‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 29 sur 40 · LES MÊMES, CATHERINE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, CATHERINE

CATHERINE, vient d'entrer.

Pardon, chère madame.

MADAME DE RUMIÈRES

C'est moi qui dois m'excuser de venir vous déranger un jour où vous n'êtes pas chez vous ; mais j'ai appris, Rémonin vous dira comment, ce qui se passe, et je venais, si vous ne comptez pas demeurer

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ici pendant et après le duel, je venais vous offrir de rester chez moi. Il est bon qu'en face du scandale qui va avoir lieu, vous ayez la caution d'une femme du monde et d'une femme inattaquable. Je vous propose la mienne. Si vous êtes dans ma maison, personne ne vous jettera la pierre ; les murs sont trop hauts.

Mauriceau est entré et a entendu.

CATHERINE

Merci, madame, je compte aller chez mon père.

MADAME DE RUMIÈRES

C'est naturel, mais ce n'est pas suffisant. Un père qui prend le parti de sa fille, ça ne prouve rien.

MAURICEAU

La marquise a raison, et je suis on ne peut plus touché de la démarche qu'elle fait. Tu iras chez elle, elle remplacera ta mère que j'ai si mal remplacée... (S'attendrissant un peu.) Quelle autorité aurais-je devant l'opinion, moi ? Je suis un sot vulgaire et ridicule ! Bourgeois bouffi d'orgueil, parvenu ambitieux qui te figures qu'on achète le bonheur et la noblesse pour ses enfants avec des sacs d'écus, comme une terre ou un fonds de commerce ! tu n'as que ce que tu mérites. Ma fille aimait un honnête homme, cet honnête homme l'aimait ; il fallait les marier, c'était bien simple. Je n'ai pas trouvé ça, imbécile ! Et je suis cause que cet honnête homme va être tué peut-être et que ma fille en mourra ; et il se trouve encore des gens pour me plaindre ! Je ne suis pourtant pas intéressant ; mais je suis bien malheureux !

Il essuie ses yeux et se laisse tomber sur le canapé. CATHERINE

Mon père !

MAURICEAU

Permets-moi de t'ernbrasser, ma pauvre chère enfant. Tiens, devant madame de Rumières, qui est si bonne pour toi, devant notre vieil ami Rémonin, et je voudrais que tous les pères de famille fussent là pour me voir, je me mets à genoux, ma bien chère fille, et je te demande pardon de tout le mal que je t'ai fait et de tout le mal qu'on te fera encore.

CATHERINE, le relevant et le prenant dans ses bras. •

Mon père, mon pauvre père !

MAURICEAU

Ne me pardonne pas, mais embrasse-moi tout de même. Et puis, tu sais, si tu as trop de chagrin après, si tu veux mourir, je t'aurai bientôt rejointe, va, ça ne sera pas long.

MADAME DE RUMIÈRES, émue.

Voyons, mon cher monsieur Mauriceau, calmez- vous.

MAURICEAU

Ah 1 je suis calmé maintenant qu'elle m'a embrassé et que j'ai pleuré ; mais j'en avais bien besoin.

LE DOMESTIQUE, annonçant Gérard qui entre.

M. Gérard.

MAURICEAU

Permettez-moi, madame la marquise, de vous présenter Monsieur Gérard. Madame la marquise de Rumières...

MADAME DE RUMIÈRES

Qui sera heureuse de vous recevoir, monsieur, car elle a beaucoup d'affection et d'estime pour tous ceux que vous aimez et qui vous aiment. (A Catherine, en l'embrassant.) Au revoir, mon enfant, je vous attends dès ce soir ; mieux vaut que vous ne passiez pas la nuit ici. Rémonin et moi nous allons entrer chez votre père et causer de tout

cela. (A Rémonin.) Il est très bien, Ce garçon ! (A Mauriceau, qui parle à

Gérard.) Allons, venez, Mauriceau, il faut que je vous parle.

Ils sortent tous les trois.

La lutte pour le devoir1.

Claude Ruper, un inventeur de génie, cœur loyal et généreux, a épousé une femme perverse, Césarine, qui l'a rendu très malheureux. Un jour, il s'aperçoit que son fils adoptif et élève, Antonin, aime malgré lui, cette femme. Antouin veut s'éloigner pour toujours, mais Claude lui dit de rester, de lutter et de faire son devoir.

ANTONIN

Je pense, mon cher maître, que je vais vous demander la permission de m'absenter, maintenant que j'ai fini ce travail.

CLAUDE

Est-ce que tu as besoin de ma permission à ton âge ?

ANTONIN

Vous savez que je ne ferai jamais rien sans votre consentement.

CLAUDE

Et où iras-tu ?

1 Extrait du 1er acte de la Femme de Claude. Dans l'Etrangère, Ôumas a voulu montrer la famille désorganisée par la faute de l'homme ; dans la Femme de Claude, c'est la contre-partie qu'il étudie, en peignant le mal accompli par la perversité d'une femme. Une inspiration morale très élevée anime cette pièce, d'un symbolisme profond, dont le dénouement brutal, le meurtre de la femme coupable, est seul critiquable.

ANTONIN

A Paris.

CLAUDE

Qu'est-ce que tu iras y faire ?

ANTONIN

J'irai demander une audience au ministre de la guerre et lui soumettre mon fusil, si vous l'approuvez complètement.

CLAUDE

A quoi bon te déranger ? Tu éprouveras cette arme aux nouvelles expériences de tir que nous ferons avec le comité de l'artillerie. Ce ne sera pas long.

ANTONIN

J'ai besoin d'un peu de mouvement.

CLAUDE

Hier, tu ne voulais plus bouger d'ici ; tu t'y trouvais l'homme le plus heureux du monde ! Et après avoir vu le ministre, tu reviendras ?

ANTONIN

Je ne crois pas, maître. Si vous me le permettez, je voudrais voyager pendant quelques mois, aller en Angleterre, en Amérique, étudier les travaux qui s'y font.

CLAUDE

Les miens ne te suffisent pas? Et qu'est-ce que je deviendrai pendant ton absence, moi qui n'ai que toi pour me comprendre, m 'aimer

et m'aider ?

ANTONIN, avec effusion.

Est-ce vrai ?

CLAUDE

Tu en doutes ?

ANTONIN

Oh ! non ! et je serais le plus à plaindre des hommes si je ne vous adorais pas après tout ce que vous avez fait pour moi ; car c'est votre mère et vous qui m'avez recueilli, nourri, instruit depuis dix ans, moi orphelin, vagabond, presque mendiant. Vous m'avez mis au collège, et voilà quatre ans déjà que vous m'avez associé à vos travaux. Ce que je suis, je vous le dois ; croyez-le bien, je vous adore et je vous vénère.

CLAUDE

Et tu as des secrets.

ANTONIN

Je n'ai pas de secrets.

CLAUDE

Pourquoi pleures-tu alors ?

, ANTONIN

Parce que je vous quitte.

CLAUDE

Pourquoi me quittes-tu ?

ANTONIN, ne sachant plus que répondre.

Je suis bien malheureux.

CLAUDE

Tant mieux. On ne saurait commencer trop tôt. A ton âge ce n'est qu'un exercice préparatoire ; tu verras plus tard.

ANTONIN

Et puis je suis nerveux, impressionnable.

CLAUDE

Trop de misère dans la première enfance. Tu te referas peu à peu. Reste ici. J'ai besoin de toi et tu as besoin de l'air de ces montagnes. D'ailleurs l'espèce de chagrin que tu as ne se guérit pas par le changement de lieux. On l'emporte avec soi, on le remporte tel qu'on l'a emporté, ou plutôt accru et fortifié par la distance, et lorsqu'on se retrouve en face de la personne qui cause cette préoccupation, on s'aperçoit qu'on a voyagé pour rien.

ANTONIN

Que voulez-vous dire ?

Tu aimes ma femme.

Qui vous fait supposer ?

Je l'ai vu.

CLAUDE

ANTONIN

CLAUDE

ANTONIN

Oh ! maître, n'est-ce pas qu'il faut que je parte et peut-être alors me pardonnerez-vous ?

CLAUDE

Je n'ai rien à te pardonner. Tu as vingt-deux ans ! C'est ta jeunesse qui aime, ce n'est pas toi ? C'est de la femme d'un autre, de la femme de ton maître, de ton grand frère, que tu es épris ; là est la douleur, parce que tu es un honnête homme ; mais la douleur, crois-tu que ce soit chose inutile ou mauvaise ? C'est un adversaire loyal qu'il n'y a besoin que de vaincre pour s'en faire un allié sûr, toujours prêt alors à vous préserver et à vous défendre. Vingt ans, une douleur comme celle-là, une âme comme la tienne et un ami comme moi , ce sont les armes d'Achille.

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ANTON1N

Vous riez de cela ?

CLAUDE

Tu appelles cela rire. Hélas! il y a longtemps que je ne ris plus. C'est cette femme que tu aimes qui a pour jamais fait expirer le rire sur mes lèvres ; elle m'eût tué si je ne l'eusse vaincue et exterminée en moi ! J'ai souffert pour nous deux, profites-en. Tu es trop jeune, trop croyant, trop tendre pour lutter contre cette femme qui a déjà dû deviner que tu l'aimes ; je l'ai bien vu tout à l'heure, lorsqu'elle t'a tendu la main; c'est peut-être pour toi qu'elle est revenue ici tout à coup. Elle a toujours besoin de sensations nouvelles pour se faire croire à elle-même qu'elle vit, car elle est plus morte que ceux qu'elle a déjà fait mourir.

ANTONIN

Mourir ?

CLAUDE

Oui, qu'elle a fait mourir dans leur âme, dans leur cœur, dans leur raison.

ANTONIN

Pourquoi, puisqu'elle était si coupable, ne vous êtes- vous pas séparé de cette femme ?

CLAUDE

Tu ne l'aurais pas rencontrée, c'est vrai ; mais séparée de moi, elle eût emporté mon nom avec elle. Ce nom que j'avais reçu honorable et que je voulais laisser tel que je l'avais reçu, en l'illustrant si c'est possible, elle l'eût traîné publiquement dans toutes les boues, et je l'eusse retrouvé à chaque moment dans les scandales du monde. Ici, le toit de la vie privée la contient un peu et la garantit encore. Qui imprimerait un mot sur elle, la diffamerait ! Elle me ridiculise un peu plus, mais elle me salit un peu moins l Et puis j'ai longtemps espéré que je l'éclairerais et la sauverais ! Rien. D'où viennent-elles, ces créatures particulières, inachevées pour ainsi dire, qui font le mal en souriant, en riant quelquefois, sans conscience avant, sans remords après ? Sontelles dans l'ordre naturel, comme quelques-uns l'affirment? Ce que nous appelons le mal n'est-il pas le droit des natures puissantes, brisant des conventions sociales trop étroites pour elles ? Le devoir, l'honneur, le travail, la pudeur, la famille, le triomphe de l'âme, la vertu, le beau, le bon et le bien, l'idéal en un mot, sont-ils rêves de fous, et faut-il lâcher les hommes et les femmes à travers la terre comme des troupeaux sauvages sans autre raison que l'instinct, sans autre loi que la passion, sans autre but que le plaisir ? Je ne le crois pas, ni toi non

plus, n'est-ce pas ? Et voilà pourquoi je veux te sauver à ton tour. Il ne peut naître du sentiment que tu éprouves qu'une nouvelle infamie pour Césarine, qu'un malheur certain, irréparable peut-être pour toi. Arréte-toi, retourne-toi brusquement et regarde de l'autre côté! Allons, mon enfant, tu n'es pas de ceux qui croient que la plus grande douleur qui soit est celle qu'on a, vérité de l'égoïsme et des ténèbres ! Il y a de plus grandes douleurs que les nôtres et nous traversons une époque où ceux qui veulent véritablement mériter le nom d'homme n'ont plus le droit de penser à eux seuls. Depuis deux ans, il n'y a plus de souffrances privées, il n'y a plus qu'une souffrance commune *. Homme de vingt ans qui as peut-être encore quarante ans à vivre, que viens-tu nous parler de chagrins d'amour ? c'était bon autrefois. Et ton Dieu qu'il te faut retrouver ! et ta conscience qu'il te faut établir ! Et ta patrie qu'il te faut refaire ! Ont-ils le temps d'attendre que tu aies fini d'aimer et de gémir, ou bien vas-tu mourir d'amour sans avoir rien fait pour eux?

ANTONIN, se jetant à son col.

Oh ! mon excellent maître !

CLAUDE, faisant un sacrifice intérieur.

Et plus tard, quand tu auras payé le tribut que tu dois, s'il te faut la famille pour récompense, rapproche-toi de Rébecca, fais-toi aimer d'elle ; c'est l'épouse qu'il te faut*.

Emile AUGIER

Né à Valence en 1820, mort à Paris en 1889.

Il fut d'abord un médiocre poète de Y « Ecole du bon sens », mais il se ressaisit bien vite et écrivit des pièces en prose, qui le mirent au premier rang des auteurs dramatiques. Dans ses comédies il rappelle Molière, dont il a le génie robuste et sain ; comme lui, il créa des caractères à la fois généraux et individuels d'une réalité bien vivante.

1 La pièce a été représentée en mars 1873. doux ans après les épouvantables épreuves de l'Année terrible, alors que le cœur de tout patriote français saignait encore de la cruelle blessure.

* Œuvres principales de Dumas fils : Théâtre complet (1852-1887). — Pour l'étudier, lire : P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine ; Edouard Rod, Les Idées morales du temps présent ; Jules Lomaitre, Impressions de théâtre ; Brunetière, Les époques du théâtre français ; E. Fa^uet, Notes sur le théâtre contemporain ; René Doumie, De Scribe à Ibsen ; Francisque Sarcey, Feuilletons du Temps.

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Son théâtre est une satire sincère et élevée des vices bourgeois. Dans la société viveuse du second empire, il montra le pouvoir corrupteur de l'argent, l'adultération du.mariage, l'hypocrisie mondaine et ses odieux mensonges, visant principalement à relever les vertus de la famille, les lois de la raison et de l'honneur. Ses comédies, si saines et si morales, sont écrites en une langue claire, nette, saisissante de relief, la vraie langue du théâtre.

Le gendre de Monsieur Poirier

Le marquis Gaston de Presles. jeune gentilhomme ruiné, a épousé, par intérêt, une charmante jeune tille, Antoinette Poirier, dont il n'a pas compris la noblesse d'âme et le charme délicat. Par forfanterie de mondain, il a continué sa vie de jeune homme désœuvré, délaissant de plus en plus sa femme. Se voyant trahie, Antoinette veut se séparer de son mari, mais son parrain va l'amener à pardonner ; par générosité et par amour, elle croira au repentir du coupable.

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