LES MÊMES, POIRIER
POIRIER
Qu'est-ce que vous faites donc là, monsieur le marquis ?
ANTOINETTE
Il va se battre !
POIRIER
Un duel ! cela t'étonne ? Les femmes, les duels, tout cela se tient. Qui a terre a guerre.
ANTOINETTE
Que voulez- vous dire, mon père?... Supposeriez-vous?...
POIRIER
J'en mettrais ma main au feu '.
1 C'est-à-dire : J'en suis sûr.
ANTOINETTE
Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, monsieur ? Vous ne répondez pas ?...
Crois- tu qu'il aura la franchise de l'avouer ?
GASTON
Je ne sais pas mentir, madame. Ce duel est tout ce qui reste d'un passé odieux.
POIRIER
Il a l'impudence d'en convenir ! Quel cynisme !
ANTOINETTE
Et on me dit que vous m'aimez !... Et j'étais prête à vous pardonner au moment où vous alliez vous battre pour une autre!... On faisait de cette dernière offense un piège à ma faiblesse... Ah ! monsieur le duc !...
LE DUC
Il vous l'a dit, madame, ce duel est le reliquat d'un passé qu'il déteste et qu'il voudrait anéantir.
VERDELET, au marquis.
Eh bien ! monsieur, c'est bien simple ; si vous n'aimez plus madame de Montjay, ne vous battez pas pour elle.
GASTON
Quoi ! monsieur, faire des excuses !
VERDELET
Il s'agit de donner à Antoinette une preuve de votre sincérité ; c'est la seule que vous puissiez lui offrir. D'ailleurs, ne lui demandiez- vous pas, tout à l'heure, comme une grâce, de vous imposer une expiation ? Le temps était la seule épreuve à laquelle on pût vous soumettre. Ne devez-vous pas être heureux d'un sacrifice qui vous acquitte en un instant? Celui qu'on vous demande est très grand, je le sais; mais, s'il l'était moins, pourrait-il racheter vos torts ?
POIRIER, à part.
Voilà cet imbécile qui va les raccommoder, maintenant !
GASTON
Je ferais avec joie le sacrifice de ma vie pour réparer mes fautes, mais celui de mon honneur, la marquise de Presles ne l'accepterait pas ! . . .
ANTOINETTE
Et si vous vous trompiez, monsieur ? si je vous le demandais ?
• — -»•■•• WT "
— -f - ^ic-.*-T --«-„ .-.--- — - — '-v—k^T. v
GASTON
Quoi, madame, vous exigeriez !...
ANTOINETTE
Que vous fassiez pour moi presque autant que pour madame de Montjay ? Oui, monsieur. Vous consentiez pour elle à renier le passé de votre famille, et vous ne renonceriez pas pour moi à un duel... à un duel qui m'offense ?... Comment croirai-je à votre amour, s'il est moins fort que votre vanité ?
POIRIER
D'ailleurs, vous serez bien avancé quand vous aurez attrapé un mauvais coup? Croyez-moi, prudence est mère de sûreté.
VERDELET, à part.
Vieux serpent !
Voilà ce qu'on dirait, madame.
ANTOINETTE
Qui oserait douter de votre courage?... N'avez- vous pas fait vos preuves ?
POIRIER
Et que vous importe l'opinion d'un tas de godelureaux l ? Vous aurez l'estime de mes amis, cela doit vous suffire.
GASTON
Vous le voyez, madame, on rirait de moi, vous n'aimeriez pas longtemps un homme ridicule.
LE duc ; Personne ne rira de toi. C'est moi qui porterai tes excuses sur le
terrain, et je te promets qu'elles n'auront rien de plaisant.
GASTON
Comment, tu es aussi d'avis?...
LE DUC
Oui, mon ami ; ton duel n'est pas de ceux qu'il ne faut pas arranger, et le sacrifice dont se contente ta femme ne touche qu'à ton amour-propre.
GASTON
Des excuses, sur le terrain !...
1 On remarquera le langage vulgaire de Poirier, qui détonne avec celui des | autres personnages. L'auteur le fait parler comme les parvenus de ce temps.
J'en ferais, moi...
VERDELET
Décidément, Poirier, tu veux forcer ton gendre à se battre ?
POIRIER
Moi, je fais tout ce que je peux pour l'en empêcher.
LE DUC
Allons, Gaston, tu n'as pas le droit de refuser cette marque d'amour à ta femme.
GASTON
Eh bien î... Non... c'est impossible !...
ANTOINETTE
Mon pardon est à ce prix.
GASTON
Reprenez-le donc, madame, je ne porterai pas loin mon désespoir.
POIRIER
Ta, ra, ta, ta. Ne l'écoute pas, fifille; quand il aural'épéeà la main, il se défendra malgré lui. C'est comme un maître nageur qui veut se noyer ; une fois dans l'eau le diable ne l'empêcherait pas de tirer sa coupe.
ANTOINETTE
Si madame de Montjay vous défendait de vous battre, vous lui obéiriez. Adieu.
GASTON
Antoinette... au nom du ciel î...
LE DUC
Elle a mille fois raison.
GASTON
Des excuses ! moi ! . . .
ANTOINETTE
Ah ! vous n'avez que de l'orgueil î
LE duc Voyons, Gaston, fais-toi violence. Je te jure que moi, à ta place, je n'hésiterais pas.
GASTON
Eh bien !... A un Pontgriinaud !... Va sans moi.
LE DUC, à Antoinette.
Eh bien ! madame, êtes-vous contente de lui ?
ANTOINETTE
Oui, Gaston, tout est réparé. Je n'ai plus rien à vous pardonner, je
GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
VOUS Crois, je Suis heureuse, je VOUS aime. (Le marquis reste immobile, la tête basse. — Antoinette va à son mari, lui prend la tête dans ses mains et
l'embrasse au front.) Et maintenant, va te battre, va !...
GASTON
Oh ! chère femme, tu as le cœur de ma mère !...
Celui de la mienne, monsieur...
POIRIER, à part.
Que les femmes sont bêtes, mon Dieu !
GASTON, au duc.
Allons ! vite ! nous arriverons les derniers.
ANTOINETTE
Vous tirez bien l'épée, n'est-ce pas ?
LE DUC
Comme saint Georges, madame, et un poignet d'acier !..; Monsieur Poirier, priez pour Pontgrimaud.
ANTOINETTE, à Gaston.
N'allez pas tuer ce pauvre jeune homme, au moins.
GASTON
Il en sera quitte pour une égratignure, puisque tu m'aimes. Partons,
Hector. (Entre un domestique avec une lettre sur un plat d'argent.)
ANTOINETTE
Encore une lettre ?
GASTON
Ouvrez-la vous-même.
ANTOINETTE
C'est la première, monsieur.
Oh ! j'en suis sûr.
ANTOINETTE ouvre la lettre.
C'est de monsieur de Pontgrimaud.
GASTON
Bah !
ANTOINETTE, lisant
GASTON
« Mon cher marquis. »
Faquin !
ANTOINETTE
« Nous avons fait tous les deux nos preuves. »
VH^VnVC* ' ' '" '
GASTON
Dans un genre différent.
ANTOINETTE
« Je n'hésite donc pas à vous dire que je regrette un moment de vivacité. »
GASTON
Oui, de vivacité de ma part.
« Vous êtes le seul homme du monde à qui je consentisse à faire des excuses. »
GASTON
Vous me flattez, monsieur.
ANTOINETTE
« Et je ne doute pas que vous les acceptiez aussi galamment qu'elles vous sont faites. »
GASTON
Ni plus ni moins.
ANTOINETTE
« Tout à vous de cœur.
« Vicomte de Pontgrimaud. »
LE DUC
Il n'est pas vicomte, il n'a pas de cœur, il n'a pas de Pont ; mais il est Grimaud J, sa lettre finit bien.
VERDELET, à Gaston
Tout s'arrange pour le mieux, mon cher enfant : j'espère que vous voilà corrigé?
GASTON
A tout jamais, cher monsieur Verdelet. A partir d'aujourd'hui, j'entre dans la vie sérieuse et calme ; et, pour rompre irrévocablement avec les folies de mon passé, je vous demande une place dans vos bureaux.
VERDELET
Dans mes bureaux ! vous ! un gentilhomme !
Ne dois-je pas nourrir ma femme ?
' Anciennement nom donné aux écoliers des basses classes, aux plus ignorants. Mauvais écrivain, et, par extension, individu plat au point de vue morale c'est dans ce dernier sens qu'il est pris ici.
«^y-jr-^y-vr
384 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
LK DUC
Tu feras comme les nobles bretons qui déposaient leur épée au parlement avant d'entrer dans le commerce, et qui venaient la reprendre après avoir rétabli leur maison.
VERDELET
C'est bien, monsieur le marquis.
POIRIER, à part
Exécutons-nous. (Haut) C'est très bien, mon gendre, voilà des sentiments véritablement libéraux. Vous étiez digne d'être un bourgeois. Nous pouvons nous entendre, faisons la paix et restez chez moi.
GASTON
Faisons la paix, je le veux bien, monsieur. Quant à rester ici, c'est autre chose. Vous m'avez fait comprendre le bonheur du charbonnier qui est maître chez lui. Je ne vous en veux pas, mais je m'en souviendrai...
POIRIER
Et vous emmenez ma fille ? vous me laissez seul dans mon coin ?
J'irai vous voir, mon père.
GASTON
Et vous serez toujours le bienvenu chez moi.
POIRIER
Ma fille va être la femme d'un commis marchand 1
VERDELET
Non, Poirier ; ta fille sera châtelaine de Presles. Le château pst vendu depuis ce matin, et, avec la permission de ton mari, Toinon, ce sera mon cadeau de noces.
ANTOINETTE
Bon Tony!... Vous me permettez d'accepter, Gaston?
GASTON
Monsieur Verdelet est de ceux envers qui la reconnaissance est douce.
VERDELET
Je quitte le commerce, je me retire chez vous, monsieur le marquis, si vous le trouvez bon, et nous cultiverons vos terres ensemble : c'est un métier de gentilhomme.
POIRIER
Eh bien, et moi? on ne m'invite pas?... Tous les enfants sont des ingrats, mon pauvre père avait raison.
VERDELET
Achète une propriété, et viens vivre auprès de nous.
POIRIER
Tiens, c'est une idée.
VERDELET
Pardieu ! tu n'as que cela à faire, car tu es guéri de ton ambition... je pense.
POIRIER
Oui, oui. (A part.) Nous sommes en quarante-six. Je serai député de l'arrondissement de Presles en quarante-sept... et pair de France en quarante-huit l.
L'effronterie 2.
Un homme d'affaires, véreux, Vernouillet, vient de passer en jugement; il a été acquitté, mais avec des considérants qui le déshonorent. Il se présente chez son banquier, Charrier, pour reprendre ses fonds. Celui-ci le reçoit avec hauteur et lui refuse la main. Quand il est sorti, le marquis d'Auberive engage la conversation avec Vernouillet.
LE MARQUIS 3, à part, regardant Charrier s'éloigner.
Tu lui donneras la main, faquin, c'est moi qui te le dis. (Tirant sa montre.) Bah ! le cercle aura tort. J'ai ici de quoi m'amuser. (A Vernouillet, qui examine les tableaux par contenance.) VOUS ne me reconnaissez
pas, monsieur Vernouillet ?
VERNOUILLET
Pardon, monsieur, mais je craignais de ne pas être reconnu moimême.
LE MARQUIS
A cause de votre procès? Il parait bien que le cas n'était pas pendable... et d'ailleurs l'accueil rogue de ce bon M. Charrier m'a tout disposé en votre faveur .
* Poirier aspire à la pairie, bien que son gendre ait fortement raillé ses ambitions politiques. Sa prédiction intéressée est doublement risible ici, parce que l'année 1848 est celle de la Révolution de Février qui abolit la royauté bourgeoise et la pairie.
* Extrait de la comédie : Les Effrontés, (18G1), une satire sociale très remarquable.
8 Le marquis, un vieux gentilhomme qui regrette la monarchie des Bourbons, trouve la société du temps de Louis-Philippe absolument corrompue par l'argent. Dans les conseils ironiques qu'il donne à Vernouillet, c'est kla satire de cette société, où la fortune tient lieu d'honneur, qui sort, en traits cinglants, de sa bouche.
VERNOUILLET
Ah ! monsieur, je vous jure que mon seul but dans cette malheureuse spéculation était de faire un coup qui me mit à même de rester honnête homme.
LE MARQUIS
En effet, cela ne vaut-il pas mieux pour un garçon de cœur que de passer sa vie à carotter *, pour parler la langue de vos salons ? On s'exécute une bonne fois, c'est pénible, mais on n'a pas à y revenir : voilà comme je comprends la probité.
VERNOUILLET
Moi aussi. Malheureusement j'ai échoué au port.
LE MARQUIS
En somme, de quoi vous plaignez- vous ? Vous avez fait le saut périlleux : vous pouviez vous casser les reins, et vous en êtes quitte pour une entorse, ce qui prouve que vous êtes retombé sur vos pieds ! (Se levant.) — Voyons, je suis quelquefois de bon conseil ; ouvrez-moi votre cœur : quel est votre actif?
VERNOUILLET
Huit cent mille francs.
LE MARQUIS
Huit cent mille francs? Que parliez-vous d'honnêteté? Vous êtes de plain-pied avec la délicatesse. Quel est votre plan ?
VERNOUILLET
Je vais quitter la France.
LE MARQUIS
Et pourquoi ?
VERNOUILLET
Vous avez vu l'accueil de M. Charrier. Je le trouve partout depuis huit jours.
LE MARQUIS
Parbleu ! vous vous présentez avec une mine penaude qui invite. Vous avez l'air en train d'avaler votre condamnation. Le niais l'avale, l'homme fort la crache. Il faut se faire un front qui ne rougisse plus. L'effronterie, voyez-vous, il n'y a que cela dans une société qui repose tout entière sur deux conventions tacites : primo, accepter les gens pour ce qu'ils paraissent; secundo, ne pas voir à travers les vitres tant qu'elles ne sont pas cassées.
« En argot, tromper, tirer de l'argent à quelqu'un par des moyens indélicats.
'!.'*-' HClV"*f-
VERNOUILLET
Mais, monsieur le marquis, est-ce que les miennes ne le sont pas, cassées?
LE MARQUIS
Fêlées seulement. Mais ne vous abandonnez pas, morbleu! L'œil provocant, la voix haute ! N'attendez pas les gens, ils ne viendraient pas à vous ; n'allez pas au-devant d'eux, ils vous tourneraient le dos ; marchez sur eux en leur tendant une main menaçante, et ils la prendront... Charrier tout le premier, ce qui m'amusera.
VERNOUILLET
Vous croyez véritablement?...
LE MARQUIS
J'en suis sûr. Vous rencontrerez peut-être quelque tempérament sanguin, quelque don Quichotte qui regimbera ; mais vous ferez un exemple, et tout sera fini.
VERNOUILLET
Je tire assez bien l'épée.
LE MARQUIS
Fi donc! le duel n'est pas de votre temps. Mettez-vous tout bonnement sous la protection de la loi. Elle est admirable, la loi ! Elle n'admet pas le diffamateur à la preuve du fait... et voyez en effet où nous en serions, si, pour vilipender impunément un honnête homme comme vous, il suffisait de prouver son dire.
VERNOUILLET
Il n'y aurait plus de sécurité pour personne.
LE MARQUIS
Que pour les imbéciles.
VERNOUILLET
Et vous êtes sûr qu'on oubliera tout à fait ?
LE MARQUIS
Parbleu ! regardez Charrier : ne jouit-il pas de l'estime générale ?
VERNOUILLET
Comment, Charrier? Est-ce que?...
LE MARQUIS
Vous ne le saviez pas? Vous voyez bien que cela s'oublie. Oui, il a gagné aussi son procès il y a quelque quinze ans, un procès qui est le pendant du vôtre. Qu'a-t-il fait ? Il a payé d'audace.
VERNOUILLET
Et le voilà maire de son arrondissement !
Tr*!» V . -—'• • "■- T ~r -VT
LE MARQUIS
Bientôt pair de France, dit-on... cela doit vous encourager!
VERNOUILLET
Merci, monsieur le marquis ! J'avais perdu mes étriers, vous me remettez en selle ! Je me retrouve, et morbleu!...
LE MARQUIS
Vous saurez encore dominer la situation.
VERNOUILLET
Rapportez- vous-en à moi. Le trajet que Charrier a fait en quinze ans, je le ferai, moi, en quinze jours.
LE MARQUIS
Comment cela ?
VERNOUILLET
Par le droit chemin.
LE MARQUIS
C'est-à-dire par le plus court ; c'est tout un... en mathématiques. Mais...
VERNOUILLET
On m'a offert hier la Conscience publique. Qu'avais-je à faire d'une arme ? Je me croyais perdu sans ressource, j'étais ahuri, j'ai refusé. Mais elle n'est pas encore vendue, il ne tient qu'à moi de l'avoir... je l'aurai ! Et, morbleu ! mes petits messieurs, les rôles vont changer !
LE MARQUIS
C'est une idée de génie que vous avez-là! (A part.) Ils achètent un journal comme nous achetions un régiment. (A Vemouiiiet.) Ah ! Ah ! vous allez bien vous venger !
VERNOUILLET
Me venger ? Allons donc ! La vengeance est un enfantillage de vaincu, et moi, je serai demain le maître du monde ! Je m'empare, avec mon argent, de la seule force dont l'argent ne disposât pas encore, de l'opinion ! Je réunis dans ma main les deux pouvoirs qui se disputaient l'empire, la finance et la presse ! Je les décuple l'une par l'autre, je leur ouvre une ère nouvelle, je fais tout simplement une révolution.
LE MARQUIS
Et moi qui vous donnais des conseils ! C'est le pigeon qui couve un épervier !
VERNOUILLET
Non pas ! Sans vous je me laissais étouffer, aussi ma reconnaissance...
.*TI'iiy->v;.v ••••-;.•
LE MARQUIS
Vous ne m'en devez pas. Je serai assez payé par votre grandeur. J'aime à voir au pinacle les honnêtes gens comme vous qui se sont enrichis par leur travail et leur intelligence ; c'est de bon exemple, c'est l'honneur de notre temps et la consolation de ma vieillesse.
CHARRIER, entrant, à Vernouillet.
Voici votre compte, monsieur ; vous pouvez vous présenter à la caisse.
VERNOUILLET
* Merci .
CHARRIER
Vous êtes encore là, monsieur le marquis ?
LE MARQUIS
Ma foi, oui. Je me suis attardé à faire un peu ma cour à M. Vernouillet.
CHARRIER
Votre cour ?
LE MARQUIS
Tel que vous le voyez, M. Vernouillet va devenir une puissance.
VERNOUILLET, à Charrier.
M. le marquis plaisante ; mais, véritablement, si je puis vous être utile, j'en serai charmé.
CHARRIER
Ah ça ! messieurs, que signifie?...
LE MARQUIS
Cela signifie que vous voyez l'acquéreur de la Conscience publique .
CHARRIER
Bah!
VERNOUILLET
Oui, mon cher monsieur Charrier ; c'est pour payer que je réalise ma fortune.
LE MARQUIS, à Charrier.
Vous honoriez en lui la vertu toute nue, vous en serez récompensé. Adieu, messieurs, je suis en retard d'une heure sur mon rendez-vous : mais je n'ai pas perdu mon temps. (A part. »»n sortant.) Crève donc, société !
Charrier reconduit le marquis jusqu'à la porto de droito.
'.Wr^"T£r-r. T.*\w*rr
L'argent et l'honneur *.
Par des manœuvres malhonnêtes, Maître Guérin, notaire, a réussi, en mettant en avant un homme de paille, à dépouiller un de ses clients, M. Desroncerets, de son château de Valtaneuse. Le colonel Louis Guérin, son fils, vient d'apprendre la chose et va chercher à la réparer.
LOUIS
Déshonorés !
MADAME GUÉRIN
Déshonorés ! qui ?
LOUIS
Nous ! nous spolions ces pauvres gens.
MADAME GUÉRIN
Ce n'est pas nous, c'est Brénu.
louis Brénu est l'homme de paille de mon père !
MADAME GUÉRIN
C'est M. Arthur qui dit cela ; mais tu ne le crois pas sur parole, j'espère !
LOUIS
Si je ne l'avais pas cru, je l'aurais souffleté.
MADAME GUÉRIN
Je te jure que ton père est incapable...
LOUIS
Gomment reparaître devant cette jeune fille, enrichi de ses dépouilles? — Adieu, ma mère !
MADAME GUÉRIN
Où vas-tu ?
LOUIS
Je retourne au régiment... Je ne veux pas me retrouver en face de mon père. Quand il rentrera, tu lui diras que j'ai reçu l'ordre de partir.
MADAME GUÉRIN, appelant son mari.
Guérin ! arrive, arrive ! ton fils est au désespoir, ton fils est fou ! Il doute de ta probité...
GUÉRIN
Hein?
LOUIS
Ma mère...
1 Extrait de Maître Guérin (1864), le chef-d'œuvre d'Emile Augier, comme peinture de caractère.
EMILE AUGIKR 391
MADAME GUERIN
Non, non ! il n'y a pas de respect qui tienne, il faut s'expliquer. —
Aie pitié de l'état où il est, mon ami, prouve-lui qu'il est le fils d'un
honnête homme !
louis
Dieu m'est témoin, mon père, que je n'aurais jamais osé vous demander une explication...
GUÉRIN
Pourquoi donc, jeune homme? Croyez-vous que je la redoute?... Il me plaît de l'accepter, au contraire, (s'asseyant à droite.) Le coupable seul craint de s'asseoir sur la sellette de l'accusé; pour l'innocent, elle se change en piédestal .
MADAME GUÉRIN
On lui a dit que Brénu est ton homme de paille dans la vente de Valtaneuse.
GUÉRIN
Voilà tout?... J'attendais mieux ; j'espérais un triomphe plus éclatant. — Certes, je me suis trouvé dans des passes où il y avait quelque mérite à rester honnête homme, car la tentation de ne pas l'être n'eût été combattue par aucun danger ; mais ici, la simple prudence m'aurait tenu lieu de délicatesse, (se levant et passant au milieu.) Un notaire ne peut pas avoir d'homme de paille : savez-vous pourquoi? Parce qu'on ne tient ces gens-là que par des contre-lettres, et qu'un notaire qui se prévaudrait d'une contre-lettre dans une opération usuraire comme la vente de Valtaneuse serait cassé par la chambre dans les vingt-quatre heures.
MADAME GUÉRIN, à Louis.
Tu vois !
LOUIS
Est-ce qu'il ne peut pas y avoir d'autres moyens que des contre-lettres ?
GUÉRIN
Lesquels? Vous m'obligeriez de me les indiquer, car je ne les connais pas...
MADAME GUÉRIN, à Louis
Tu vois !
LOUIS
Enfin, comment le château figure-t-il dans ma dot ?
GUÉRIN
C'est bien simple ; j'ai prêté de l'argent à Brénu, qui m'a donné en nantissement le marché Desroncerels ; or, Brénu ne sera pas en mesure de me rembourser, et, par conséquent, le gage me restera.
392 CHREST0MATH1E FRANÇAISE
MADAME GUÉRIN, à Louis.
Tu vois bien !
LOUIS
Mais en vous faisant céder un marché usuraire, vous venez de le dire...
GUÉRIN, à sa femme.
Il ne comprend pas qu'il y a là deux affaires très distinctes, l'une entre Desroncerets et Brénu, qui est usuraire ; l'autre entre Brénu et moi, qui ne l'est pas.
LOUIS
Combien donc avez-vous prêté à Brénu ?
GUÉRIN
Cent-cinquante-mille francs, la valeur du château... Veux-tu voir son billet ? il est là.
LOUIS
Et vous prêtez cent-cinquante-mille francs sur un gage qu'on peut racheter cent mille à votre débiteur ?... Je ne reconnais pas votre prudence.
GUÉRIN
Comme s'il n'était pas notoire que Desroncerets est insolvable !
LOUIS
Lui, mais sa fille?
GUÉRIN
Sa fille comme lui.
louis Qu'en savez- vous ?
GUÉRIN
Je suis conseil de la compagnie d'assurance où elle a placé son bien à fonds perdu.
LOUIS
Sur la tête de son père.
GUÉRIN
Tu le sais aussi?... Tu vois donc bien que mon gage ne pouvait m'échapper. — Assez d'interrogatoire comme cela. Tu n'as plus de doutes ? Non, Eh bien ! tuons le veau gras. (A la cantonade» à droite.) Françoise, es- tu là ?
MADAME GUÉRIN, passant près de son fils.
Elle est sortie.
Guérin s'assied à droite de la table et ouvre le journal. LOUIS, prenant sa mère par la main et s'avançant vers son père.
Mon père, ma mère et moi nous vous supplions de restituer Valtaneuse à M. Desroncerets.
GUERIN
Restituer ? qu'entends-tu par là ?
LOUIS
Je suis convaincu que vous seriez désespéré d'avoir forfait à l'honneur; mon devoir est de réveiller votre conscience étourdie en cette occasion par l'ambition paternelle. Je vous suis reconnaissant de l'intention ; mais le bonheur même me serait odieux, si je devais l'acheter par un remords dans votre vie.
GUÉR1N
Un remords 1 Où diable veux-tu que je le prenne en tout ceci ?
LOUIS
Ne vous faites pas plus longtemps illusion à vous-même ; un homme de paille est un homme de paille, qu'on le tienne par une contre-lettre ou par un billet fictif.
GUÉRIN , se levant, avec colère.
Avec cette petite différence, mon bon ami, qu'on est dans son tort derrière l'une, et dans son droit derrière l'autre.
LOUIS
Mais ne sentez-vous pas qu'au fond c'est la même chose ?
GUÉRIN , arpentant la scène, furieux.
Le fond... oh ! oh ! le fond ! apprends pour ta gouverne que le seul moyen d'avoir une règle fixe en ce monde c'est de s'attacher à la forme, car les hommes ne sont d'accord que là-dessus.
LOUIS
Prenez garde, mon père...
GUÉRIN
Prends garde toi-même ! ta conscience a des élégances ruineuses, mon garçon ; contente-toi de suivre simplement le droit chemin de la légalité ; il ne faut pas être plus royaliste... que la loi l...
LOUIS
Mais la loi-même, vous la tournez.
GUÉRIN
Donc, je la respecte !... Oh ! ne te mets pas martel en tête... Je suis aussi soigneux de ma réputation que n'importe qui, et, en toute occasion, j'ai pratiqué cette belle maxime, que le premier devoir d'un honnête homme est d'assurer les derrières de son honneur.
louis Ah ! vous êtes habile, mon père !...
MADAME GUERIN
Trop habile 1...
GUÉRIN
Et bien te prend que je le sois, car le petit-fils de ton grand-père n'était pas destiné à épouser une Valtaneuse *.
LOUIS, vivement.
Si ce mariage est le seul but de votre manœuvre, elle est inutile, renoncez-y ; je n'aime plus madame Lecoutellier, et je ne l'épouserai pas.
MADAME GUÉRIN
Tu ne l'aimes plus ?
GUÉRIN
Tu ne l'épouseras pas ?
LOUIS
Non, mon père.
GUÉRIN
Vous reprendrez donc votre parole, monsieur de la conscience ?
LOUIS
C'est madame Lecoutellier qui me la rendra.
MADAME GUÉRIN
Quel bonheur ! Je ne serai donc pas séparée de toi !
LOUIS
Séparée?... Etait-ce 'aussi une de ses conditions ?
MADAME GUÉRIN, baissant les yeux.
Oui...
LOUIS, à Guérin.
Vous pouvez restituer Valtaneuse : elle reprendra sa parole, je vous le jure.
GUÉRIN, à part.
Que je suis béte !... C'est un piège. (Haut.) Epouse ou n'épouse pas ta Cécile, il n'en sera ni plus ni moins de Valtaneuse, tu m'entends!... On ne mène pas le papa Guérin avec des bourdes, chevalier Bayard I
LOUIS
Des bourdes ?
GUÉRIN
Tu n'es pas assez fin, mon garçon !
1 Maître Guérin caresse le projet de faire épouser à son fils Mme Lecoutellier, une riche veuve, qui reprendra légalement le nom de Valtaneuse.
MADAME GUÉRIN, bas, à Louis.
Tais-toi... il ne comprend plus.
LOUIS, de même.
Tu as raison, je sauverai notre honneur malgré lui... *
LABICHE (Eugène)
Né à Paris en 1815, mort à Paris en 1888.
Dans le royaume du vaudeville, Scribe est dieu et Labiche est son prophète; mais le prophète est plus grand que le maître sous le rapport de l'observation. Son étonnante verve bouffonne s'est haussée souvent jusqu'à la peinture exacte de la vie ; il y a en lui du Molière. Moins grand que les deux écrivains précédents, Labiche occupe cependant une place importante dans le théâtre du second empire, dont il a été plus ou moins le peintre caricaturiste.
Monsieur Perrichon 2.
M. Perrichon, un carrossier enrichi, fait un voyage en Suisse et en Savoie avec sa famille. En route, il est rejoint par deux jeunes Parisiens, Armand et Daniel, qui aspirent tous deux à la main de Mlle Perrichon et naturellement font assaut de prévenances auprès du père. Armand a eu la chance de sauver M. Perrichon, qui allait rouler dans un précipice; il se croit donc agréé comme gendre, mais une ruse de Daniel vient tout remettre en question. Celui-ci, spéculant sur la vanité bourgeoise du carrossier, feint de tomber dans une crevasse et se fait sauver par Perrichon, dont l'orgueil naïf éclate dans la scène suivante, en même temps que se dessine son étonnante ingratitude envers Armand.
La scène se passe dans une auberge du Montanvert, près de la Mer de Glace.
Daniel entre, soutenu par l'aubergiste et par le guide.
PERRICHON, très ému.
Vite ! de l'eau ! du sel ! du vinaigre !
Il fait asseoir Daniel.
TOUS
Qu'y a-t-il ?
1 Principales comédies à lire d'Emile Augier, outre les trois déjà citées : Le Fils de Giboyer (1862) . Jean de Thommeray (1873), Les Fourchambault (1878). — Lire sur l'œuvre elle-même: Emile Montégut. Reçue des deux Mondes, 1er avril 1878; J.-J. Weiss.Le théâtre et les mœurs (1889) ; H. Parigot, Emile Augier (1890.) Sarcey, Lemaître, etc., etc.
f Extrait du Voyage de M. Perrichon (1800), l'œuvre la plus profonde de l'auteur. (Scène X, Acte deuxième).
PERRICHON
Un événement affreux ! (S'interrompant.) Faites-le boire ! frottez-lui les tempes !
DANIEL
Merci. . . Je me sens mieux.