les tarasques de pierre qui veillent jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte autour de la monstrueuse cathédrale. Et si c'était une nuit de No'él, tandis que la grosse cloche, qui semblait râler, appelait les fidèles à la messe ardente de minuit, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade qu'on eût dit que le grand portail dévorait la foule et que la rosace la regardait. Et tout cela venait de Quasimodo. L'Egypte l'eût pris pour le dieu de ce temple ; le moyen âge l'en croyait le démon : il en était l'âme. A tel point que, pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre- Dame est aujourd'hui déserte, inanimée, morte. On sent qu'il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c'est un squelette ; l'esprit l'a quitté, on en voit la place, et voilà tout. C'est comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux ; mais plus de regard.
La pièce de deux franos. *
Jean Valjean est un forçat libéré, condamné primitivement pour avoir volé un pain. Il a passé 19 ans au bagne ; lorsqu'il en sort, tout le monde le repousse, excepté l'évêque Myriel qui l'accueille évangéliquement. Jean Valjean, cependant, gangrené par sa vie de misère, vole son bienfaiteur. L'évêque lui pardonne noblement. Alors Jean Valjean se repent et va redevenir honnête nomme. L'épisode suivant précipite la crise morale qui le ramènera au bien.
1 Extrait des Misérables, roman gigantesque un peu chaotique, allant du symbolisme le plus poétique au réalisme le plus cru, où V. Hugo a exprimé ses grandes idées humanitaires, son amour des faibles et des malheureux.
Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient, sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Il se sentait une sorte de colère ; il ne savait contre qui. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice dé son malheur lui avait donné. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fût assez avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus.
Des pensées inexprimables s'amoncelaient ainsi en lui toute la journée.
Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson.
Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un bruit joyeux.
Il tourna la tête et vit venir par le sentier un petit Savoyard d'une douzaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boite à marmotte sur le dos ; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.
Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie, il y avait une pièce de quarante sous.
L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers ta broussaille jusqu'à Jean Valjean.
Jean Valjean posa le pied dessus. Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regardât l'avait vue. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.
— Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance de l'enfant qui se compose d'ignorance et d'innocence, — ma pièce ?
— Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean.
— Petit-Gervais, monsieur.
— Va- t'en, dit Jean Valjean.
— Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. L'enfant recommença :
— Ma pièce, monsieur î
L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre.
— Ma pièce ! cria l'enfant, ma pièce blanche ! mon argent !
Il semblait que Jean Valjean n'entendît point. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor.
. — Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous !
L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : — Qui est là ?
— Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous, s'il vous plaît ! Otez votre pied, monsieur, s'il vous plaît !
Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant :
— Ah çà, ôterez-vous votre pied ! Otez-donc votre pied, voyons.
— Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta :
— Veux- tu bien te sauver !
L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en courant dé toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.
Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.
Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé de la journée ; il est probable qu'il avait la fièvre.
Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il tressaillit ; il venait de sentir le froid du soir.
Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux.
Ce fut comme une commotion galvanique. — Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.
Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans la plaine, debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.
Il dit: — Ah ! et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une trentaine de pas, il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.
Alors il cria de toute sa force : — Petit-Gervais ! Petit-Gervais !
Il se tut et attendit. Rien ne répondit. La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait.
Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un.
Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : — Petit- Gervais ! Petit-Gervais !
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Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.
Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit :
— Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant ?
— Non, dit le prêtre.
• — Un nommé Petit-Gervais ?
— Je n'ai vu personne.
Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.
— Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.... Monsieur le curé, c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il allait. Un de ces Savoyards, vous savez.
— Je ne l'ai point vu.
— Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici? pouvez- vous me dire?
— Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger. Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.
Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre.
— Pour vos pauvres, dit-il.
Puis il ajouta avec égarement :
— Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.
Jean Valjean se mit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise.
Il fit de la sorte un assez long chemin regardanf , appelant et criant, mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi ; ce n'était que des broussailles ou des rochers à fleur de terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : — Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Son cri s'éteignit dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore : — Petit- Gervais ! mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut-là son dernier effort ; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invincible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience ; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: — Je suis un misérable !
Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans l .
1 pans les Misérables, il y a des chapitres très remarquables comme analyses des sentiments ; celui-là en est un ; Victor Hugo s'y montre psychologue.
La mort de Gavroche.1
La scène se passe pendant l'insurrection dite « de la rue Transnonain, » en 1832. Les insurgés, parmi lesquels a pris place un gamin de Paris, Gavroche, sont armés et serrés de près par la garde nationale et la troupe. Les munitions commencent à leur manquer.
Gavroche avait pris un panier à bouteilles dans le cabaret, était sorti par la coupure2, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute.
— Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.3 Gavroche leva le nez :
— Citoyen, j'emplis mon panier.
— Tu ne vois donc pas la mitraille ? » Gavroche répondit :
— Eh bien, il pleut. Après ?
Courfeyrac cria : — Rentre !
— Tout à l'heure, fit Gavroche.
Et d'un bond il s'enfonça dans la rue.
On se souvient que la compagnie Faunicot, en se retirant, avait laissé derrière elle une traînée de cadavres.
Une vingtaine de morts gisaient çà et là, dans toute la longueur de la rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche, une provision de cartouches pour la barricade. La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage tombé dans une gorge de montagne entre deux escarpements à pic peut se figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes de hautes maisons. C'est à peine si d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte, les combattants s'apercevaient. Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche. Dans les plis de ce voile de fumée et grâce à sa petitesse, il put s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger.
Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'au-
1 Extrait des Misérables.
* La coupure, passage pratiqué dans la barricade.
3 Courfeyrac, le chef des insurgés dans le roman de Victor Hugo.
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tre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe vide une noix. De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui. Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.
« Pour la soif », dit-il en la mettant dans sa poche.
A force d'aller en avant, il parvint au point où le brouillard devenait transparent, si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue * massés à l'angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.
Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.
« Fichtre ! fit Gavroche, voilà qu'on me tue mes morts. »
Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda et vit que cela venait de la banlieue 2. Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
chanta :
On est laid à Nanterre, C'est la faute à Voltaire, Et bête à Palaiseau, C'est la faute à Rousseau.
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là, une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :
Je ne suis pas notaire, C'est la faute à Voltaire, Je suis petit oiseau, C'est la faute à Rousseau.
Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :
Joie est mon caractère, C'est la faute à Voltaire, Misère est mon trousseau, C'est la faute à Rousseau.
1 Les tirailleurs de la banlieue, les tirailleurs de la garde nationale de la banlieue, c'est-à-dire des environs de Paris.
* De la banlieue. Il s'agit encore ici des tirailleurs de la banlieue, que Gavroche semble traiter ici avec dédain, comme n'étant pas de vrais Parisiens.
Le spectacle était épouvantable et charmant. — Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un étrange gamin-fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu-follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter :
Je suis tombé par terre, C'est la faute à Voltaire, Le nez dans le ruisseau, C'est la faute à
Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler1.
La Tempête2.
L'ouest était surprenant. Il en sortait une muraille. Une grande muraille de nuée, barrant de part en part l'étendue, montait lentement de
1 Le type qu'a peint ici Victor Hugo est très vrai ; c'est pour cela que le nom est passé en proverbe : on dit maintenant un « gavroche » pour un gamin de Paris.
* Ce morceau, si remarquable au point de vue de la description poétique, renferme des faits très exacts ; le célèbre astronome Faye le cite comme une étude de grande valeur scientifique. Comparer ce morceau avec celui de Pierre Loti dans Pêcheur d'Islande ; la description du marin ne dépasse pas celle du poète.
l'horizon vers le zénith. Cette muraille, rectiligne, verticale, sans une crevasse dans sa hauteur, sans une déchirure à son arête,* paraissait hâtie à l'équerre et tirée au cordeau. C'était du nuage ressemblant à du granit. L'escarpement de ce nuage, tout à fait perpendiculaire à l'extrémité sud, fléchissait un peu vers le nord comme une tôle ployée, et offrait le vague glissement d'un plan incliné. Ce mur de brume s'élargissait et croissait sans que son entablement cessât un instant d'être parallèle à la ligne d'horizon, presque indistincte dans l'obscurité tombante. Cette muraille de l'air montait tout d'une pièce en silence. Pas une ondulation, pas un plissement, pas une saillie qui se déformât ou se déplaçât. Cette immobilité en mouvement était lugubre. Le soleil, blême derrière on ne sait quelle transparence malsaine, éclairait ce linéament d'apocalypse. La nuée envahissait déjà près de la moitié de l'espace. On eût dit l'effrayant talus de l'abîme. C'était quelque chose comme le lever d'une montagne d'ombre entre la terre et le ciel.
C'était en plein jour l'ascension de la nuit.
Il y avait dans l'air une chaleur de poêle. Une buée d'étuve se dégageait de cet amoncellement mystérieux. Le ciel, qui de bleu était devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise énorme. Pas un souffle, pas un flot, pas un bruit. A perte de vue, la mer déserte. Aucune voile d'aucun côté. Les oiseaux s'étaient cachés. On sentait de la trahison dans l'infini.
Le grossissement de toute cette ombre s'amplifiait insensiblement.
La montagne mouvante de vapeurs qui se dirigeait vers les Douvres était un de ces nuages qu'on pourrait appeler les nuages de combat. Nuages louches. A travers ces entassements obscurs, on ne sait quel strabisme vous regarde.
Cette approche était terrible....
Le silence était toujours profond. Les brins d'herbe dans les fentes de l'écueil ne bougeaient pas.
Brusquement le soleil disparut. Gilliatt leva la tête.
La nuée montante venait d'atteindre le soleil. Ce fut comme une extinction du jour, remplacé par une réverbération mêlée et pâle.
La muraille de nuée avait changé d'aspect. Elle n'avait plus son unité. Elle s'était froncée horizontalement en touchant au zénith d'où elle surplombait sur le reste du ciel. Elle avait maintenant des étages. La formation de la tempête s'y dessinait comme dans une section de tranchée. On distinguait les couches de la pluie et les gisements de la
grêle. Il n'y avait point d'éclair, mais une horrible lueur éparse ; car l'idée d'horreur peut s'attacher à l'idée de lumière. On entendait la vague respiration de l'orage. Ce silence palpitait obscurément. Gilliatt, silencieux lui aussi, regardait se grouper au dessus de sa tête tous ces blocs de brume et se composer la difformité des nuages. Sur l'horizon pesait et s'étendait une bande de brouillard couleur cendre, et au zénith une bande couleur plomb ; des guenilles livides pendaient des nuages d'en haut sur les brouillards d'en bas. Tout le fond, qui était le mur de nuages, était blafard, laiteux, terreux, morne, indescriptible. Une mince nuée blanchâtre, transversale, arrivée on ne sait d'où, coupait obliquement, du nord au sud, la haute muraille sombre. Une des extrémités de cette nuée traînait dans la mer. Au point où elle touchait la confusion des vagues, on apercevait dans l'obscurité un étouffement de vapeur rouge. Au dessous de la longue nuée pâle, de petits nuages, très bas, tout noirs, volaient en sens inverse les uns des autres comme s'ils ne'savaient que devenir. Le puissant nuage du fond croissait de toutes parts à la fois, augmentait l'éclipsé, et continuait son interposition lugubre. Il n'y avait plus, à l'est, derrière Gilliatt, qu'un porche de ciel clair qui allait se fermer. Sans qu'on eût l'impression d'aucun vent, une étrange diffusion de duvet grisâtre passa, éparpillée et émiettée, comme si quelque gigantesque oiseau venait d'être plumé derrière ce mur de ténèbres. Il s'était formé un plafond de noirceur compacte qui, à l'extrême horizon, touchait la mer et s'y mêlait dans la nuit. On sentait quelque chose qui avançait. C'était vaste et lourd, et farouche. L'obscurité s'épaississait. Tout à coup, un immense tonnerre éclata.
Gilliatt lui-même ressentit la secousse. Il y a du songe dans le tonnerre. Cette réalité brutale dans la région visionnaire a quelque chose de terrifiant. On croit entendre la chute d'un meuble dans la chambre des géants.
Aucun flamboiement électrique n'accompagna le coup. Ce fut comme un tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d'intervalle, comme lorsque l'on prend position. Puis, apparurent, l'un après l'autre et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets. Pas de grondement. A chaque éclair, tout s'illuminait. Le mur de nuages était maintenant un antre. Il y avait des voûtes et des arches. On y distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s'ébauchaient; des cous semblaient se tendre; des éléphants portant leurs tours, entrevus, s'évanouissaient. Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d'une vapeur blanche, simulait la cheminée d'un
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steamer colossal englouti, chauffant sous la vague et fumant. Des nappes de nuées ondulaient. On croyait voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles, s'enfonçait immobile, un noyau de brouillard dense, inerte, impénétrable aux étincelles électriques, sorte de foetus hideux dans le ventre de la tempête.
Gilliatt subitement sentit qu'un souffle l'échevelait. Trois ou quatre larges araignées de pluie s'écrasèrent autour de lui sur la roche. Puis il y eut un second coup de foudre. Le vent se leva.
L'attente de l'ombre était au comble; le premier coup de tonnerre avait remué la mer, le deuxième fêla la muraille de nuée du haut en bas, un trou se fit, toute l'ondée en suspens versa de ce côté, la crevasse devint comme une bouche ouverte pleine de pluie, et le vomissement de la tempête commença.
L'instant fut effroyable.
Averse, ouragan, fulgurations, fulminations, vagues jusqu'aux nuages, écume, détonations, torsions frénétiques,* cris, rauquements, sifflements, tout à la fois. Déchaînement de monstres.
Le vent soufflait en foudre. La pluie ne tombait pas, elle croulait.
Toute l'immensité en tumulte se ruait sur i'écueil Douvres. On entendait des voix sans nombre. Qui donc crie ainsi ? L'antique épouvante panique était là. Par moments, cela avait l'air de parler, comme si quelqu'un faisait un commandement. Puis des clameurs, des clairons, des trépidations étranges, et ce grand hurlement majestueux que les marins nomment appel de l'Océan. Les spirales indéfinies et fuyantes du vent sifflaient en tordant le flot ; les vagues devenues disques sous ces tournoiements, étaient lancées contre ces brisants comme des palets gigantesques par des athlètes invisibles. L'énorme écume échevelait toutes les roches. Torrents en haut, baves en bas. Puis les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale ne saurait donner l'idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer. La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait. De certains points semblaient immobiles ; sur d'autres le vent faisait vingt toises par seconde. La mer était blanche ; dix lieues d'eau de savon emplissaient l'horizon. Des portes de feu s'ouvraient. Quelques nuages paraissaient brûlés par les autres, et, sur des tas de nuées rouges qui ressemblaient à des Braises, ils ressemblaient à des fumées. Des configurations flottantes se heurtaient et s'amalgamaient, se déformant les unes par les autres. Une eau incommensurable ruisselait. On entendait des feux de pelotons dans le firmament. Il y avait au milieu du plafond
d'ombre une espèce de vaste hotte renversée d'où tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la lumière, les foudres, tant ces penchements du gouffre sont formidables l !
Né à Paris en 1810, mort à Paris en 1857.
Il fut la triste victime de la passion et sa vie s'acheva comme une sorte de naufrage moral où sombrèrent sa dignité et sa conscience ; mais il avait été affreusement malheureux et pleura ses douleurs en vers immortels et en prose merveilleuse. Nul n'a su exprimer comme lui l'incurable souffrance et l'éternel regret que l'amour déçu laisse dans une âme noble. L'auteur des Nuits est le lyrique le plus sincère et le plus poignant de la littérature française. Il est encore autre chose : dans son théâtre, œuvre sans analogue en français, il s'est montré le peintre le plus délicat, le plus exquis, de la fantaisie sentimentale. Dans ce genre-là, il est, avec des qualités supérieures d'imagination, le Marivaux du romantisme.
Le mal du siècle 2.
Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tachait de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes
4 Principales œuvres en prose : Notre-Dame de Paris (1831) ; Les Misérables (1862); Les Travailleurs de la mer (1866). — Pour l'étudier, lire les jugements très divers exprimés dans les ouvrages suivants: E. Dupuy, V. Hugo, l'homme et le poète (1887) ; M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (188!)) ; Ch. Renouvier, V. Hugo le poète (1893) ; Mabilleau, V. Hugo (1893) ; E. Faguet, XIX* siècle. Lire aussi l'étude de M. Ph. Godet, V. Hugo intime d'après sa correspondance {Gazette de Lausanne des 2 et 3 décembre 1896) ; elle fait comprendre certains traits de caractère du poète qu'aucun critique n'avait signalés.
* Musset lui-même fut une des victimes de ce mal qu'il a si bien analysé.
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gens ; c'était l'impôt payé à César, et, s'il n'avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C'était l'escorte qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde, et s'en aller tomber dans une petite vallée d'une île déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n'y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n'y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n'y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières, dans tous les cœurs. Jamais il n'y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d'Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses cauons toujours tonnants, et qui ne laissaient des nuages qu'aux lendemains de ses batailles.
C'était l'air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d'acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu'ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murât invulnérable, et on avait vu passer Tempereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu'on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu'était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante! elle ressemblait si bien à l'espérance, elle fauchait de si verts épis, qu'elle était comme devenue jeune, et qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi ; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux.
Cependant l'immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s'égorger : comme il ne savait pas encore s'il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraël passa sur la route, il l'effleura du bout de l'aile, et le poussa dans l'Océan. Au bruit de sa chute, les puissances' moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleurs, et avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l'Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d'Arlequin.
De même qu'un voyageur, tant qu'il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et le soleil, sans s'apercevoir de ses veilles ni des dangers, mais, dès qu'il est arrivé au milieu de sa famille et qu'il s'asseoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner à son lit : ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s'endormit d'un
si profond sommeil, que ses vieux rois, la croyant morte, l'enveloppèrent d'un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement.
Alors ces hommes de l'Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s'y virent si vieux, si mutilés, qu'ils se souvinrent de leurs fils, afin qu'on leur fermât les yeux. Ils demandèrent ou ils étaient ; les enfants sortirent des collèges, et, ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blticher étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi1.
Alors s'assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé là terre ; ils étaient né au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Ils n'étaient pas sortis de leur ville ; mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale d'Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leur paroisse résonnaient seules dans le lointain.
De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d'autres frappaient aux portes des maisons, et, dès qu'on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants 2. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s'étonnait qu'une seule mort pût appeler tant de corbeaux.
Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s'il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l'argent ; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d'autres se contentaient de lui crier aux oreilles de
1 uAux sauveurs du monde ». Les royalistes disaient alors que la bataille de Waterloo avait sauvé le monde de la tyrannie de Napoléon .
* Allusion aux émigrés qui venaient réclamer leurs biens confisqués par la Révolution et vendus comme biens nationaux.
grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d'aller dans sa grand'salle, que les échos en étaient sonores ; d'autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles *, et à ceux-là il donnait un habit neuf.
Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l'ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et Ton ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lys. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : « Faites-vous prêtres ; » quand ils parlaient d'ambition : « Faites-vous prêtres ; » d'espérance, d'amour, de force, de vie : « Faites-vous prêtres ! »
Cependant il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l'ambition de la guerre aussi ; mais qu'il y en avait une plus belle, qui s'appelait la liberté.
Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d'avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine ; ils se souvinrent d'avoir vu le soir à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d'un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de l'empereur. Il y avait pour eux, dans ce mot de liberté, quelque chose qui leur faisait battre le cœur, à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore.
Ils tressaillirent en l'entendant ; mais en rentrant au logis il virent trois paniers qu'on portait à Clamart : c'étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté.
Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue ; mais d'autres harangueurs, montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait l'ambition, et que la gloire était bien chère ; ils firent voir l'horreur de la guerre, et appelèrent boucheries les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d'eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front comme des fiévreux qui s'éveillent.
Les uns disaient : « Ce qui a causé la chute de l'empereur, c'est que le peuple n'en voulait plu6 ; » les autres : « Le peuple voulait le roi ;
1 L'abeille était l'emblème napoléonien. Allusion aux anciens partisans de l'empereur, aux girouettes, comme on les appelait alors, qui s'étaient ralliés par intérêt au nouveau régime .
non, la liberté ; non, la raison; non, la religion ; non, la constitution anglaise ; non, l'absolutisme ; » un autre ajouta : « Non, rien de tout cela; mais le repos. »
Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens: derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme ; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes... quelque chose de semblable à l'Océan quj sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne saiaquoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire souillant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur uu débris.
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, fils de l'Empire et petitsfils de la Révolution.
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et àl'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs, frottés d'huile se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d'une fortune médiocre prirent un état, et se résignèrent soit & la robe, soit à l'épée ; les plus pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l'affreuse nier de l'action sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l'association et que les hommes sont troupeaux de nature, la politique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la chamhre législative, ou courait à une pièce de théâtre ou Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l'enterrement d'un député libéral. Mais des membres des deux |iarlis opposés, il n'en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentit amèrement le vide de sou existence et la pauvreté île ses mains.
En même temps que la vie au dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un iispcct sunihre et silencieux, l'hypocrisie la plus sévère régnait dans les nueurs ; les idées anglaises m joignant à la dévotion, la gaieté même avait disparu, l'eut-élre
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112 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
était-ce la Providence qui préparait déjà ses voies nouvelles, peut-être était-ce l'ange avant-coureur des sociétés futures qui semait déjà dans le cœur des femmes les germes de l'indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que tout d'un coup, chose inouïe, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d'un côté et les femmes de l'autre ; et ainsi, les unes vêtues de blanc comme des fiancées, les autres vêtus de noirs comme des orphelins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.
Qu'on ne s'y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C'est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions ; mais elle porte en elle-même le deuil, afin qu'on la console.
Or, vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d'angoisse et de douleur épars dans l'univers. Gœthe, le patriarche d'une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d'Allemagne en France. Du fond de son cabinet d'étude, entouré de tableaux et de statues, riche, heureux et tranquille, il regardait venir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byron lui répondit par un cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le mot de l'énigme hideuse dont il s'enveloppait.
Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre ! pardonnez-moi ! vous êtes des demidieux, et je ne su^s qu'un enfant qui souffre. Mais, en écrivant tout ceci, je ne puis m'empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l'espérance et l'amour, la vigne et le soleil, l'azur et la beauté? Sans doute vous connaissiez la vie, et sans doute vous aviez souffert, et le monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines, et vous désespériez, et vos amantes vous avaient trahis, et vos amis, calomniés, et vos compatriotes, méconnus ; et vous aviez le vide dans le cœur, la mort dans les yeux, et vous étiez des colosses de douleur. Mais dites-moi, vous, noble Gœthe, n'y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles forêts d'Allemagne ? Vous pour qui la belle poésie était la
ALFRED DE MUSSEÎ 113
sœur de la science, ne pouvaient-elles * à elles deux trouver dans l'immortelle nature une plante salutaire pour le cœur de leur favori ? Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amant de formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dans ces beaux vases que vous saviez faire, vous qui n'aviez qu'à sourire et à laisser les abeilles vous venir sur les lèvres2. Et toi, et toi, Byron, n'avais-tu pas près de Ravenne, sous les orangers d'Italie, sous ton beau ciel vénitien, près de ta chère Adriatique, n'avais-tu pas ta bien-aimée ? 0 Dieu, moi qui te parle, et qui ne suis qu'un faible enfant, j'ai connu peutêtre des maux que tu n'as pas soufferts, et cependant je crois à l'espérance, et cependant je bénis Dieu.
Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d'une convulsion terrible. Car formuler des idées générales, c'est changer le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Gœthe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruit défendu. Ceux qui ne le lurent pas alors crurent n'en rien savoir. Pauvres créatures ! l'explosion les emporta comme des grains de poussière dans l'abîme du doute universel.
Lorenzaccio. *
4 Lorenzaccio (drame, 1834). Dans cette œuvre d'une beauté presque shakespearienne, Musset a peint une sorte de Junius Brutus italien du XVIe siècle, Lorenzo de Médicis, surnommé Lorenzaccio par le peuple. Lorenzo a conçu le projet de délivrer Florence, sa patrie, de l'infâme tyrannie du duc Alexandre de Médicis son cousin, qui s'appuie sur une garnison allemande. Pour cacher son héroïque dessein, gagner la confiance du tyran et le frapper à coup sûr, il feint d'être vicieux et ignoble comme lui, laisse croire qu'il est lâche et vil, subit peu à peu toutes les hontes. Il finit cependant par souffrir cruellement de la souillure morale qu'il s'est imposée ; il doute de son œuvre, prévoyant que le peuple ne le comprendra pas et se laissera ravir de nouveau la liberté après la victoire. En effet, quand le duc est mort, Florence choisit un autre tyran et Lorenzaccio, dont la tête a été mise à prix, est assassiné par la foule stupide de Venise. Ce drame de Musset est une magnifique peinture de la Florence de 1536, corrompue, vénale et souillée de sang, au milieu de sa richesse.
1 Grammaticalement cette phrase est incorrecte, il faudrait la corriger ainsi : « vous pour qui la belle poésie était la sœur de la science, ne pouviez-vous pas, grâce à elles deux, trouver dans etc., etc.
1 Allusion au mot qu'on avait fait sur Platon : Les abeilles voltigeaient autour de ses lèvres pour prendre le miel de ses paroles.
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