VERDELET, ANTOINETTE, POIRIER
Antoinette est assise entre Verdelet et Poirier. VERDELET 2
Je te dis que tu l'aimes encore.
POIRIER
Et moi, je te dis que tu le hais.
VERDELET
Mais non, Poirier...
POIRIER
Mais si !... Ce qui s'est passé hier ne te suffit pas, tu voudrais que ce vaurien m'enlevât ma fille à présent ?
VERDELET
Je voudrais que l'existence d'Antoinette ne fût pas à jamais perdue, et à la façon dont tu t'y prends...
Je m'y prends comme il me plaît, Verdelet... ça t'est facile de faire le bon apôtre, tu n'es pas à couteau tiré 3 avec le marquis, toi ! une
1 Comédie en quatre actes, écrite en collaboration avec Jules Sandeau (1854); elle fait partie du répertoire du Théâtre français. C'est le chef-d'œuvre de la comédie moyenne.
s Verdelet est le parrain d'Antoinette et l'ancien associé de Poirier.
En dehors de leur valeur dramatique, ces scènes sont très intéressantes à étudier au point de vue de la langue. Le dialogue est semé de gallicismes que les étrangers feront bien de noter.
fois qu'il aurait emmené sa femme, tu serais toujours fourré chez elle, et, pendant ce temps, je vivrais dans mon trou, seul, comme un chathuant... voilà ton rêve î Oh ! je te connais, va ! Egoïste comme tous les vieux garçons ! . . .
VERDELET
Prends garde, Poirier ! Es-tu sûr qu'en poussant les choses à l'extrême, tu n'obéisses pas toi-même à un sentiment d'égoïsme ? . . .
POIRIER
Nous y voilà ! C'est moi qui suis l'égoïste ici ! parce que je ne veux pas que mon gueux de gendre m'arrache mon enfant pour la torturer î (A sa mie.) Mais dis donc quelque chose !... ça te regarde plus que moi.
ANTOINETTE
Je ne l'aime plus, Tony. Il a tué dans mon cœur tout ce qui fait l'amour.
POIRIER
Ah!
Je ne le hais pas, mon père ; il m'est indifférent, je ne le connais plus.
POIRIER
Ga me suffit.
VERDELET
Mais, ma pauvre Toinon, tu commences la vie à peftie. As-tu jamais réfléchi sur la destinée d'une femme séparée de son mari? T'es-tu jamais demandé ?...
POIRIER
Ah ! Verdelet, fais-nous grâce de tes sermons ! Elle sera, pardieu, bien à plaindre avec son bonhomme de père qui n'aura plus d'autre ambition que de l'aimer et de la dorloter ! Tu verras, fifille *, quelle bonne petite existence nous mènerons à nous deux... (Montrant Verîet.) A nous trois ! car je vaux mieux que toi, gros égoïste!... Tu verras comme nous t'aimerons, comme nous te câlinerons ! Ce n'est pas nous qui te planterons là pour courir après des comtesses!... Allons, faites tout de suite une risette à ce père... dites que vous serez heureuse avec lui.
ANTOINETTE
Oui, mon père, bien heureuse.
POIRIER
Tu l'entends, Verdelet ?
En argot familier : fillette.
VERDELET
Oui, oui.
POIRIER
Quant à tou garnement de mari... tu as été trop bonne pour lui, ma fille... nous le tenions !... Enfin ! Je lui servirai une pension de mille écus, et il ira se faire pendre ailleurs.
ANTOINETTE
Ah ! qu'il prenne tout, qu'il emporte tout ce que je possède.
POIRIER
Non pas !
ANTOINETTE
Je ne demande qu'une chose, c'est de ne jamais le revoir.
POIRIER
Il entendra parler de moi sous peu... Je viens de lui décocher un dernier trait.
ANTOINETTE
Qu'avez- vous fait?
POIRIER
Hier, en te quittant, je suis allé avec Verdelet chez mon notaire.
ANTOINETTE
Eh bien ?
J'ai mis en vente le château de Presles, le château de messieurs ses pères.
ANTOINETTE
Vous avez fait cela ? Et toi, Tony, tu l'as laissé faire ?
VERDELET, bas à Antoinette.
Sois tranquille.
POIRIER
Oui, oui. La bande noire * a bon nez, et j'espère qu'avant un mois, ce vestige de la féodalité ne souillera plus le sol d'un peuple libre. Sur son emplacement, on plantera des betteraves. Avec ses matériaux, on bâtira des chaumières pour l'homme utile, pour le laboureur, pour le vigneron. Le parc de ses pères, on le rasera, on le sciera en petits morceaux, on le brûlera dans la cheminée des bons bourgeois qui ont
* Société de spéculateurs qui. après la Révolution, achetèrent les vieux châteaux et les couvents pour les démolir, en vendre les matériaux et s'enrichir des dépouilles des émigrés. C'est leur vandalisme qui leur fit donner ce nom par tous les amoureux des beaux monuments anciens.
gagné de quoi acheter du bois. J'en ferai venir quelques stères pour ma consommation personnelle 1 .
ANTOINETTE
Mais il croira que c'est une vengeance...
POIRIER
Il aura raison.
ANTOINETTE
Il croira que c'est moi...
VERDELET
Sois donc tranquille, mon enfant.
POIRIER
Je vais voir si les affiches sont prêtes, des affiches énormes dont nous couvrirons les murs de Paris. — A vendre, le château de Presles !
VERDELET
Il est peut-être déjà vendu.
POIRIER
Depuis hier soir ? Allons donc ! je vais chez l'imprimeur.