MADAME DE RUM1ÈRES
Oui, elle a été très bien cette petite, hier au soir. Qui est-ce qui se douterait qu'elle vient du faubourg Saint-Denis ? J'avoue que quand Septraonts, qui est un peu mon parent, m'a annoncé son mariage avec la fille des Trois Sultanes (c'est comme cela que j'avais baptisé sa fiancée, à cause de l'enseigne des magasins du père), j'avoue que j'ai trouvé l'alliance un peu risquée pour un Septmonts. Il est vrai qu'il était tellement ruiné et tellement compromis, qu'il fallait être du faubourg Saint-Denis pour lui donner sa fille. Peu à peu, je me suis prise d'amitié pour la pauvrette. Elle était modeste, douce; elle se tenait à sa place, et je pressentais qu'elle serait si malheureuse avec le personnage, qu'elle m'attendrissait. La scène d'hier lui a conquis ses galons1. Il n'a pas été mal non plus, ce petit drôle. Il avait, en allant chercher cette femme et en l'introduisant ici, un certain air qui donnait à cette impertinence une allure chevaleresque. La coquine faisait aussi bonne figure. Ce banquier qui avait diné avec nous et qui payera son mandat, déduction faite du courtage, probablement, tout cela faisait tableau. Le mouvement de la tasse cassée, l'ordre donné d'ouvrir les portes à tout le monde, pour changer l'air, c'était original, c'était amusant. J'ai été enchantée de ma soirée. D'où peut-elle tenir ces grands airs ? Le père Mauriceau est d'une vulgarité qui dépasse la moyenne. Est-ce que la mère?...
RÉMONIN
La mère était une femme très distinguée, très intelligente et irréprochable.
MADAME DE RUMIÈRES, se levant.
Et elle a contre-balancé l'influence du père. Vous croyez à ces choses-là, vous autres savants ! Nous, nous appelons cela la grâce ! Mais pourquoi, puisqu'elle était intelligente, a-t-elle laissé sa fille épouser Septmonts ? Elle aurait pu prendre des informations, et le premier huissier venu l'aurait renseignée. Pourquoi n'a-t-elle pas fait cela?...
RÉMONIN
Elle avait une excuse : elle était morte.
MADAME DE RUMIÈRES
Vous m'en direz tant! Ces mariages-là m'étonnent toujours. Le
* La veille, le duc a introduit, malgré elle, dans le salon de sa femme, une étrangère de conduite douteuse, qui passe pour une aventurière et que personne ne reçoit dans la société. L'affront a été infligé à Catherine devant tous les gens de son monde.
grand avantage qu'il y a à être un bourgeois, le seul même, c'est qu'on peut se marier par inclination. Il est tout naturel qu'une demoiselle Duval épouse un monsieur Durand, tandis qu'il est absolument défendu à une fille de grande maison d'épouser un Duval, si beau, si célèbre qu'il puisse être. Voyez- vous cette carte de visite : « Madame Duval, née Montmorency ! »
RÉMONIN
Mademoiselle Mauriceau voulait aussi se marier selon son origine et son inclination ; mais le père s'était fourré des idées de noblesse dans la tête, et le jeune homme que Catherine aimait, bien qu'il s'appelât Gérard tout court, ce qui est l'équivalent de Durand et de Duval, était le plus honnête garçon du monde. Or il y a des roturiers qui ont le culte de l'honneur, comme il y a des nobles qui ont l'amour de l'argent; seulement l'honneur conserve encore cette infériorité, par rapport à la noblesse, qu'on ne peut pas le vendre, parce qu'une fois qu'il serait vendu, il ne serait plus l'honneur et ne vaudrait plus rien.
MADAME DE RUMIÈRES
Allez, allez ; plaisantez-moi, c'est à votre tour, et ça ne me gêne pas.
RÉMONIN
Quand Gérard apprit que mademoiselle Mauriceau serait quinze ou vingt fois millionnaire, lui qui n'avait que son intelligence, sa volonté, son travail, il fut très triste, très malheureux, car il l'adorait; mais il se retira et ne la vit plus. Les femmes ne comprennent pas, quand on les aime, qu'on ne passe pas par-dessus tout. Le père Mauriceau profita du dépit de sa fille pour lui faire épouser le duc, qu'il avait rencontré, comme nous l'avons appris hier, chez cette énigmatique mistress Clarkson.
MADAME DE RUMIÈRES
Et la petite s'est dit : « Malheureuse pour malheureuse, autant être duchesse. »
RÉMONIN
Et elle est devenue duchesse, et elle est restée malheureuse.
MADAME DE RUMIÈRES
Dites donc, Rémonin, vous qui avez la prétention d'expliquer tout, en votre qualité de savant, est-ce que vous pourriez résoudre cette proposition : Pourquoi, étant donnée la quantité d'amour qu'il y a sur la terre, se trouve-t-il tant de mariages malheureux ?
RÉMONIN
Je vous donnerais parfaitement une explication si vous n'étiez pas une femme.
, Vi ,^r
MADAME DE RUMIÈRES
C'est indécent?
RÉMONIN
Non, mais c'est abstrait.
MADAME DE RUMIÈRES
Et je suis trop ignorante ?
RÉMONIN
Vous êtes trop distraite.
MADAME DE RUMIÈRES
Essayez toujours !
RÉMONIN
Quand vous commencerez à ne plus comprendre, vous m'arrêterez.
MADAME DE RUMIÈRES
Autrement dit, il faut que j'écoute jusqu'au bout sous peine de passer pour une bêle. Allez, allez.
RÉMONIN
Eh bien ! ce qui fait que les mariages sont rarement heureux, malgré la quantité d'amour en question, c'est que l'amour et le mariage n'ont, scientifiquement, aucun rapport ensemble. Ils appartiennent à deux ordres complètement différents.
MADAME DE RUMIÈRES
Ah ! A quel ordre appartient donc l'amour ?
RÉMONIN
MADAME DE RUMIERES
RÉMONIN
MADAME DE RUMIÈRES, riant.
A la physique.
Et le mariage ?
A la chimie.
Expliquez-vous !
RÉMONIN
L'amour fait partie de l'évolution naturelle de l'être ; il se produit à un certain âge. indépendamment de toute volonté et sans objet déterminé. On éprouve le besoin d'aimer avant d'aimer quelqu'un. C'est par là que l'amour appartient à la physique, qui traite des propriétés existant à l'intérieur des êtres ; taadis que le mariage est une combinaison sociale qui rentre dans la chimie, puisque celle-ci traite de l'action des corps les uns sur les autres et des phénomènes qui en résultent. Les grands législateurs, les grands religieux, les grands philosophes, qui ont institué le mariage sur la base de l'amour ont donc purement et simplement fait de la physique et de la chimie, et de la
plus belle et de la plus haute, dans le but d'en extraire la famille, la morale, le travail, et par conséquent le bonheur des hommes, qui est contenu dans ces trois produits. Tant que vous vous conformez à cette donnée première et que vous choisissez deux éléments propres à la combinaison, cela va tout seul : l'expérience se fait et le résultat s'obtient; mais, si vous êtes assez ignorant ou assez maladroit pour vouloir combiner deux éléments réfractaires , au lieu d'obtenir des fusions, vous ne constatez que des inerties, et les deux éléments restent éternellement en face l'un de l'autre, sans pouvoir s'unir jamais. Dans l'ordre humain, comme il y a en plus l'âme, c'est-à-dire l'intermédiaire entre Dieu et l'homme, Dieu punit l'homme qui dédaigne et qui écarte son intermédiaire ; alors, il n'y a plus seulement inertie, il y a choc : de là des explosions, des catastrophes, des accidents, des drames.
MADAME DE RUMIÈRES
Alors, selon vous, le duc et la duchesse sont deux éléments réfractaires ?
RÉMONIN
Qui ne se combineront jamais, à moins...
MADAME DE RUMIÈRES
A moins?...
RÉMONIN
A moins qu'on ne fasse intervenir un nouvel élément qui aide les deux premiers à se fondre.
MADAME DE RUMIÈRES
Et ce nouvel élément ?
RÉMONIN
Ça vous intéresse?...
MADAME DE RUMIÈRES
Ça me change.
RÉMONIN
Eh bien ! ce nouvel élément est justement celui qui a manqué à la première expérience et dont l'absence a empêché le résultat : l'amour !
Rémonin explique ensuite que la duchesse de Septmonts, qui a revu Gérard, dont la noblesse d'âme l'a touchée, l'aimera forcément, maintenant qu'elle a été indignement outragée et trahie par son mari. — Et après ? demande madame de Rumières.
RÉMONIN
Après? Je pense qu'ils se marieront.
MADAME DE RUMIERES
Gomment ! qu'ils se marieront ?
REMONIN
Oui, puisqu'ils s'aiment.
MADAME DE RUMIÈRES
Eh bien ! et le mari, le duc, mon cousin? Mon cousin, qu'est-ce que vous en faites 4 dans tout cela ?
RÉMONIN
Je ne m'occupe pas de lui, il disparaîtra au moment nécessaire; les dieux interviendront.
MADAME DE RUMIÈRES
Gomme dans les tragédies antiques ?
RÉMONIN
C'est vous qui l'avez dit. Et les anciens avaient raison. Ils savaient aussi bien que nous, mieux peut-être, que le monde moral est régi par les mêmes lois que le monde physique ; qu'il y a la même logique dans l'un que dans l'autre, et l'intervention des dieux n'était que la conséquence visible, la fatalité inévitable résultant des actes humains.
MADAME DE RUMIÈRES
Mais comment disparaîtra-t-il, mon cousin ?... car, pour le moment, il n'a aucune envie de disparaître. Il est vivant et bien vivant.
RÉMONIN
Il en a l'air, parce qu'il mange, parce qu'il boit, parce qu'il s'agite, parce qu'il parle, parce qu'il a la forme humaine; mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, ce n'est pas un homme.
MADAME DE RUMIÈRES
Ah !... Qu'est-ce que c'est donc ?...
RÉMONIN
C'est un vibrion.
MADAME DE RUMIÈRES
Vous dites ?
RÉMONIN
Je dis : un vibrion.
MADAME DE RUMIÈRES
Qu'est-ce que c'est que ça ?
RÉMONIN
Comment ! vous lisez mes articles et vous ne connaissez pas les vibrions 2. Je vous en ferai voir, c'est très curieux. Ce sont des végé-
1 Cela a été écrit avant la loi française du divorce; sans cela la rupture du mariage s'expliquerait d'elle-même.
* Ce qu'on appelle aujourd'hui les microbes. — La tirade qui suit, bien dans l'esprit étincelant de Dumas fils, produit toujours un grand eiFet sur le théâtre.
taux nés de la corruption partielle des corps, qu'on ne peut distinguer qu'au microscope et qu'on a pris longtemps pour des animaux, à cause d'un petit mouvement ondulatoire qui leur est propre Ils sont chargés d'aller corrompre, dissoudre et détruire les parties saines des corps en question. Ce sont les ouvriers de la mort. Eh bien, les sociétés sont des corps comme les autres, qui se décomposent en certaines parties, à de certains moments, et qui produisent des vibrions à forme humaine, qu'on prend pour des êtres, mais qui n'en sont pas, et qui font inconsciemment tout ce qu'ils peuvent pour corrompre, dissoudre et détruire le reste du corps social. Heureusement, la nature ne veut pas la mort, mais la vie. La mort n'est qu'un de ses moyens, la vie est son but. Elle fait donc résistance à ces agents de la destruction et elle retourne contre eux les principes morbides qu'ils contiennent. C'est alors qu'on voit le vibrion humain, un soir qu'il a trop bu, prendre sa fenêtre pour sa porte, et se casser ce qui lui servait de tête sur le pavé de la rue ; ou, si le jeu le ruine ou que sa vibrionne le trahisse, se tirer un coup de pistolet dans ce qu'il croit être son cœur, ou venir se heurter contre un vibrion plus gros et plus fort que lui qui l'arrête et le supprime. Les gens distraits ne voient là qu'uu fait, les gens attentifs voient là une loi. On entend alors un tout petit bruit... quelque chose qui fait hu...u...u...u .. (il souffle un peu d'air entre ses lèvres). C'est ce qu'on avait pris pour l'àme du vibrion qui s'envole dans l'air... pas très haut. Monsieur le duc se meurt, Monsieur le duc est mort. Allons, bonsoir.
MADAME DE RUMIERES, lui prenant les mains.
Vous êtes complètement fou !
RÉMONIN
On l'a dit, on l'a même imprimé, mais ce n'est pas sûr. Du reste, regardez dans le creuset, vous verrez bien comment les éléments se comportent.
Dans lintervalle. Catherine a subi de nouveaux outrages de la part de son mari ; son âme s'en va malgré elle vers le noble ami. dont le sot orgueil d'un père l'a jadis séparée. Le duc. alors, provoque Gérard en duel, espérant le tuer et la faire plus souffrir. Mais à ce moment tout le monde prend parti pour elle A la fin de la pièce. le vibrion disparait.